20 Mai 2012, St Bernardin
Bernard JOY
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Jonathan Swift

 

 

 

LES VOYAGES DE GULLIVER

 

 

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PREMIÈRE PARTIE.


VOYAGE À LILLIPUT.

 

 

 

CHAPITRE PREMIER
 

Lauteur rend un compte succinct des premiers motifs qui le portèrent à voyager. Il fait naufrage et se sauve à la nage dans le pays de Lilliput. On lenchaîne et on le conduit en cet état plus avant dans les terres.

Mon père, dont le bien, situé dans la province de Nottingham, était médiocre, avait cinq fils : jétais le troisième, et il menvoya au collège dEmmanuel, à Cambridge, à lâge de quatorze ans. Jy demeurai trois années, que jemployai utilement. Mais la dépense de mon entretien au collège était trop grande, on me mit en apprentissage sous M. Jacques Bates, fameux chirurgien à Londres, chez qui je demeurai quatre ans. Mon père menvoyant de temps en temps quelques petites sommes dargent, je les employai à apprendre le pilotage et les autres parties des mathématiques les plus nécessaires à ceux qui forment le dessein de voyager sur mer, ce que je prévoyais être ma destinée. Ayant quitté M. Bates, je retournai chez mon père ; et, tant de lui que de mon oncle Jean et de quelques autres parents, je tirai la somme de quarante livres sterling par an pour me soutenir à Leyde. Je my rendis et my appliquai à létude de la médecine pendant deux ans et sept mois, persuadé quelle me serait un jour très utile dans mes voyages.

Bientôt après mon retour de Leyde, jeus, à la recommandation de mon bon maître M. Bates, lemploi de chirurgien sur lHirondelle, où je restai trois ans et demi, sous le capitaine Abraham Panell, commandant. Je fis pendant ce temps-là des voyages au Levant et ailleurs. À mon retour, je résolus de métablir à Londres. M. Bates mencouragea à prendre ce parti, et me recommanda à ses malades. Je louai un appartement dans un petit hôtel situé dans le quartier appelé Old-Jewry, et bientôt après jépousai Mlle Marie Burton, seconde fille de Edouard Burton, marchand dans la rue de Newgate, laquelle mapporta quatre cents livres sterling en mariage.

Mais mon cher maître M. Bates étant mort deux ans après, et nayant plus de protecteur, ma pratique commença à diminuer. Ma conscience ne me permettait pas dimiter la conduite de la plupart des chirurgiens, dont la science est trop semblable à celle des procureurs : cest pourquoi, après avoir consulté ma femme et quelques autres de mes intimes amis, je pris la résolution de faire encore un voyage de mer. Je fus chirurgien successivement dans deux vaisseaux ; et plusieurs autres voyages que je fis, pendant six ans, aux Indes orientales et occidentales, augmentèrent un peu ma petite fortune. Jemployais mon loisir à lire les meilleurs auteurs anciens et modernes, étant toujours fourni dun certain nombre de livres, et, quand je me trouvais à terre, je ne négligeais pas de remarquer les mœurs et les coutumes des peuples, et dapprendre en même temps la langue du pays, ce qui me coûtait peu, ayant la mémoire très bonne.

Le dernier de ces voyages nayant pas été heureux, je me trouvai dégoûté de la mer, et je pris le parti de rester chez moi avec ma femme et mes enfants. Je changeai de demeure, et me ransportai de lOld-Jewry à la rue de Fetter-Lane, et de là à Wapping, dans lespérance davoir de la pratique parmi les matelots ; mais je ny trouvai pas mon compte.

Après avoir attendu trois ans, et espéré en vain que mes affaires iraient mieux, jacceptai un parti avantageux qui me fut proposé par le capitaine Guillaume Prichard, prêt à monter lAntilope et à partir pour la mer du Sud. Nous nous embarquâmes à Bristol, le 4 de mai 1699, et notre voyage fut dabord très heureux.

Il est inutile dennuyer le lecteur par le détail de nos aventures dans ces mers ; cest assez de lui faire savoir que, dans notre passage aux Indes orientales, nous essuyâmes une tempête dont la violence nous poussa vers le nord-ouest de la terre de Van-Diemen. Par une observation que je fis, je trouvai que nous étions à 30° 2 de latitude méridionale. Douze hommes de notre équipage étaient morts par le travail excessif et par la mauvaise nourriture. Le 5 novembre, qui était le commencement de lété dans ces pays-là, le temps étant un peu noir, les mariniers aperçurent un roc qui nétait éloigné du vaisseau que de la longueur dun câble ; mais le vent était si fort que nous fûmes directement poussés contre lécueil, et que nous échouâmes dans un moment.

Six hommes de léquipage, dont jétais un, sétant jetés à propos dans la chaloupe, trouvèrent le moyen de se débarrasser du vaisseau et du roc. Nous allâmes à la rame environ trois lieues ; mais à la fin la lassitude ne nous permit plus de ramer ; entièrement épuisés, nous nous abandonnâmes au gré des flots, et bientôt nous fûmes renversés par un coup de vent du nord.

