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( 1 )
Histoire
Abou Hassan, encore tout plein de sa fureur, regarda celui qui lui parlait sans lui rien répondre ; et, en jetant en même temps ses yeux égarés sur chacun des autres voisins qui laccompagnaient : « Qui est cet Abou Hassan dont vous parlez ? demanda-t-il. Est-ce moi que vous appelez de ce nom ? » Cette demande déconcerta un peu les voisins. « Comment repartit celui qui venait de lui parler, vous ne reconnaissez donc pas la femme que voilà pour celle qui vous a élevé et avec qui nous vous avons toujours vu demeurer ; en un mot, pour votre mère ? Vous êtes des impertinents, répliqua Abou Hassan ; je ne la connais pas, ni vous non plus, et je ne veux pas la connaître, je ne suis pas Abou Hassan, je suis le commandeur des croyants, et, si vous lignorez, je vous le ferai apprendre à vos dépens. » A ce discours dAbou Hassan, les voisins ne doutèrent plus de laliénation de son esprit. Et, pour empêcher quil ne se portât à des excès semblables à ceux quil venait de commettre contre sa mère, ils se saisirent de sa personne, malgré sa résistance, et ils le lièrent de manière quils lui ôtèrent lusage des bras, des mains et des pieds. En cet état et hors dapparence de pouvoir nuire, ils ne jugèrent pas cependant à propos de le laisser seul avec sa mère. Deux de la compagnie se détachèrent et allèrent, en diligence, à lhôpital des fous, avertir le concierge de ce qui se passait. Il y vint aussitôt avec ses voisins, accompagné dun bon nombre de ses gens, chargés de chaînes, de menottes et dun nerf de buf. A leur arrivée, Abou Hassan, qui ne sattendait à rien moins quà un appareil si affreux, fit de grands efforts pour se débarrasser ; mais le concierge, qui sétait fait donner le nerf de buf, le mit bientôt à la raison par deux ou trois coups bien appliqués quil lui en déchargea sur les épaules. Ce traitement fut si sensible à Abou Hassan, quil se contint, et que le concierge et ses gens firent de lui ce quils voulurent. Ils le chargèrent de chaînes et lui appliquèrent les menottes et les entraves ; et, quand ils eurent achevé, ils le tirèrent hors de chez lui et le conduisirent à lhôpital des fous. Abou Hassan ne fut pas plus tôt dans la rue quil se trouva environné dune grande foule de peuple. Lun lui donnait un coup de poing, un autre un soufflet, et dautres le chargeaient dinjures, en le traitant de fou, dinsensé et dextravagant. A tous ces mauvais traitements : « Il ny a, disait-il, de grandeur et de force quen Dieu très haut et tout-puissant. On veut que je sois fou, quoique je sois dans mon bon sens ; je souffre cette injure et toutes ces indignités pour lamour de Dieu. » Abou Hassan fut conduit de cette manière jusquà lhôpital des fous. On ly logea et on lattacha dans une cage de fer ; et, avant de ly enfermer, le concierge, endurci à cette terrible exécution, le régala sans pitié de cinquante coups de nerf de buf sur les épaules et sur le dos, et continua plus de trois semaines à lui faire le même régal chaque jour, en lui répétant ces mêmes mots chaque fois :« Reviens en ton bon sens et dis si tu es encore le commandeur des croyants. Je nai pas besoin de ton conseil, répondait Abou Hassan, je ne suis pas fou ; mais, si javais à le devenir, rien ne serait plus capable de me jeter dans une si grande disgrâce que les coups dont tu massommes. » Cependant la mère dAbou Hassan venait voir son fils règlement chaque jour ; et elle ne pouvait retenir ses larmes en voyant diminuer de jour en jour son embonpoint et ses forces, et lentendant se plaindre et soupirer des douleurs quil souffrait. En effet, il avait les épaules, le dos et les côtés noircis et meurtris ; et il ne savait de quel côté se tourner pour trouver du repos. La peau lui changea même plus dune fois, pendant le temps quil fut retenu dans cette effroyable demeure. Sa mère voulait lui parler pour le consoler et pour tâcher de sonder sil était toujours dans la même situation desprit sur sa prétendue dignité de calife et de commandeur des croyants ; mais, toutes les fois quelle ouvrait la bouche pour lui en toucher quelque chose, il la rebutait avec tant de furie quelle était contrainte de le laisser et de sen retourner, inconsolable de le voir dans une si grande opiniâtreté. Les idées fortes et sensibles quAbou Hassan avait conservées dans son esprit, de sêtre vu revêtu de lhabillement de calife, den avoir fait effectivement les fonctions, davoir usé de son autorité, davoir été obéi et traité véritablement en calife, et qui lavaient persuadé, à son réveil, quil létait véritablement, et lavaient fait persister si longtemps dans cette erreur, commencèrent insensiblement à seffacer de son esprit. « Si jétais calife et commandeur des croyants, se disait-il quelquefois à lui-même, pourquoi me serais-je trouvé chez moi en me réveillant et revêtu de mon habit ordinaire ? Pourquoi ne me serais-je pas vu environné du chef des eunuques, de tant dautres eunuques et dune grosse foule de belles dames ? Pourquoi le grand vizir Giafar, que jai vu à mes pieds, tant démirs, tant de gouverneurs de provinces et tant dautres officiers, dont je me suis vu environné, mauraient-ils abandonné ? Il y a longtemps, sans doute, quils mauraient délivré de létat pitoyable où je suis, si javais quelque autorité sur eux. Tout cela na été quun songe, et je ne dois