Je ne sais quel fut le sort de mes camarades de la chaloupe, ni de ceux qui se sauvèrent sur le roc, ou qui restèrent dans le vaisseau ; mais je crois quils périrent tous ; pour moi, je nageai à laventure, et fus poussé, vers la terre par le vent et la marée. Je laissai souvent tomber mes jambes, mais sans toucher le fond. Enfin, étant près de mabandonner, je trouvai pied dans leau, et alors la tempête était bien diminuée. Comme la pente était presque insensible, je marchai une demi-lieue dans la mer avant que jeusse pris terre. Je fis environ un quart de lieue sans découvrir aucune maison ni aucun vestige dhabitants, quoique ce pays fût très peuplé. La fatigue, la chaleur et une demi-pinte deau-de-vie que javais bue en abandonnant le vaisseau, tout cela mexcita à dormir. Je me couchai sur lherbe, qui était très fine, où je fus bientôt enseveli dans un profond sommeil, qui dura neuf heures. Au bout de ce temps-là, métant éveillé, jessayai de me lever ; mais ce fut en vain. Je métais couché sur le dos ; je trouvai mes bras et mes jambes attachés à la terre de lun et de lautre côté, et mes cheveux attachés de la même manière. Je trouvai même plusieurs ligatures très minces qui entouraient mon corps, depuis mes aisselles jusquà mes cuisses. Je ne pouvais que regarder en haut ; le soleil commençait à être fort chaud, et sa grande clarté blessait mes yeux. Jentendis un bruit confus autour de moi, mais, dans la posture où jétais, je ne pouvais rien voir que le soleil. Bientôt je sentis remuer quelque chose sur ma jambe gauche, et cette chose, avançant doucement sur ma poitrine, monter presque jusquà mon menton. Quel fut mon étonnement lorsque japerçus une petite figure de créature humaine haute tout au plus de trois pouces, un arc et une flèche à la main, avec un carquois sur le dos ! Jen vis en même temps au moins quarante autres de la même espèce. Je me mis soudain à jeter des cris si horribles, que tous ces petits animaux se retirèrent transis de peur ; et il y en eut même quelques-uns, comme je lai appris ensuite, qui furent dangereusement blessés par les chutes précipitées quils firent en sautant de dessus mon corps à terre. Néanmoins ils revinrent bientôt, et lun deux, qui eut la hardiesse de savancer si près quil fut en état de voir entièrement mon visage, levant les mains et les yeux par une espèce dadmiration, sécria dune voix aigre, mais distincte : Hekinah Degul. Les autres répétèrent plusieurs fois les mêmes mots ; mais alors je nen compris pas le sens. Jétais, pendant ce temps-là, étonné, inquiet, troublé, et tel que serait le lecteur en pareille situation. Enfin, faisant des efforts pour me mettre en liberté, jeus le bonheur de rompre les cordons ou fils, et darracher les chevilles qui attachaient mon bras droit à la terre ; car, en le haussant un peu, javais découvert ce qui me tenait attaché et captif. En même temps, par une secousse violente qui me causa une douleur extrême, je lâchai un peu les cordons qui attachaient mes cheveux du côté droit (cordons plus fins que mes cheveux mêmes), en sorte que je me trouvai en état de procurer à ma tête un petit mouvement libre. Alors ces insectes humains se mirent en fuite et poussèrent des cris très aigus. Ce bruit cessant, jentendis un deux sécrier : Tolgo Phonac, et aussitôt je me sentis percé à la main de plus de cent flèches qui me piquaient comme autant daiguilles. Ils firent ensuite une autre décharge en lair, comme nous tirons des bombes en Europe, dont plusieurs, je crois, tombaient paraboliquement sur mon corps, quoique je ne les aperçusse pas, et dautres sur mon visage, que je tâchai de couvrir avec ma main droite. Quand cette grêle de flèches fut passée, je mefforçai encore de me détacher ; mais on fit alors une autre décharge plus grande que la première, et quelques-uns tâchaient de me percer de leurs lances ; mais, par bonheur, je portais une veste impénétrable de peau de buffle. Je crus donc que le meilleur parti était de me tenir en repos et de rester comme jétais jusquà la nuit ; qualors, dégageant mon bras gauche, je pourrais me mettre tout à fait en liberté, et, à légard des habitants, cétait avec raison que je me croyais dune force égale aux plus puissantes armées quils pourraient mettre sur pied pour mattaquer, sils étaient tous de la même taille que ceux que javais vus jusque-là. Mais la fortune me réservait un autre sort.

Quand ces gens eurent remarqué que jétais tranquille, ils cessèrent de me décocher des flèches ; mais, par le bruit que jentendis, je connus que leur nombre saugmentait considérablement, et, environ à deux toises loin de moi, vis-à-vis de mon oreille gauche, jentendis un bruit pendant plus dune heure comme des gens qui travaillaient. Enfin, tournant un peu ma tête de ce côté-là, autant que les chevilles et les cordons me le permettaient, je vis un échafaud élevé de terre dun pied et demi, où quatre de ces petits hommes pouvaient se placer, et une échelle pour y monter ; doù un dentre eux, qui me semblait être une personne de condition, me fit une harangue assez longue, dont je ne compris pas un mot. Avant que de commencer, il sécria trois fois : Langro Déhul san. Ces mots furent répétés ensuite, et expliqués par des signes pour me les faire entendre. Aussitôt cinquante hommes savancèrent, et coupèrent les cordons qui attachaient le côté gauche de ma tête ; ce qui me donna la liberté de la tourner à droite et dobserver la mine et laction de celui qui devait parler. Il me parut être de moyen âge, et dune taille plus grande que les trois autres qui laccompagnaient, dont lun, qui avait lair dun page, tenait la queue de sa robe, et les deux autres étaient debout de chaque côté pour le soutenir. Il me sembla bon orateur, et je conjecturai que, selon les règles de lart, il mêlait dans son discours des périodes pleines de menaces et de promesses. Je fis la réponse en peu de mots, cest-à-dire par un petit nombre de signes, mais dune manière pleine de soumission, levant ma main gauche et les deux yeux au soleil, comme pour le prendre à témoin que je mourais de faim, nayant les cordons me le permettaient, je vis un échafaud élevé de terre dun pied et demi, où quatre de ces petits hommes pouvaient se placer, et une échelle pour y monter ; doù un dentre eux, qui me semblait être une personne de condition, me fit une harangue assez longue, dont je ne compris pas un mot. Avant que de commencer, il sécria trois fois : Langro Dehul san. Ces mots furent répétés ensuite, et expliqués par des signes pour me les faire entendre. Aussitôt cinquante hommes savancèrent, et coupèrent les cordons qui attachaient le côté gauche de ma tête ; ce qui me donna la liberté de la tourner à droite et dobserver la mine et laction de celui qui devait parler. Il me parut être de moyen âge, et dune taille plus grande que les trois autres qui laccompagnaient, dont lun, qui avait lair dun page, tenait la queue de sa robe, et les deux autres étaient debout de chaque côté pour le soutenir. Il me sembla bon orateur, et je conjecturai que, selon les règles de lart, il mêlait dans son discours des périodes pleines de menaces et de promesses. Je fis la réponse en peu de mots, cest-à-dire par un petit nombre de signes, mais dune manière pleine de soumission, levant ma main gauche et les deux yeux au soleil, comme pour le prendre à témoin que je mourais de faim, nayant rien mangé depuis longtemps. Mon appétit était, en effet, si pressant que je ne pus mempêcher de faire voir mon impatience (peut-être contre les règles de lhonnêteté) en portant mon doigt très souvent à ma bouche, pour faire connaître que javais besoin de nourriture.

LHurgo (cest ainsi que, parmi eux, on appelle un grand seigneur, comme je lai ensuite appris) mentendit fort bien. Il descendit de léchafaud, et ordonna que plusieurs échelles fussent appliquées à mes côtés, sur lesquelles montèrent bientôt plus de cent hommes qui se mirent en marche vers ma bouche, chargés de paniers pleins de viandes. Jobservai quil y avait de la chair de différents animaux, mais je ne les pus distinguer par le goûter. Il y avait des épaules et des éclanches en forme de selles de mouton, et fort bien accommodées, mais plus petites que les ailes dune alouette ; jen avalai deux ou trois dune bouchée avec six pains. Ils me fournirent tout cela, témoignant de grandes marques détonnement et dadmiration à cause de ma taille et de mon prodigieux appétit. Ayant fait un autre signe pour leur faire savoir quil me manquait à boire, ils conjecturèrent, par la façon dont je mangeais, quune petite quantité de boisson ne me suffirait pas ; et, étant un peuple desprit, ils levèrent avec beaucoup dadresse un des plus grands tonneaux de vin quils eussent, le roulèrent vers ma main et le défoncèrent. Je le bus dun seul coup avec un grand plaisir. On men apporta un autre muid, que je bus de même, et je fis plusieurs signes pour avertir de me voiturer encore quelques autres muids.