pas faire difficulté de le croire. Jai commandé, il est vrai, au juge de police de châtier liman et les quatre vieillards de son conseil ; jai ordonné au grand vizir Giafar de porter mille pièces dor à ma mère, et mes ordres ont été exécutés. Cela marrête, et je ny comprends rien. Mais combien dautres choses y a-t-il que je ne comprends pas et que je ne comprendrai jamais ? Je men remets donc entre les mains de Dieu, qui sait et qui connaît tout. » Abou Hassan était encore occupé de ces pensées et de ces sentiments, quand sa mère arriva. Elle le vit si exténué et si défait quelle en versa des larmes plus abondamment quelle navait encore fait jusqualors. Au milieu de ses sanglots, elle le salua du salut ordinaire, et Abou Hassan le lui rendit, contre sa coutume depuis quil était dans cet hôpital. Elle en prit un bon augure : « Eh bien, mon fils, lui dit-elle en essuyant ses larmes, comment vous trouvez-vous ? En quelle assiette est votre esprit ? Avez-vous renoncé à toutes vos fantaisies et aux propos que le démon vous avait suggérés ? Ma mère, répondit Abou Hassan, dun sens rassis et fort tranquille et dune manière qui peignait la douleur quil ressentait des excès auxquels il sétait porté contre elle, je reconnais mon égarement ; mais je vous prie de me pardonner le crime exécrable que je déteste et dont je suis coupable envers vous. Je fais la même prière à nos voisins, à cause du scandale que je leur ai donné. Jai été abusé par un songe, mais un songe si extraordinaire et si semblable à la vérité, que je puis mettre en fait que tout autre que moi, à qui il serait arrivé, nen aurait pas été moins frappé et serait peut-être tombé dans de plus grandes extravagances que vous ne men avez vu faire. Jen suis encore si fort troublé, au moment où je vous parle, que jai de la peine à me persuader que ce qui mest arrivé en soit un, tant il a de ressemblance à ce qui se passe entre des gens qui ne dorment pas. Quoi quil en soit, je le tiens et le veux tenir constamment pour un songe et pour une illusion. Je suis même convaincu que je ne suis pas ce fantôme de calife et de commandeur des croyants, mais Abou Hassan, votre fils. Oui, je suis le fils dune mère que jai toujours honorée, jusquà ce jour fatal dont le souvenir me couvre de confusion ; que jhonore et que jhonorerai toute ma vie, comme je le dois. » A ces paroles, si sages et si sensées, les larmes de douleur, de compassion et daffliction que la mère dAbou Hassan versait depuis si longtemps, se changèrent en larmes de joie, de consolation et damour tendre pour son cher fils, quelle retrouvait. « Mon fils sécria-t-elle, toute transportée de plaisir, je ne me sens pas moins ravie de contentement et de satisfaction à vous entendre parler si raisonnablement, après ce qui sest passé, que si je venais de vous mettre au monde une seconde fois. Il faut que je vous déclare ma pensée sur votre aventure et que je vous fasse remarquer une chose à quoi vous navez peut-être pas pris garde. Létranger que vous aviez amené, un soir, pour souper avec vous, sen alla sans fermer la porte de votre chambre, comme vous lui aviez recommandé ; et je crois que cest ce qui a donné occasion au démon dy entrer et de vous jeter dans laffreuse illusion où vous étiez. Ainsi, mon fils, vous devez bien remercier Dieu de vous en avoir délivré et le prier de vous préserver de tomber davantage dans les pièges de lesprit malin. Vous avez trouvé la source de mon mal, répondit Abou Hassan ; et cest justement cette nuit-là que jeus ce songe qui me renversa la cervelle. Javais cependant averti le marchand expressément de fermer la porte après lui ; et je connais à présent quil nen a rien fait. Je suis donc persuadé avec vous que le démon a trouvé la porte ouverte, quil est entré, et quil ma mis toutes ces fantaisies dans la tête. Il faut quon ne sache pas, à Moussoul, doù venait ce marchand, comme nous sommes bien convaincus, à Bagdad, que le démon vient causer tous ces songes fâcheux qui nous inquiètent la nuit, quand on laisse les chambres où lon couche ouvertes. Au nom de Dieu, ma mère, puisque, par la grâce de Dieu, me voilà parfaitement revenu du trouble où jétais, je vous supplie, autant quun fils peut supplier une aussi bonne mère que vous lêtes, de me faire sortir au plus tôt de cet enfer et de me délivrer de la main du bourreau, qui abrégera mes jours infailliblement, si jy demeure davantage. » La mère dAbou Hassan, parfaitement consolée et attendrie de voir quAbou Hassan était revenu entièrement de sa folle imagination dêtre calife, alla sur-le-champ trouver le concierge qui lavait amené et qui lavait gouverné jusqualors ; et, dès quelle lui eut assuré quil était parfaitement bien rétabli dans son bon sens, il vint, lexamina et le mit en liberté, en sa présence. Abou Hassan retourna chez lui et il y demeura plusieurs jours, afin de rétablir sa santé par de meilleurs aliments que ceux dont il avait été nourri dans lhôpital des fous. Mais, dès quil eut à peu près repris ses forces et quil ne se ressentit plus des incommodités quil avait souffertes par les mauvais traitements quon lui avait faits dans sa prison, il commença à sennuyer de passer les soirées sans compagnie. Cest pourquoi il ne tarda pas à reprendre le même train de vie quauparavant, cest-à-dire quil recommença de faire, chaque jour, une provision suffisante pour régaler