Après mavoir vu faire toutes ces merveilles, ils poussèrent des cris de joie et se mirent à danser, répétant plusieurs fois, comme ils avaient fait dabord : Hekinah Degul. Bientôt après, jentendis une acclamation universelle, avec de fréquentes répétitions de ces mots : Peplom Selan, et japerçus un grand nombre de peuple sur mon côté gauche, relâchant les cordons à un tel point que je me trouvai en état de me tourner, et davoir le soulagement duriner, fonction dont je macquittai au grand étonnement du peuple, lequel, devinant ce que jallais faire, souvrit impétueusement à droite et à gauche pour éviter le déluge. Quelque temps auparavant, on mavait frotté charitablement le visage et les mains dune espèce donguent dune odeur agréable, qui, dans très peu de temps, me guérit de la piqûre des flèches. Ces circonstances, jointes aux rafraîchissements que javais reçus, me disposèrent à dormir ; et mon sommeil fut environ de huit heures, sans me réveiller, les médecins, par ordre de lempereur, ayant frelaté le vin et y ayant mêlé des drogues soporifiques.

Tandis que je dormais, lempereur de Lilliput (cétait le nom de ce pays) ordonna de me faire conduire vers lui. Cette résolution semblera peut-être hardie et dangereuse, et je suis sûr quen pareil cas elle ne serait du goût daucun souverain de lEurope ; cependant, à mon avis, cétait un dessein également prudent et dangereux ; car, en cas que ces peuples eussent tenté de me tuer avec leurs lances et leurs flèches pendant que je dormais, je me serais certainement éveillé au premier sentiment de douleur, ce qui aurait excité ma fureur et augmenté mes forces à un tel degré, que je me serais trouvé en état de rompre le reste des cordons ; et, après cela, comme ils nétaient pas capables de me résister, je les aurais tous écrasés et foudroyés.

On fit donc travailler à la hâte cinq mille charpentiers et ingénieurs pour construire une voiture : cétait un chariot élevé de trois pouces, ayant sept pieds de longueur et quatre de largeur, avec vingt-deux roues. Quand il fut achevé, on le conduisit au lieu où jétais. Mais la principale difficulté fut de mélever et de me mettre sur cette voiture. Dans cette vue, quatre-vingts perches, chacune de deux pieds de hauteur, furent employées ; et des cordes très fortes, de la grosseur dune ficelle, furent attachées, par le moyen de plusieurs crochets, aux bandages que les ouvriers avaient ceints autour de mon cou, de mes mains, de mes jambes et de tout mon corps. Neuf cents hommes des plus robustes furent employés à élever ces cordes par le moyen dun grand nombre de poulies attachées aux perches ; et, de cette façon, dans moins de trois heures de temps, je fus élevé, placé et attaché dans la machine. Je sais tout cela par le rapport quon men a fait depuis, car, pendant cette manœuvre, je dormais très profondément. Quinze cents chevaux, les plus grands de lécurie de lempereur, chacun denviron quatre pouces et demi de haut, furent attelés au chariot, et me traînèrent vers la capitale, éloignée dun quart de lieue.

Il y avait quatre heures que nous étions en chemin, lorsque je fus subitement éveillé par un accident assez ridicule. Les voituriers sétant arrêtés un peu de temps pour raccommoder quelque chose, deux ou trois habitants du pays avaient eu la curiosité de regarder ma mine pendant que je dormais ; et, savançant très doucement jusquà mon visage, lun dentre eux, capitaine aux gardes, avait mis la pointe aiguë de son esponton bien avant dans ma narine gauche, ce qui me chatouilla le nez, méveilla, et me fit éternuer trois fois. Nous fîmes une grande marche le reste de ce jour-là, et nous campâmes la nuit avec cinq cents gardes, une moitié avec des flambeaux, et lautre avec des arcs et des flèches, prête à tirer si jeusse essayé de me remuer. Le lendemain au lever du soleil, nous continuâmes notre voyage, et nous arrivâmes sur le midi à cent toises des portes de la ville. Lempereur et toute la cour sortirent pour nous voir ; mais les grands officiers ne voulurent jamais consentir que Sa Majesté hasardât sa personne en montant sur mon corps, comme plusieurs autres avaient osé faire.

À lendroit où la voiture sarrêta, il y avait un temple ancien, estimé le plus grand de tout le royaume, lequel, ayant été souillé quelques années auparavant par un meurtre, était, selon la prévention de ces peuples, regardé comme profane, et, pour cette raison, employé à divers usages. Il fut résolu que je serais logé dans ce vaste édifice. La grande porte, regardant le nord, était environ de quatre pieds de haut, et presque de deux pieds de large ; de chaque côté de la porte, il y avait une petite fenêtre élevée de six pouces. À celle qui était du côté gauche, les serruriers du roi attachèrent quatre-vingt-onze chaînes, semblables à celles qui sont attachées à la montre dune dame dEurope, et presque aussi larges ; elles furent par lautre bout attachées à ma jambe gauche avec trente-six cadenas. Vis-à-vis de ce temple, de lautre côté du grand chemin, à la distance de vingt pieds, il y avait une tour dau moins cinq pieds de haut ; cétait là que le roi devait monter avec plusieurs des principaux seigneurs de sa cour pour avoir la commodité de me regarder à son aise. On compte quil y eut plus de cent mille habitants qui sortirent de la ville, attirés par la curiosité, et, malgré mes gardes, je crois quil ny aurait pas eu moins de dix mille hommes qui, à différentes fois, auraient monté sur mon corps par des échelles, si on neût publié un arrêt du conseil dÉtat pour le défendre. On ne peut simaginer le bruit et létonnement du peuple quand il me vit debout et me promener : les chaînes qui tenaient mon pied gauche étaient environ de six pieds de long, et me donnaient la liberté daller et de venir dans un demi-cercle.

 

CHAPITRE II
 

Lempereur de Lilliput, accompagné de plusieurs de ses courtisans, vient pour voir lauteur dans sa prison. Description de la personne et de lhabit de Sa Majesté. Gens savants nommés pour apprendre la langue à lauteur. Il obtient des grâces par sa douceur. Ses poches sont visitées.

Lempereur, à cheval, savança un jour vers moi, ce qui pensa lui coûter cher : à ma vue, son cheval, étonné, se cabra ; mais ce prince, qui est un cavalier excellent, se tint ferme sur ses étriers jusquà ce que sa suite accourût et prît la bride. Sa Majesté, après avoir mis pied à terre, me considéra de tous côtés avec une grande admiration, mais pourtant se tenant toujours, par précaution, hors de la portée de ma chaîne.