un nouvel hôte, le soir. Le jour quil renouvela la coutume daller, vers le coucher du soleil, au bout du pont de Bagdad, pour y arrêter le premier étranger qui se présenterait et le prier de lui faire lhonneur de venir souper avec lui, était le premier du mois, et le même jour comme nous lavons déjà dit, que le calife se divertissait à aller, déguisé, hors de quelquune des portes par où lon abordait en cette ville, pour observer par lui-même sil ne se passait rien contre la bonne police, de la manière quil lavait établie et réglée dès le commencement de son règne. Il ny avait pas longtemps quAbou Hassan était arrivé et quil sétait assis sur un banc pratiqué contre le parapet lorsquen jetant la vue jusquà lautre bout du pont, il aperçut le calife qui venait à lui, déguisé en marchand de Moussoul, comme la première fois, et suivi du même esclave. Persuadé que tout le mal quil avait souffert ne venait que de ce que le calife, quil ne connaissait que pour un marchand de Moussoul, avait laissé la porte ouverte en sortant de sa chambre, il frémit en le voyant. « Que Dieu veuille me préserver dit-il en lui-même. Voilà, si je ne me trompe, le magicien qui ma enchanté. » Il tourna aussitôt la tête du côté du canal de la rivière, en sappuyant sur le parapet, afin de ne pas le voir, jusquà ce quil fût passé. Le calife, qui voulait porter plus loin le plaisir quil sétait déjà donné à loccasion dAbou Hassan, avait eu grand soin de se faire informer de tout ce quil avait dit et fait le lendemain, à son réveil, après avoir été reporté chez lui, et de tout ce qui lui était arrivé. Il ressentit un nouveau plaisir de tout ce quil en apprit, et même du mauvais traitement qui lui avait été fait dans lhôpital des fous. Mais, comme ce monarque était généreux et plein de justice, et quil avait reconnu dans Abou Hassan un esprit propre à le réjouir plus longtemps ; et, de plus, quil sétait douté quaprès avoir renoncé à sa prétendue dignité de calife, il reprendrait sa manière de vivre ordinaire, il jugea à propos, dans le dessein de lattirer près de sa personne, de se déguiser, le premier du mois, en marchand de Moussoul, comme auparavant, afin de mieux exécuter ce quil avait résolu à son égard. Il aperçut donc Abou Hassan presque en même temps quil fut aperçu de lui ; et, à son action, il comprit dabord combien il était mécontent de lui, et que son dessein était de léviter. Cela fit quil côtoya le parapet où était Abou Hassan, le plus près quil put. Quand il fut proche de lui, il pencha la tête et il le regarda en face. « Cest donc vous, mon frère Abou Hassan, lui dit-il. Je vous salue. Permettez-moi, je vous prie, de vous embrasser. Et moi, répondit brusquement Abou Hassan, sans regarder le faux marchand de Moussoul, je ne vous salue pas je nai besoin ni de votre salut, ni de vos embrassades. Passez votre chemin. Hé quoi ! reprit le calife, ne me reconnaissez-vous pas ? Ne vous souvient-il pas de la soirée que nous passâmes chez vous ensemble, il y a aujourdhui un mois, et pendant laquelle vous me fîtes lhonneur de me régaler avec tant de générosité ? Non, repartit Abou Hassan sur le même ton quauparavant, je ne vous connais pas et je ne sais de quoi vous voulez me parler. Allez, encore une fois, et passez votre chemin. » Le calife ne se rebuta pas de la brusquerie dAbou Hassan. Il savait bien quune des lois quAbou Hassan sétait imposées à lui-même était de ne plus avoir de commerce avec létranger quil aurait une fois régalé : Abou Hassan le lui avait déclaré, mais il voulait bien faire semblant de lignorer. « Je ne puis croire, reprit-il, que vous ne me reconnaissiez pas il ny a pas assez longtemps que nous nous sommes vus, et il nest pas possible que vous mayez oublié si facilement. Il faut quil vous soit arrivé quelque malheur qui vous cause cette aversion pour moi. Vous devez vous souvenir cependant que je vous ai marqué ma reconnaissance par mes bons souhaits ; et même que, sur certaine chose qui vous tenait au cur, je vous ai fait offre de mon crédit, qui nest pas à mépriser. Jignore, repartit Abou Hassan, quel peut être votre crédit, et je nai pas le moindre désir de le mettre à lépreuve ; mais je sais bien que vos souhaits nont abouti quà me faire devenir fou. Au nom de Dieu, vous dis-je encore une fois, passez votre chemin et ne me chagrinez pas davantage. Ah ! mon frère Abou Hassan, répliqua le calife en lembrassant, je ne prétends pas me séparer davec vous de cette manière. Puisque ma bonne fortune a voulu que je vous aie rencontré une seconde fois, il faut que vous exerciez une seconde fois lhospitalité envers moi, comme vous lavez fait il y a un mois, et que jaie lhonneur de boire encore avec vous. » Cest de quoi Abou Hassan protesta quil saurait fort bien se garder. « Jai assez de pouvoir sur moi, ajouta-t-il, pour mempêcher de me trouver davantage avec un homme comme vous, qui porte le malheur avec soi. Vous savez le proverbe qui dit : Prenez votre tambour sur les épaules, et délogez. Faites-vous-en lapplication. Faut-il vous le répéter tant de fois ? Dieu vous conduise Vous mavez causé assez de mal ; je ne veux pas my exposer davantage. Mon bon ami Abou Hassan, reprit le calife en lembrassant encore une fois, vous me traitez avec une dureté à laquelle je ne me serais pas attendu. Je vous supplie de ne me pas tenir un discours si offensant et dêtre, au