Limpératrice, les princes et princesses du sang, accompagnés de plusieurs dames, sassirent à quelque distance dans des fauteuils. Lempereur est plus grand quaucun de sa cour, ce qui le fait redouter par ceux qui le regardent ; les traits de son visage sont grands et mâles, avec une lèvre épaisse et un nez aquilin ; il a un teint dolive, un air élevé, et des membres bien proportionnés, de la grâce et de la majesté dans toutes ses actions. Il avait alors passé la fleur de sa jeunesse, étant âgé de vingt-huit ans et trois quarts, dont il en avait régné environ sept. Pour le regarder avec plus de commodité je me tenais couché sur le côté, en sorte que mon visage pût être parallèle au sien ; et il se tenait à une toise et demie loin de moi. Cependant, depuis ce temps-là, je lai eu plusieurs fois dans ma main ; cest pourquoi je ne puis me tromper dans le portrait que jen fais. Son habit était uni et simple, et fait moitié à lasiatique et moitié à leuropéenne ; mais il avait sur la tête un léger casque dor, orné de joyaux et dun plumet magnifique. Il avait son épée nue à la main, pour se défendre en cas que jeusse brisé mes chaînes ; cette épée était presque longue de trois pouces ; la poignée et le fourreau étaient dor et enrichis de diamants. Sa voix était aigre, mais claire et distincte, et je le pouvais entendre aisément, même quand je me tenais debout ; Les dames et les courtisans étaient tous habillés superbement ; en sorte que la place quoccupait toute la cour paraissait à mes yeux comme une belle jupe étendue sur la terre, et brodée de figures dor et dargent. Sa Majesté impériale me fit lhonneur de me parler souvent ; et je lui répondis toujours ; mais nous ne nous entendions ni lun ni lautre.

Au bout de deux heures, la cour se retira, et on me laissa une forte garde pour empêcher limpertinence, et peut-être la malice de la populace, qui avait beaucoup dimpatience de se rendre en foule autour de moi pour me voir de près. Quelques-uns dentre eux eurent leffronterie et la témérité de me tirer des flèches, dont une pensa me crever lœil gauche. Mais le colonel fit arrêter six des principaux de cette canaille, et ne jugea point de peine mieux proportionnée à leur faute que de les livrer liés et garrottés dans mes mains. Je les pris donc dans ma main droite et en mis cinq dans la poche de mon justaucorps, et à légard du sixième, je feignis de le vouloir manger tout vivant. Le pauvre petit homme poussait des hurlements horribles, et le colonel avec ses officiers étaient fort en peine, surtout quand ils me virent tirer mon canif. Mais je fis bientôt cesser leur frayeur, car, avec un air doux et humain, coupant promptement les cordes dont il était garrotté, je le mis doucement à terre, et il prit la fuite. Je traitai les autres de la même façon, les tirant successivement lun après lautre de ma poche. Je remarquai avec plaisir que les soldats et le peuple avaient été très touchés de cette action dhumanité, qui fut rapportée à la cour dune manière très avantageuse, et qui me fit honneur.

La nouvelle de larrivée dun homme prodigieusement grand, sétant répandue dans tout le royaume, attira un nombre infini de gens oisifs et curieux ; en sorte que les villages furent presque abandonnés, et que la culture de la terre en aurait souffert, si Sa Majesté impériale ny avait pourvu par différents édits et ordonnances. Elle ordonna donc que tous ceux qui mavaient déjà vu retourneraient incessamment chez eux, et napprocheraient point, sans une permission particulière, du lieu de mon séjour. Par cet ordre, les commis des secrétaires dÉtat gagnèrent des sommes très considérables.

Cependant lempereur tint plusieurs conseils pour délibérer sur le parti quil fallait prendre à mon égard. Jai su depuis que la cour avait été fort embarrassée. On craignait que je ne vinsse à briser mes chaînes et à me mettre en liberté ; on disait que ma nourriture, causant une dépense excessive, était capable de produire une disette de vivres ; on opinait quelquefois à me faire mourir de faim, ou à me percer de flèches empoisonnées ; mais on fit réflexion que linfection dun corps tel que le mien pourrait produire la peste dans la capitale et dans tout le royaume. Pendant quon délibérait, plusieurs officiers de larmée se rendirent à la porte de la grandchambre où le conseil impérial était assemblé, et deux dentre eux, ayant été introduits, rendirent compte de ma conduite à légard des six criminels dont jai parlé, ce qui fit une impression si favorable sur lesprit de Sa Majesté et de tout le conseil, quune commission impériale fut aussitôt expédiée pour obliger tous les villages, à quatre cent cinquante toises aux environs de la ville, de livrer tous les matins six bœufs, quarante moutons et dautres vivres pour ma nourriture, avec une quantité proportionnée de pain et de vin et dautres boissons. Pour le payement de ces vivres, Sa Majesté donna des assignations sur son trésor. Ce prince na dautres revenus que ceux de son domaine, et ce nest que dans des occasions importantes quil lève des impôts sur ses sujets, qui sont obligés de le suivre à la guerre à leurs dépens. On nomma six cents personnes pour me servir, qui furent pourvues dappointements pour leur dépense de bouche et de tentes construites très commodément de chaque côté de ma porte.

Il fut aussi ordonné que trois cents tailleurs me feraient un habit à la mode du pays ; que six hommes de lettres, des plus savants de lempire, seraient chargés de mapprendre la langue, et enfin, que les chevaux de lempereur et ceux de la noblesse et les compagnies des gardes feraient souvent lexercice devant moi pour les accoutumer à ma figure. Tous ces ordres furent ponctuellement exécutés. Je fis de grands progrès dans la connaissance de la langue de Lilliput. Pendant ce temps-là lempereur mhonora de visites fréquentes, et même voulut bien aider mes maîtres de langue à minstruire.

Les premiers mots que jappris furent pour lui faire savoir lenvie que javais quil voulût bien me rendre ma liberté ; ce que je lui répétais tous les jours à genoux. Sa réponse fut quil fallait attendre encore un peu de temps, que cétait une affaire sur laquelle il ne pouvait se déterminer sans lavis de son conseil, et que, premièrement, il fallait que je promisse par serment lobservation dune paix inviolable avec lui et avec ses sujets ; quen attendant, je serais traité avec toute lhonnêteté possible. Il me conseilla de gagner ; par ma patience et par ma bonne conduite, son estime et celle de ses peuples. Il mavertit de ne lui savoir point mauvais gré sil donnait ordre à certains officiers de me visiter, parce que, vraisemblablement, je pourrais porter sur moi plusieurs armes dangereuses et préjudiciables à la sûreté de ses États. Je répondis que jétais prêt à me dépouiller de mon habit et à vider toutes mes poches en sa présence. Il me repartit que, par les lois de lempire, il fallait que je fusse visité par deux commissaires ; quil savait bien que cela ne pouvait se faire sans mon consentement ; mais quil avait si bonne opinion de ma générosité et de ma droiture, quil confierait sans crainte leurs personnes entre mes mains ; que tout ce quon môterait me serait rendu fidèlement quand je quitterais le pays, ou que jen serais remboursé selon lévaluation, que jen ferais moi-même.

Lorsque les deux commissaires vinrent pour me fouiller, je pris ces messieurs dans mes mains, je les mis dabord dans les poches de mon justaucorps et ensuite dans toutes mes autres poches.

Ces officiers du prince, ayant des plumes, de lencre et du papier sur eux, firent un inventaire très exact de tout ce quils virent ; et, quand ils eurent achevé ; ils me prièrent de les mettre à terre, afin quils pussent rendre compte de leur visite à lempereur.