contraire, bien persuadé de mon amitié. Faites-moi donc la grâce de me raconter ce qui vous est arrivé, à moi qui ne vous ai souhaité que du bien, qui vous en souhaite encore et qui voudrais trouver loccasion de vous en faire, afin de réparer le mal que vous dites que je vous ai causé, si véritablement il y a de ma faute. » Abou Hassan se rendit aux instances du calife ; et, après lavoir fait asseoir auprès de lui : « Votre incrédulité et votre importunité, lui dit-il, ont poussé ma patience à bout. Ce que je vais vous raconter vous fera connaître si cest à tort que je me plains de vous. » Le calife sassit auprès dAbou Hassan, qui lui fit le récit de toutes les aventures qui lui étaient arrivées, depuis son réveil dans le palais jusquà son second réveil dans sa chambre ; il les lui raconta toutes, comme un véritable songe qui était arrivé, avec une infinité de circonstances que le calife savait aussi bien que lui et qui renouvelèrent le plaisir quil sen était fait. Il lui exagéra ensuite limpression que ce songe lui avait laissée dans lesprit, dêtre le calife et le commandeur des croyants : « Impression, ajouta-t-il, qui mavait jeté dans des extravagances si grandes, que mes voisins avaient été contraints de me lier comme un furieux et de me faire conduire à lhôpital des fous, où jai été traité dune manière quon peut appeler cruelle, barbare et inhumaine ; mais ce qui vous surprendra et à quoi, sans doute, vous ne vous attendez pas, cest que toutes ces choses ne me sont arrivées que par votre faute. Vous vous souvenez bien de la prière que je vous avais faite de fermer la porte de ma chambre, en sortant de chez moi après le souper. Vous ne lavez pas fait ; au contraire, vous lavez laissée ouverte, et le démon est entré et ma rempli la tête de ce songe, qui, tout agréable quil mavait paru, ma causé cependant tous les maux dont je me plains. Vous êtes donc cause par votre négligence, qui vous rend responsable de mon crime, que jai commis une chose horrible et détestable, en levant non seulement les mains contre ma mère, mais même il sen est peu fallu que je ne lui aie fait rendre lâme à mes pieds, en commettant un parricide, et cela pour un sujet qui me fait rougir de honte toutes les fois que jy pense, puisque cétait à cause quelle mappelait son fils, comme je le suis en effet, et quelle ne voulait pas me reconnaître pour le commandeur des croyants, tel que je croyais lêtre et que je lui soutenais effectivement que je létais. Vous êtes encore cause du scandale que jai donné à mes voisins, quand, accourus aux cris de ma pauvre mère, ils me surprirent acharné à la vouloir assommer ; ce qui ne serait point arrivé si vous eussiez eu soin de fermer la porte de ma chambre en vous retirant, comme je vous en avais prié. Ils ne seraient pas entrés chez moi sans ma permission ; et, ce qui me fait plus de peine, ils nauraient point été témoins de ma folie. Je naurais pas été obligé de les frapper, en me défendant contre eux, et ils ne mauraient pas maltraité et lié comme ils ont fait, pour me conduire et me faire enfermer dans lhôpital des fous, où je puis vous assurer que, chaque jour, pendant tout le temps que jai été détenu dans cet enfer, on na pas manqué de me bien régaler à grands coups de nerf de buf. » Abou Hassan racontait au calife ses sujets de plainte avec beaucoup de chaleur et de véhémence. Le calife savait mieux que lui tout ce qui sétait passé, et il était ravi en lui-même davoir si bien réussi dans ce quil avait imaginé pour le jeter dans légarement où il le voyait encore ; mais il ne put entendre ce récit, fait avec tant de naïveté, sans faire un grand éclat de rire. Abou Hassan, qui croyait son récit digne de compassion et que tout le monde devait y être aussi sensible que lui, se scandalisa fort de cet éclat de rire du faux marchand de Moussoul. « Vous moquez-vous de moi, lui dit-il, de me rire ainsi au nez ? ou croyez-vous que je me moque de vous, quand je vous parle très sérieusement ? Voulez-vous des preuves réelles de ce que javance ? Tenez, voyez et regardez vous-même : vous me direz, après cela, si je me moque. » En disant ces paroles, il se baissa ; et, en se découvrant les épaules et le sein, il fit voir au calife les cicatrices et les meurtrissures que lui avaient causées les coups de nerf de buf quil avait reçus. Le calife ne put regarder ces objets sans horreur. Il eut compassion du pauvre Abou Hassan, et il fut très fâché que la raillerie eût été poussée si loin. Il rentra aussitôt en lui-même ; et, en embrassant Abou Hassan de tout son cur : « Levez-vous, je vous en supplie, mon cher frère, lui dit-il dun grand sérieux : venez, et allons chez vous ; je veux encore avoir lavantage de me réjouir ce soir avec vous. Demain, sil plaît à Dieu, vous verrez que tout ira le mieux du monde. » Abou Hassan, malgré sa résolution et contre le serment quil avait fait, de ne pas recevoir chez lui le même étranger une seconde fois, ne put résister aux caresses du calife, quil prenait toujours pour un marchand de Moussoul. « Je le veux bien, dit-il au faux marchand ; mais, ajouta-t-il, à une condition que vous vous engagerez à tenir avec serment : cest de me faire la grâce de fermer la porte de ma chambre en sortant de chez moi, afin que le démon ne vienne pas me troubler la cervelle, comme il a fait la première fois. » Le faux marchand promit