Cet inventaire était conçu dans les termes suivants :


« Premièrement, dans la poche droite du justaucorps du grand homme Montagne (c
est ainsi que je rends ces mots : Quinbus Flestrin), après une visite exacte, nous navons trouvé quun morceau de toile grossière, assez grand pour servir de tapis de pied, dans la principale chambre de parade de Votre Majesté. Dans la poche gauche ; nous avons trouvé un grand coffre dargent avec un couvercle de même métal, que nous, commissaires, navons pu lever (ma tabatière). Nous avons prié ledit homme Montagne de louvrir, et, lun de nous étant entré dedans, a eu de la poussière jusquaux genoux, dont il a éternué pendant deux heures, et lautre pendant sept minutes. Dans la poche droite de sa veste, nous avons trouvé un paquet prodigieux de substances blanches et minces, pliées lune sur lautre, environ de la grosseur de trois hommes, attachées dun câble bien fort et marquées de grandes figures noires, lesquelles il nous a semblé être des écritures. Dans la poche gauche, il y avait une grande machine plate armée de grandes dents très longues qui ressemblent aux palissades qui sont dans la cour de Votre Majesté (un peigne). Dans la grande poche du côté droit de son couvre-milieu (cest ainsi que je traduis le mot de ranfulo, par lequel on voulait entendre ma culotte), nous avons vu un grand pilier de fer creux, attaché à une grosse pièce de bois plus large que le pilier, et dun côté du pilier il y avait dautres pièces de fer en relief, serrant un caillou coupé en talus ; nous navons su ce que cétait (un pistolet à pierre) ; et dans la poche gauche il y avait encore une machine de la même espèce. Dans la plus petite poche du côté droit, il y avait plusieurs pièces rondes et plates, de métal rouge et blanc et dune grosseur différente ; quelques-unes des pièces blanches, qui nous ont paru être dargent, étaient si larges et si pesantes, que mon confrère et moi nous avons eu de la peine à les lever. Item, deux sabres de poche (deux canifs), dont la lame semboîtait dans une rainure du manche, et qui avait le fil fort tranchant ; ils étaient placés dans une grande boîte ou étui. Il restait deux poches à visiter : celles-ci, il les appelait goussets. Cétaient deux ouvertures coupées dans le haut de son couvre-milieu, mais fort serrées par son ventre, qui les pressait. Hors du gousset droit pendait une grande chaîne dargent, avec une machine très merveilleuse au bout. Nous lui avons commandé de tirer hors du gousset tout ce qui tenait à cette chaîne ; cela paraissait être un globe dont la moitié était dargent et lautre était un métal transparent. Sur le côté transparent, nous avons vu certaines figures étranges tracées dans un cercle ; nous avons cru que nous pourrions les toucher, mais nos doigts ont été arrêtés par une substance lumineuse. Nous avons appliqué cette machine à nos oreilles ; elle faisait un bruit continuel, à peu près comme celui dun moulin à eau, et nous avons conjecturé que cest ou quelque animal inconnu, ou la divinité quil adore ; mais nous penchons plus du côté de la dernière opinion, parce quil nous a assuré (si nous lavons bien entendu, car il sexprimait fort imparfaitement) quil faisait rarement une chose sans lavoir consultée ; il lappelait son oracle, et disait quelle désignait le temps pour chaque action de sa vie. Du gousset gauche il tira un filet presque assez large pour servir à un pêcheur (une bourse), mais qui souvrait et se refermait ; nous avons trouvé au dedans plusieurs pièces massives dun métal jaune ; si cest du véritable or, il faut quelles soient dune valeur inestimable.

« Ainsi, ayant, par obéissance aux ordres de Votre Majesté, fouillé exactement toutes ses poches, nous avons observé une ceinture autour de son corps, faite de la peau de quelque animal prodigieux, à laquelle, du côté gauche, pendait une épée de la longueur de six hommes, et du côté droit une bourse ou poche partagée en deux cellules, chacune étant capable de tenir trois sujets de Votre Majesté. Dans une de ces cellules il y avait plusieurs globes ou balles dun autre métal très pesant, environ de la grosseur de notre tête, et qui exigeaient une main très forte pour les lever ; lautre cellule contenait un amas de certaines graines noires, mais peu grosses et assez légères, car nous en pouvions tenir plus de cinquante dans la paume de nos mains (des balles et de la poudre).

« Tel est linventaire exact de tout ce que nous avons trouvé sur le corps de lhomme Montagne, qui nous a reçus avec beaucoup dhonnêteté et avec des égards conformes à la commission de Votre Majesté.

« Signé et scellé le quatrième jour de la lune quatre-vingt-neuvième du règne très heureux de Votre Majesté.

« Flessen Frelock, Marsi Frelock. »


Quand cet inventaire eut été lu en présence de l
empereur, il mordonna, en des termes honnêtes, de lui livrer toutes ces choses en particulier. Dabord il demanda mon sabre : il avait donné ordre à trois mille hommes de ses meilleures troupes qui laccompagnaient de lenvironner à quelque distance avec leurs arcs et leurs flèches ; mais je ne men aperçus pas dans le moment, parce que mes yeux étaient fixés sur Sa Majesté. Il me pria donc de tirer mon sabre, qui, quoique un peu rouillé par leau de la mer, était néanmoins assez brillant. Je le fis, et tout aussitôt les troupes jetèrent de grands cris. Il mordonna de le remettre dans le fourreau et de le jeter à terre, aussi doucement que je pourrais, environ à six pieds de distance de ma chaîne. La seconde chose quil me demanda fut un de ces piliers creux de fer, par lesquels il entendait mes pistolets de poche ; je les lui présentai et, par son ordre, je lui en expliquai lusage comme je pus, et, ne les chargeant que de poudre, javertis lempereur de nêtre point effrayé, et puis je les tirai en lair. Létonnement, à cette occasion, fut plus grand quà la vue de mon sabre ; ils tombèrent tous à la renverse comme sils eussent été frappés du tonnerre ; et même lempereur, qui était très brave, ne put revenir à lui-même quaprès quelque temps. Je lui remis mes deux pistolets de la même manière que mon sabre, avec mes sacs de plomb et de poudre, lavertissant de ne pas approcher le sac de poudre du feu, sil ne voulait voir son palais impérial sauter en lair, ce qui le surprit beaucoup. Je lui remis aussi ma montre, quil fut fort curieux de voir, et il commanda à deux de ses gardes les plus grands de la porter sur leurs épaules, suspendue à un grand bâton, comme les charretiers des brasseurs portent un baril de bière en Angleterre. Il était étonné du bruit continuel quelle faisait et du mouvement de laiguille qui marquait les minutes ; il pouvait aisément le suivre des yeux, la vue de ces peuples étant bien plus perçante que la nôtre. Il demanda sur ce sujet le sentiment de ses docteurs, qui furent très partagés, comme le lecteur peut bien se limaginer.

Ensuite je livrai mes pièces dargent et de cuivre, ma bourse, avec neuf grosses pièces dor et quelques-unes plus petites, mon peigne, ma tabatière dargent, mon mouchoir et mon journal. Mon sabre, mes pistolets de poche et mes sacs de poudre et de plomb furent transportés à larsenal de Sa Majesté ; mais tout le reste fut laissé chez moi.

Javais une poche en particulier, qui ne fut point visitée, dans laquelle il y avait une paire de lunettes, dont je me sers quelquefois à cause de la faiblesse de mes yeux, un télescope, avec plusieurs autres bagatelles que je crus de nulle conséquence pour lempereur, et que, pour cette raison, je ne découvris point aux commissaires, appréhendant quelles ne fussent gâtées ou perdues si je venais à men dessaisir.

 

CHAPITRE III
 

Lauteur divertit lempereur et les grands de lun et de lautre sexe dune manière fort extraordinaire. Description des divertissements de la cour de Lilliput. Lauteur est mis en liberté à certaines conditions.

Lempereur voulut un jour me donner le divertissement de quelque spectacle, en quoi ces peuples surpassent toutes les nations que jai vues, soit pour ladresse, soit pour la magnificence ; mais rien ne me divertit davantage que lorsque je vis des danseurs de corde voltiger sur un fil blanc bien mince, long de deux pieds onze pouces.

Ceux qui pratiquent cet exercice sont les personnes qui aspirent aux grands emplois, et souhaitent de devenir les favoris de la cour ; ils sont pour cela formés dès leur jeunesse à ce noble exercice, qui convient surtout aux personnes de haute naissance. Quand une grande charge est vacante, soit par la mort de celui qui en était revêtu, soit par sa disgrâce (ce qui arrive très souvent), cinq ou six prétendants à la charge présentent une requête à lempereur

pour avoir la permission de divertir Sa Majesté et sa cour dune danse sur la corde, et celui qui saute le plus haut sans tomber obtient la charge. Il arrive très souvent quon ordonne aux grands magistrats de danser aussi sur la corde, pour montrer leur habileté et pour faire connaître à lempereur quils nont pas perdu leur talent. Flimnap, grand trésorier de lempire, passe pour avoir ladresse de faire une cabriole sur la corde au moins un pouce plus haut quaucun autre seigneur de lempire ; je lai vu plusieurs fois faire le saut périlleux (que nous appelons le somerset) sur une petite planche de bois attachée à une corde qui nest pas plus grosse quune ficelle ordinaire.

Ces divertissements causent souvent des accidents funestes, dont la plupart sont enregistrés dans les archives impériales. Jai vu moi-même deux ou trois prétendants sestropier ; mais le péril est beaucoup plus grand quand les ministres reçoivent ordre de signaler leur adresse ; car, en faisant des efforts extraordinaires pour se surpasser eux-mêmes et pour lemporter sur les autres, ils font presque toujours des chutes dangereuses.

On massura quun an avant mon arrivée, Flimnap se serait infailliblement cassé la tête en tombant, si un des coussins du roi ne leût préservé.

Il y a un autre divertissement qui nest que pour lempereur, limpératrice et pour le premier ministre. Lempereur met sur une table trois fils de soie très déliés, longs de six pouces ; lun est cramoisi, le second jaune, et le troisième blanc. Ces fils sont proposés comme prix à ceux que lempereur veut distinguer par une marque singulière de sa faveur. La cérémonie est faite dans la grandchambre daudience de Sa Majesté, où les concurrents sont obligés de donner une preuve de leur habileté, telle que je nai rien vu de semblable dans aucun autre pays de lancien ou du nouveau monde.

Lempereur tient un bâton, les deux bouts parallèles à lhorizon, tandis que les concurrents, savançant successivement, sautent par-dessus le bâton. Quelquefois lempereur tient un bout et son premier ministre tient lautre ; quelquefois le ministre le tient tout seul. Celui qui réussit le mieux et montre plus dagilité et de souplesse en sautant est récompensé de la soie cramoisie ; la jaune est donnée au second, et la blanche au troisième. Ces fils, dont ils font des baudriers, leur servent dans la suite dornement et, les distinguant du vulgaire, leur inspirent une noble fierté. Lempereur ayant un jour donné ordre à une partie de son armée, logée dans sa capitale et aux environs, de se tenir prête, voulut se réjouir dune façon très singulière. Il mordonna de me tenir debout comme un autre colosse de Rhodes, mes pieds aussi éloignés lun de lautre que je les pourrais étendre commodément ; ensuite il commanda à son général, vieux capitaine fort expérimenté, de ranger les troupes en ordre de bataille et de les faire passer en revue entre mes jambes, linfanterie par vingt-quatre de front, et la cavalerie par seize, tambours battants, enseignes déployées et piques hautes. Ce corps était composé de trois mille hommes dinfanterie et de mille de cavalerie.

Sa Majesté prescrivit, sous peine de mort, à tous les soldats dobserver dans la marche la bienséance la plus exacte envers ma personne, ce qui nempêcha pas quelques-uns des jeunes officiers de lever les yeux en haut pendant quils passaient au-dessous de moi. Et, pour confesser la vérité, ma culotte était alors en si mauvais état quelle leur donna loccasion déclater de rire.

Javais présenté ou envoyé tant de mémoires ou de requêtes pour ma liberté, que Sa Majesté, à la fin, proposa laffaire, premièrement au conseil des dépêches, et puis au Conseil dÉtat, où il ny eut dopposition que de la part du ministre Skyresh Bolgolam, qui jugea à propos, sans aucun sujet, de se déclarer, contre moi ; mais tout le reste du conseil me fut favorable, et lempereur appuya leur avis. Ce ministre, qui était galbet, cest-à-dire grand amiral, avait mérité la confiance de son maître par son habileté dans les affaires ; mais il était dun esprit aigre et fantasque. Il obtint que les articles touchant les conditions auxquelles je devais être mis en liberté seraient dressés par lui-même. Ces articles me furent apportés par Skyresh Bolgolam en personne, accompagné de deux sous-secrétaires et de plusieurs gens de distinction. On me dit den promettre lobservation par serment, prêté dabord à la façon de mon pays, et ensuite à la manière ordonnée par leurs lois, qui fut de tenir lorteil de mon pied droit dans ma main gauche, de mettre le doigt du milieu de ma main droite sur le haut de ma tête, et le pouce sur la pointe de mon oreille droite. Mais, comme le lecteur peut être curieux de connaître le style de cette cour et de savoir les articles préliminaires de ma délivrance, jai fait une traduction de lacte entier mot pour mot :

« Golbasto momaren eulamé gurdilo shefin mully ully gué, très puissant empereur de Lilliput, les délices et la terreur de lunivers, dont les États sétendent à cinq mille blustrugs (cest-à-dire environ six lieues en circuit) aux extrémités du globe, souverain de tous les souverains, plus haut que les fils des hommes, dont les pieds pressent la terre jusquau centre, dont la tête touche le soleil, dont un clin dœil fait trembler les genoux des potentats, aimable comme le printemps, agréable comme lété, abondant comme lautomne, terrible comme lhiver ; à tous nos sujets aimés et féaux, salut. Sa très haute Majesté propose à lhomme Montagne les articles suivants, lesquels, pour préliminaire, il sera obligé de ratifier par un serment solennel :

« I. Lhomme Montagne ne sortira point de nos vastes États sans notre permission scellée du grand sceau.

« II. Il ne prendra point la liberté dentrer dans notre capitale sans notre ordre exprès, afin que les habitants soient avertis deux heures auparavant de se tenir enfermés chez eux.