tout. Ils se levèrent tous deux et ils prirent le chemin de la ville. Le calife, pour engager davantage Abou Hassan : « Prenez confiance en moi, lui dit-il ; je ne vous manquerai pas de parole, je vous le promets en homme dhonneur. Après cela, vous ne devez pas hésiter à mettre votre assurance en une personne comme moi, qui vous souhaite toute sorte de biens et de prospérités, et dont vous verrez les effets. Je ne vous demande pas cela, repartit Abou Hassan en larrêtant tout court ; je me rends de bon cur à vos importunités, mais je vous dispense de vos souhaits, et je vous supplie, au nom de Dieu, de ne men faire aucun. Tout le mal qui mest arrivé jusquà présent na pris sa source, avec la porte ouverte, que dans ceux que vous mavez déjà faits. Eh bien, répliqua le calife, en riant en lui-même de limagination toujours blessée dAbou Hassan, puisque vous le voulez ainsi, vous serez obéi, et je vous promets de ne vous en jamais faire. Vous me faites plaisir de me parler ainsi, lui dit Abou Hassan, et je ne vous demande autre chose ; je serai trop content, pourvu que vous teniez votre parole ; je vous tiens quitte de tout le reste. » Abou Hassan et le calife, suivi de son esclave, en sentretenant ainsi, approchaient insensiblement du rendez-vous : le jour commençait à finir lorsquils arrivèrent à la maison dAbou Hassan. Aussitôt il appela sa mère et fit apporter de la lumière. Il pria le calife de prendre place sur le sofa, et il se mit près de lui. En peu de temps, le souper fut servi sur la table, quon avait approchée près deux. Ils mangèrent sans cérémonie. Quand ils eurent achevé, la mère dAbou Hassan vint desservir, mit le fruit sur la table, et le vin, avec les tasses, près de son fils ; ensuite elle se retira et ne parut pas davantage. Abou Hassan commença à se verser du vin le premier et en versa ensuite au calife. Ils burent chacun cinq ou six coups, en sentretenant de choses indifférentes. Quand le calife vit quAbou Hassan commençait à séchauffer, il le mit sur le chapitre de ses amours et lui demanda sil navait jamais aimé. « Mon frère, répliqua familièrement Abou Hassan, qui croyait parler à son hôte comme à son égal, je nai jamais regardé lamour, ou le mariage, si vous voulez, que comme une servitude à laquelle jai toujours eu de la répugnance à me soumettre ; et, jusquà présent, je vous avouerai que je nai aimé que la table, la bonne chère et surtout le bon vin ; en un mot, quà me bien divertir et à mentretenir agréablement avec des amis. Je ne vous assure pourtant pas que je fusse indifférent pour le mariage, et incapable dattachement, si je pouvais rencontrer une femme de la beauté et de la belle humeur de celle que je vis en songe, cette nuit fatale que je vous reçus ici la première fois, et que, pour mon malheur, vous laissâtes la porte de ma chambre ouverte ; qui voulût bien passer les soirées à boire avec moi ; qui sût chanter, jouer des instruments et mentretenir agréablement ; qui ne sétudiât enfin quà me plaire et à me divertir. Je crois, au contraire, que je changerais toute mon indifférence en un parfait attachement pour une telle personne, et que je croirais vivre très heureux avec elle. Mais où trouver une femme telle que je viens de vous la dépeindre, ailleurs que dans le palais du commandeur des croyants, chez le grand vizir Giafar ou chez les seigneurs de la cour les plus puissants, à qui lor et largent ne manquent pas pour sen pourvoir ? Jaime donc mieux men tenir à la bouteille ; cest un plaisir à peu de frais, qui mest commun avec eux. » En disant ces paroles, il prit la tasse et il se versa du vin : « Prenez votre tasse, que je vous en verse aussi, dit-il au calife, et continuons de goûter un plaisir si charmant. » Quand le calife et Abou Hassan eurent bu : « Cest grand dommage, reprit le calife, quun aussi galant homme que vous êtes, qui nest pas indifférent pour lamour, mène une vie si solitaire et si retirée. Je nai pas de peine, repartit Abou Hassan, à préférer la vie tranquille que vous voyez que je mène à la compagnie dune femme qui ne serait peut-être pas dune beauté à me plaire et qui, dailleurs, me causerait mille chagrins par ses imperfections et par sa mauvaise humeur. » Ils poussèrent entre eux la conversation assez loin sur ce sujet ; et le calife, qui vit Abou Hassan au point où il désirait : « Laissez-moi faire, lui dit-il : puisque vous avez le bon goût de tous les honnêtes gens, je veux vous trouver votre fait, et il ne vous en coûtera rien. » A linstant, il prit la bouteille et la tasse dAbou Hassan, dans laquelle il jeta adroitement une pincée de la poudre dont il sétait déjà servi, lui versa une rasade ; et, en lui présentant la tasse : « Prenez, continua-t-il, et buvez davance à la santé de cette belle qui doit faire le bonheur de votre vie ; vous en serez content. » Abou Hassan prit la tasse en riant ; et, en branlant la tête : « Vaille que vaille, dit-il, puisque vous le voulez ! Je ne saurais commettre une incivilité envers vous ni désobliger un hôte de votre mérite, pour une chose de peu de conséquence. Je vais donc boire à la santé de cette belle que vous me promettez, quoique, content de mon sort, je ne fasse aucun fondement sur votre promesse. » Abou Hassan neut pas plus tôt bu la rasade quun profond assoupissement sempara de ses sens, comme les deux autres fois ; et le calife fut encore le maître de disposer de lui à sa volonté. Il dit aussitôt à lesclave quil avait amené de prendre Abou Hassan et de lemporter au palais. Lesclave lenleva ; et le calife, qui navait pas dessein de renvoyer Abou Hassan comme la première fois, ferma la porte de la chambre en sortant. Lesclave suivit avec sa charge ; et, quand le calife fut arrivé au palais, il fit coucher Abou Hassan sur un sofa dans le quatrième salon, doù il lavait fait reporter chez lui, assoupi et endormi, il y avait un mois. Avant de le laisser dormir, il commanda quon lui mît le même habit dont il avait été revêtu par son ordre, pour lui faire faire le personnage de calife ce qui fut fait en sa présence ; ensuite il commanda à chacun de saller coucher et ordonna au chef et aux autres officiers de la chambre, aux musiciennes et aux mêmes dames qui sétaient trouvées dans ce salon lorsquil avait bu le dernier verre de vin qui lui avait causé lassoupissement, de se trouver, sans faute, le lendemain, à la pointe du jour, à son réveil, et il enjoignit à chacun de bien faire son personnage. Le calife alla se coucher, après avoir fait avertir Mesrour de venir léveiller avant quon entrât dans le même cabinet où il sétait déjà caché. Mesrour ne manqua pas déveiller le calife précisément à lheure quil lui avait marquée. Il se fit habiller promptement et sortit, pour se rendre au salon où Abou Hassan dormait encore. Il trouva les officiers des eunuques, ceux de la chambre, les dames et les musiciennes à la porte, qui attendaient son arrivée. Il leur dit en peu de mots quelle était son intention ; puis il entra et alla se placer dans le cabinet fermé de jalousies. Mesrour, tous les autres officiers, les dames et les musiciennes entrèrent après lui et se rangèrent autour du sofa sur lequel Abou Hassan était couché ; de manière quils nempêchaient pas le calife de le voir et de remarquer toutes ses actions. Les choses ainsi disposées, dans le temps que la poudre du calife eut fait son effet, Abou Hassan séveilla sans ouvrir les yeux, et il jeta un peu de pituite, qui fut reçue dans un petit bassin dor, comme la première fois. Dans ce moment, les sept churs de musiciennes mêlèrent leurs voix, toutes charmantes, au son des hautbois, des flûtes douces et autres instruments, et firent entendre un concert très agréable. La surprise dAbou Hassan fut extrême quand il entendit une musique si harmonieuse ; il ouvrit les yeux, et elle redoubla lorsquil aperçut les dames et les officiers qui lenvironnaient, et quil crut reconnaître. Le salon où il se trouvait lui parut le même que celui quil avait vu dans son premier rêve ; il y remarquait la même illumination, le même ameublement et les mêmes ornements. Le concert cessa, afin de donner lieu au calife dêtre attentif à la contenance de son nouvel hôte et à tout ce quil pourrait dire dans sa surprise. Les dames, Mesrour et tous les officiers de la chambre, en gardant un grand silence, demeurèrent, chacun dans sa place, avec un grand respect. « Hélas ! sécria Abou Hassan en se mordant les doigts, et si haut que le calife lentendit avec joie, me voilà retombé dans le même songe et dans la même illusion quil y a un mois : je nai quà mattendre encore une fois aux coups de nerfs de buf, à lhôpital des fous et à la cage de fer. Dieu tout-puissant, ajouta-t-il, je me remets entre les mains de votre divine providence ! Cest un malhonnête homme, que je reçus chez moi hier au soir, qui est la cause de cette illusion et des peines que jen pourrai souffrir. Le traître et le perfide quil est mavait promis avec serment quil fermerait la porte de ma chambre en sortant de chez moi ; mais il ne la pas fait, et le diable y est entré, qui me bouleverse la cervelle par ce maudit songe de commandeur des croyants et par tant dautres fantômes dont il me fascine les yeux. Que Dieu te confonde, Satan, et puisses-tu être accablé sous une montagne de pierres ! » Après ces dernières paroles, Abou Hassan ferma les yeux et demeura recueilli en lui-même, lesprit fort embarrassé. Un moment après, il les ouvrit : et, en les jetant, de côté et dautre, sur tous les objets qui se présentaient à sa vue : « Grand Dieu sécria-t-il encore une fois, avec moins détonnement et en souriant, je me remets entre les mains de votre providence, préservez-moi de la tentation de Satan ! » Puis en refermant les yeux : « Je sais, continua-t-il, ce que je ferai : je vais dormir jusquà ce que Satan me quitte et sen retourne par où il est venu, quand je devrais attendre jusquà midi. » On ne lui donna pas le temps de se rendormir, comme il venait de se proposer. Force des curs, une des dames quil avait vues la première fois, sapprocha de lui ; et, en sasseyant sur le bord du sofa : « Commandeur des croyants, lui dit-elle respectueusement, je supplie Votre Majesté de me pardonner si je prends la liberté de lavertir de ne pas se rendormir, mais de faire ses efforts pour se réveiller et se lever, parce que le jour commence à paraître. Retire-toi, Satan, » dit Abou Hassan, en entendant cette voix. Puis, en regardant Force des curs : « Est-ce moi, lui dit-il, que vous appelez commandeur des croyants ? Vous me prenez pour un autre certainement. Cest à Votre Majesté, reprit Force des curs, que je donne ce titre, qui lui appartient comme au souverain de tout ce quil y a au monde de musulmans, dont je suis très humblement