« III. Ledit homme Montagne bornera ses promenades à nos principaux grands chemins, et se gardera de se promener ou de se coucher dans un pré ou pièce de blé.

« IV. En se promenant par lesdits chemins, il prendra tout le soin possible de ne fouler aux pieds les corps daucun de nos fidèles sujets ni de leurs chevaux ou voitures ; il ne prendra aucun de nos dits sujets dans ses mains, si ce nest de leur consentement.

« V. Sil est nécessaire quun courrier du cabinet fasse quelque course extraordinaire, lhomme Montagne sera obligé de porter dans sa poche ledit courrier durant six journées, une fois toutes les lunes, et de remettre ledit courrier (sil en est requis) sain et sauf en notre présence impériale.

« VI. Il sera notre allié contre nos ennemis de lîle de Blefuscu, et fera tout son possible pour faire périr la flotte quils arment actuellement pour faire une descente sur nos terres.

« VII. Ledit homme Montagne, à ses heures de loisir, prêtera son secours à nos ouvriers, en les aidant à élever certaines grosses pierres, pour achever les murailles de notre grand parc et de nos bâtiments impériaux.

« VIII. Après avoir fait le serment solennel dobserver les articles ci-dessus énoncés, ledit homme Montagne aura une provision journalière de viande et de boisson suffisante à la nourriture de dix-huit cent soixante-quatorze de nos sujets, avec un accès libre auprès de notre personne impériale, et autres marques de notre faveur.

« Donné en notre palais, à Belsaborac, le douzième jour de la quatre-vingt-onzième lune de notre règne. »

Je prêtai le serment et signai tous ces articles avec une grande joie, quoique quelques-uns ne fussent pas aussi honorables que je leusse souhaité, ce qui fut leffet de la malice du grand amiral Skyresh Bolgolam. On môta mes chaînes, et je fus mis en liberté. Lempereur me fit lhonneur de se rendre en personne et dêtre présent à la cérémonie de ma délivrance. Je rendis de très humbles actions de grâces à Sa Majesté, en me prosternant à ses pieds ; mais il me commanda de me lever, et cela dans les termes les plus obligeants.

Le lecteur a pu observer que, dans le dernier article de lacte de ma délivrance, lempereur était convenu de me donner une quantité de viande et de boisson qui pût suffire à la subsistance de dix-huit cent soixante-quatorze Lilliputiens. Quelque temps après, demandant à un courtisan, mon ami particulier, pourquoi on sétait déterminé à cette quantité, il me répondit que les mathématiciens de Sa Majesté, ayant pris la hauteur de mon corps par le moyen dun quart de cercle, et supputé sa grosseur, et le trouvant, par rapport au leur, comme dix-huit cent soixante-quatorze sont à un, ils avaient inféré de la similarité de leur corps que je devais avoir un appétit dix-huit cent soixante-quatorze fois plus grand que le leur ; doù le lecteur peut juger de lesprit admirable de ce peuple, et de léconomie sage, exacte et clairvoyante de leur empereur.

 

 
CHAPITRE IV
 

Description de Mildendo, capitale de Lilliput, et du palais de lempereur. Conversation entre lauteur et un secrétaire dÉtat, touchant les affaires de lempire. Offres que lauteur fait de servir lempereur dans ses guerres.

La première requête que je présentai, après avoir obtenu ma liberté, fut pour avoir la permission de voir Mildendo, capitale de lempire ; ce que lempereur maccorda, mais en me recommandant de ne faire aucun mal aux habitants ni aucun tort à leurs maisons. Le peuple en fut averti par une proclamation qui annonçait le dessein que javais de visiter la ville. La muraille qui lenvironnait était haute de deux pieds et demi, et épaisse au moins de onze pouces, en sorte quun carrosse pouvait aller dessus et faire le tour de la ville en sûreté ; elle était flanquée de fortes tours à dix pieds de distance lune de lautre. Je passai par-dessus la porte occidentale, et je marchai très lentement et de côté par les deux principales rues, nayant quun pourpoint, de peur dendommager les toits et les gouttières des maisons par les pans de mon justaucorps. Jallais avec une extrême circonspection, pour me garder de fouler aux pieds quelques gens qui étaient restés dans les rues, nonobstant les ordres précis signifiés à tout le monde de se tenir chez soi, sans sortir aucunement durant ma marche. Les balcons, les fenêtres des premier, deuxième, troisième et quatrième étages, celles des greniers ou galetas et les gouttières même étaient remplis dune si grande foule de spectateurs, que je jugeai que la ville devait être considérablement peuplée. Cette ville forme un carré exact, chaque côté de la muraille ayant cinq cents pieds de long. Les deux grandes rues qui se croisent et la partagent en quatre quartiers égaux ont cinq pieds de large ; les petites rues, dans lesquelles je ne pus entrer, ont de largeur depuis douze jusquà dix-huit pouces. La ville est capable de contenir cinq cent mille âmes. Les maisons sont de trois ou quatre étages. Les boutiques et les marchés sont bien fournis. Il y avait autrefois bon opéra et bonne comédie ; mais, faute dauteurs excités par les libéralités du prince, il ny a plus rien qui vaille.

Le palais de lempereur, situé dans le centre de la ville, où les deux grandes rues se rencontrent, est entouré dune muraille haute de vingt-trois pouces, et, à vingt pieds de distance des bâtiments. Sa Majesté mavait permis denjamber par-dessus cette muraille, pour voir son palais de tous les côtés. La cour extérieure est un carré de quarante pieds et comprend deux autres cours. Cest dans la plus intérieure que sont les appartements de Sa Majesté, que javais un grand désir de voir, ce qui était pourtant bien difficile, car les plus grandes portes nétaient que de dix-huit pouces de haut et de sept pouces de large. De plus, les bâtiments de la cour extérieure étaient au moins hauts de cinq pieds, et il métait impossible denjamber par-dessus sans courir le risque de briser les ardoises des toits ; car, pour les murailles, elles étaient solidement bâties de pierres de taille épaisses de quatre pouces. Lempereur avait néanmoins grande envie que je visse la magnificence de son palais ; mais je ne fus en état de le faire quau bout de trois jours, lorsque jeus coupé avec mon couteau quelques arbres des plus grands du parc impérial, éloigné de la ville denviron cinquante toises. De ces arbres je fis deux tabourets, chacun de trois pieds de haut, et assez forts pour soutenir le poids de mon corps. Le peuple ayant donc été averti pour la seconde fois, je passai encore au travers de la ville, et mavançai vers le palais, tenant mes deux tabourets à la main. Quand je fus arrivé à un côté de la cour extérieure, je montai sur un de mes tabourets et pris lautre à ma main. Je fis passer celui-ci par-dessus le toit, et le descendis doucement à terre, dans lespace qui était entre la première et la seconde cour, lequel avait huit pieds de large. Je passai ensuite très commodément par-dessus les bâtiments, par le moyen des deux tabourets ; et, quand je fus en dedans, je tirai avec un crochet le tabouret qui était resté en dehors. Par cette invention, jentrai jusque dans la cour la plus intérieure, où, me couchant sur le côté, jappliquai mon visage à toutes les fenêtres du premier étage, quon avait exprès laissées ouvertes, et je vis les appartements les plus magnifiques quon puisse imaginer. Je vis limpératrice et les jeunes princesses dans leurs chambres, environnées de leur suite. Sa Majesté impériale voulut bien mhonorer dun sourire très gracieux, et me donna par la fenêtre sa main à baiser.