esclave, et à qui jai lhonneur de parler. Votre Majesté veut se divertir, sans doute, ajouta-t-elle en faisant semblant de sêtre oubliée elle-même, à moins que ce ne soit un reste de quelque songe fâcheux ; mais si elle veut bien ouvrir les yeux, les nuages qui peuvent lui troubler limagination se dissiperont, et elle verra quelle est dans son palais, environnée de ses officiers et de nous toutes, tant que nous sommes de ses esclaves, prêtes à lui rendre nos services ordinaires. Au reste, Votre Majesté ne doit pas sétonner de se voir dans ce salon, et non pas dans son lit ; elle sendormit hier si subitement, que nous ne voulûmes pas léveiller pour la conduire jusquà sa chambre, et nous nous contentâmes de la coucher commodément sur ce sofa. » Force des curs dit tant dautres choses à Abou Hassan, qui lui parurent vraisemblables, quenfin il se mit sur son séant. Il ouvrit les yeux et il la reconnut, de même que Bouquet de perles et les autres dames quil avait déjà vues. Alors elles sapprochèrent toutes ensemble, et Force des curs, en reprenant la parole : « Commandeur des croyants et vicaire du prophète sur la terre, dit-elle, Votre Majesté aura pour agréable que nous lavertissions encore quil est temps quelle se lève ; voilà le jour qui paraît. Vous êtes des fâcheuses et des importunes, reprit Abou Hassan en se frottant les yeux : je ne suis pas le commandeur des croyants, je suis Abou Hassan, je le sais bien, et vous ne me persuaderez pas le contraire. Nous ne connaissons pas Abou Hassan dont Votre Majesté nous parle, reprit Force des curs ; nous ne voulons pas même le connaître ; nous connaissons Votre Majesté pour le commandeur des croyants, et elle ne nous persuadera jamais quelle ne le soit pas. » Abou Hassan jetait les yeux de tous côtés et se trouvait comme enchanté de se voir dans le même salon où il sétait trouvé ; mais il attribuait tout cela à un songe pareil à celui quil avait eu et dont il craignait les suites fâcheuses. « Dieu me fasse miséricorde ! sécria-t-il en élevant les yeux, comme un homme qui ne sait où il en est ; je me remets entre ses mains Après ce que je vois, je ne puis douter que le diable, qui est entré dans ma chambre, ne mobsède et ne trouble mon imagination de toutes ces visions. » Le calife, qui le voyait et qui venait dentendre toutes ses exclamations, se mit à rire de si bon cur, quil eut bien de la peine à sempêcher déclater. Abou Hassan cependant sétait couché, et il avait refermé les yeux. « Commandeur des croyants, lui dit aussitôt Force des curs, puisque Votre Majesté ne se lève pas, après lavoir avertie quil est jour, selon notre devoir, et quil est nécessaire quelle vaque aux affaires de lempire dont le gouvernement lui est confié, nous userons de la permission quelle nous a donnée en pareil cas. » En même temps, elle le prit par un bras et elle appela les autres dames, qui lui aidèrent à le faire sortir du lit et le portèrent, pour ainsi dire, jusquau milieu du salon, où elles le mirent sur son séant. Elles se prirent ensuite chacune par la main, et elles dansèrent et sautèrent autour de lui, au son de tous les instruments et de tous les tambours de basque, que lon faisait retentir sur sa tête et autour de ses oreilles. Abou Hassan se trouva dans une perplexité desprit inexprimable. « Serais-je véritablement calife et commandeur des croyants ? » se disait-il à lui-même. Enfin, dans lincertitude où il était, il voulait dire quelque chose ; mais le grand bruit de tous les instruments lempêchait de se faire entendre. Il fit signe à Bouquet de perles et à lÉtoile du matin, qui se tenaient par la main en dansant autour de lui, quil voulait parler. Aussitôt elles firent cesser la danse et les instruments, et elles sapprochèrent de lui : « Ne mentez pas, leur dit-il fort ingénument, et dites-moi, dans la vérité, qui je suis. Commandeur des croyants, répondit Étoile du matin, Votre Majesté veut nous surprendre en nous faisant cette demande, comme si elle ne savait pas elle-même quelle est le commandeur des croyants et le vicaire, sur la terre, du prophète de Dieu, maître de lun et de lautre monde, de ce monde où nous sommes et du monde à venir après la mort. Si cela nétait pas, il faudrait quun songe extraordinaire lui eût fait oublier ce quelle est. Il pourrait bien en être quelque chose, si lon considère que Votre Majesté a dormi cette nuit plus longtemps quà lordinaire ; néanmoins, si Votre Majesté veut bien me le permettre, je la ferai ressouvenir de ce quelle fit hier dans toute la journée. » Elle lui raconta donc son entrée au conseil, le châtiment de liman et des quatre vieillards par le juge de police ; le présent dune bourse de pièces dor envoyée, par son vizir, à la mère dun nommé Abou Hassan ; ce quil fit dans lintérieur de son palais et ce qui se passa aux trois repas qui lui furent servis dans les trois salons, jusquau dernier. « Cest dans ce dernier salon que Votre Majesté, continua-t-elle en sadressant à lui, après nous avoir fait mettre à table à ses côtés, nous fit lhonneur dentendre nos chansons et de recevoir du vin de nos mains, jusquau moment où Votre Majesté sendormit de la manière que Force des curs vient de le raconter. Depuis ce temps, Votre Majesté, contre sa coutume, a toujours dormi dun profond sommeil jusquà présent quil est jour. Bouquet de perles, toutes les autres esclaves et tous les