Je ne ferai point ici le détail des curiosités renfermées dans ce palais ; je les réserve pour un plus grand ouvrage, et qui est presque prêt à être mis sous presse, contenant une description générale de cet empire depuis sa première fondation, lhistoire de ses empereurs pendant une longue suite de siècles, des observations sur leurs guerres, leur politique, leurs lois, les lettres et la religion du pays, les plantes et animaux qui sy trouvent, les mœurs et les coutumes des habitants, avec, plusieurs, autres matières prodigieusement curieuses et excessivement utiles. Mon but nest à présent que de raconter ce qui marriva pendant un séjour de neuf mois dans ce merveilleux empire. »

Quinze jours après que jeus obtenu ma liberté, Reldresal, secrétaire dÉtat pour le département des affaires particulières, se rendit chez moi, suivi dun seul domestique. Il ordonna que son carrosse lattendît à quelque distance, et me pria de lui donner un entretien dune heure. Je lui offris de me coucher, afin quil pût être de niveau à mon oreille ; mais il aima mieux que je le tinsse dans ma main pendant la conversation. Il commença par me faire des compliments sur ma liberté et me dit quil pouvait se flatter dy avoir un peu contribué. Puis il ajouta que, sans lintérêt que la cour y avait, je ne leusse pas sitôt obtenue ; « car, dit-il ; quelque florissant que notre État paraisse aux étrangers, nous avons deux grands fléaux à combattre : une faction puissante au dedans, et au dehors linvasion dont nous sommes menacés par un ennemi formidable. À légard du premier, il faut que vous sachiez que, depuis plus de soixante et dix lunes, il y a eu deux partis opposés dans cet empire, sous les noms de tramecksan et slamechsan, termes empruntés des hauts et bas talons de leurs souliers, par lesquels ils se distinguent. On prétend, il est vrai, que les hauts talons sont les plus conformes à notre ancienne constitution ; mais, quoi quil en soit, Sa Majesté a résolu de ne se servir que des bas talons dans ladministration du gouvernement et dans toutes les charges qui sont à la disposition de la couronne. Vous pouvez même remarquer que les talons de Sa Majesté impériale sont plus bas au moins dun drurr que ceux daucun de sa cour. ». (Le drurr est environ la quatorzième partie dun pouce.) « La haine des deux partis, continua-t-il, est à un tel degré, quils ne mangent ni ne boivent ensemble et quils ne se parlent point. Nous comptons que les tramecksans ou hauts-talons nous surpassent en nombre ; mais lautorité est entre nos mains. Hélas ! nous appréhendons que Son Altesse impériale, lhéritier présomptif de la couronne, nait quelque penchant aux hauts-talons ; au moins nous pouvons facilement voir quun de ses talons est plus haut que lautre, ce qui le fait un peu clocher dans sa démarche. Or, au milieu de ces dissensions intestines, nous sommes menacés dune invasion de la part de lîle de Blefuscu, qui est lautre grand empire de lunivers, presque aussi grand et aussi puissant que celui-ci ; car, pour ce qui est de ce que nous avons entendu dire, quil y a dautres empires, royaumes et États dans le monde, habités par des créatures humaines aussi grosses et aussi grandes que vous, nos philosophes en doutent beaucoup et aiment mieux conjecturer que vous êtes tombé de la lune ou dune des étoiles, parce quil est certain quune centaine de mortels de votre grosseur consommeraient dans peu de temps tous les fruits et tous les bestiaux des États de Sa Majesté. Dailleurs nos historiens, depuis six mille lunes, ne font mention daucunes autres régions que des deux grands empires de Lilliput et de Blefuscu. Ces deux formidables puissances ont, comme jallais vous dire, été engagées pendant trente-six lunes dans une guerre très opiniâtre, dont voici le sujet : tout le monde convient que la manière primitive de casser les œufs avant que nous les mangions est de les casser au gros bout ; mais laïeul de Sa Majesté régnante, pendant quil était enfant, sur le point de manger un œuf, eut le malheur de se couper un des doigts ; sur quoi lempereur son père donna un arrêt pour ordonner à tous ses sujets, sous de graves peines, de casser leurs œufs par le petit bout. Le peuple fut si irrité de cette loi, que nos historiens racontent quil y eut, à cette occasion, six révoltes, dans lesquelles un empereur perdit la vie et un autre la couronne. Ces dissensions intestines furent toujours fomentées par les souverains de Blefuscu, et, quand les soulèvements furent réprimés, les coupables se réfugièrent dans cet empire. On suppute que onze mille hommes ont, à différentes époques, aimé mieux souffrir la mort que de se soumettre à la loi de casser leurs œufs par le petit bout. Plusieurs centaines de gros volumes ont été écrits et publiés sur cette matière ; mais les livres des gros-boutiens ont été défendus depuis longtemps, et tout leur parti a été déclaré, par les lois, incapable de posséder des charges. Pendant la suite continuelle de ces troubles, les empereurs de Blefuscu ont souvent fait des remontrances par leurs ambassadeurs, nous accusant de faire un crime en violant un précepte fondamental de notre grand prophète Lustrogg, dans le cinquante-quatrième chapitre du Blundecral (ce qui est leur Coran). Cependant cela a été jugé nêtre quune interprétation du sens du texte, dont voici les mots : Que tous les fidèles casseront leurs œufs au bout le plus commode. On doit, à mon avis, laisser décider à la conscience de chacun quel est le bout le plus commode, ou, au moins, cest à lautorité du souverain magistrat den décider. Or, les gros-boutiens1 exilés ont trouvé tant de crédit dans la cour de lempereur de Blefuscu, et tant de secours et dappui dans notre pays même, quune guerre très sanglante a régné entre les deux empires pendant trente-six lunes à ce sujet, avec différents succès. Dans cette guerre, nous avons perdu ; quarante vaisseaux de ligne et un bien plus grand nombre de petits vaisseaux, avec trente mille de nos meilleurs matelots et soldats ; lon compte que la perte de lennemi, nest pas moins considérable. Quoi quil en soit, on arme à présent une flotte très redoutable, et on se prépare à faire une descente sur nos côtes. Or, Sa Majesté impériale, mettant sa confiance en votre valeur, et ayant une haute idée de vos forces, ma commandé de vous faire ce détail au sujet de ses affaires, afin de savoir quelles sont vos dispositions à son égard. »

Je répondis au secrétaire que je le priais dassurer lempereur de mes très humbles respects, et de lui faire savoir que jétais prêt à sacrifier ma vie pour défendre sa personne sacrée et son empire contre toutes les entreprises et invasions de ses ennemis. Il me quitta fort satisfait de ma réponse.

 

 

 

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J'kaz !
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Samedi 13 Mars 2010Poster un commentaire
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