officiers qui sont ici certifieront la même chose. Ainsi, que Votre Majesté se mette donc en état de faire sa prière, car il en est temps. Bon, bon, reprit Abou Hassan en branlant la tête, vous men feriez bien accroire, si je voulais vous écouter. Et moi, continua-t-il, je vous dis que vous êtes toutes folles et que vous avez perdu lesprit. Cest cependant un grand dommage, car vous êtes de jolies personnes. Apprenez que depuis que je vous ai vues, je suis allé chez moi ; que jy ai fort maltraité ma mère ; quon ma mené à lhôpital des fous, où je suis resté malgré moi plus de trois semaines, pendant lesquelles le concierge na pas manqué de me régaler, chaque jour, de cinquante coups de nerf de buf. Et vous voudriez que tout cela ne fût quun songe ? Vous vous moquez. Commandeur des croyants, repartit Étoile du matin, nous sommes prêtes, toutes tant que nous sommes, de jurer, par ce que Votre Majesté a de plus cher, que tout ce quelle nous dit nest quun songe. Elle nest pas sortie du salon depuis hier, et elle na pas cessé de dormir toute la nuit jusquà présent. » La confiance avec laquelle cette dame assurait à Abou Hassan que tout ce quelle lui disait était véritable, et quil nétait point sorti du salon depuis quil y était entré, le mit encore une fois dans un état à ne savoir que croire de ce quil était et de ce quil voyait. Il demeura un espace de temps abîmé dans ses pensées. « O ciel ! disait-il en lui-même, suis-je Abou Hassan ! suis-je le commandeur des croyants ! Dieu tout-puissant, éclairez mon entendement faites-moi connaître la vérité, afin que je sache à quoi men tenir ! » Il découvrit ensuite ses épaules, encore toutes livides des coups quil avait reçus ; et, en les montrant aux dames : « Voyez, leur dit-il, et jugez si de pareilles blessures peuvent venir en songe ou en dormant. A mon égard, je puis vous assurer quelles ont été très réelles ; et la douleur que jen ressens encore men est un sûr garant, qui ne me permet pas den douter. Si cela néanmoins mest arrivé en dormant, cest la chose du monde la plus extraordinaire et la plus étonnante, et je vous avoue quelle me passe. » Dans lincertitude où était Abou Hassan de son état, il appela un des officiers du calife, qui était près de lui : « Approchez-vous, dit-il, et mordez-moi le bout de loreille, que je juge si je dors ou si je veille. » Lofficier sapprocha, lui prit le bout de loreille entre les dents et le serra si fort, quAbou Hassan fit un cri effroyable. A ce cri, tous les instruments de musique jouèrent en même temps, et les dames et les officiers se mirent à danser, à chanter et à sauter autour dAbou Hassan, avec un si grand bruit, quil entra dans une espèce denthousiasme qui lui fit faire mille folies. Il se mit à chanter comme les autres. Il déchira le bel habit de calife dont on lavait revêtu. Il jeta par terre le bonnet quil avait sur la tête, et, nu, en chemise et en caleçon, il se leva brusquement et se jeta entre deux dames, quil prit par la main, et se mit à danser et à sauter avec tant daction, de mouvements et de contorsions bouffonnes et divertissantes, que le calife ne put se contenir dans lendroit où il était. La plaisanterie subite dAbou Hassan le fit rire avec tant déclat quil se laissa aller à la renverse et se fit entendre par-dessus tout le bruit des instruments de musique et des tambours de basque. Il fut si longtemps sans pouvoir se retenir que peu sen fallut quil ne sen trouvât incommodé. Enfin, il se releva et il ouvrit la jalousie. Alors, en avançant la tête et en riant toujours : « Abou Hassan, Abou Hassan ! sécria-t-il, veux-tu donc me faire mourir à force de rire ? » A la voix du calife, tout le monde se tut et le bruit cessa. Abou Hassan sarrêta comme les autres et tourna la tête du côté quelle sétait fait entendre. Il reconnut le calife et, en même temps, le marchand de Moussoul. Il ne se déconcerta pas pour cela ; au contraire, il comprit, dans ce moment, quil était bien éveillé et que tout ce qui lui était arrivé était très réel, et non pas un songe. II entra dans la plaisanterie et dans lintention du calife : « Ha ! ha ! sécria-t-il en le regardant avec assurance, vous voilà donc, marchand de Moussoul ! Quoi ! vous vous plaignez que je vous fais mourir, vous qui êtes cause des mauvais traitements que jai faits à ma mère et de ceux que jai reçus, pendant un si long temps, à lhôpital des fous ; vous qui avez si fort maltraité liman de la mosquée de mon quartier et les quatre scheiks mes voisins car ce nest pas moi, je men lave les mains ; vous qui mavez causé tant de peines desprit et tant de traverses ! Enfin, nest-ce pas vous qui êtes lagresseur, et ne suis-je pas loffensé ? Tu as raison, Abou Hassan, répondit le calife en continuant de rire ; mais pour te consoler et pour te dédommager de toutes tes peines, je suis prêt, et jen prends Dieu à témoin, à te faire, à ton choix, telle réparation que tu voudras mimposer. » En achevant ces paroles, le calife descendit du cabinet, entra dans le salon. Il se fit apporter un de ses plus beaux habits et commanda aux dames de faire la fonction des officiers de la chambre et den revêtir Abou Hassan. Quand elles leurent habillé : « Tu es mon frère, lui dit le calife en lembrassant ; demande-moi tout ce qui peut te faire plaisir, je te laccorderai. Commandeur des croyants, reprit Abou Hassan, je supplie Votre Majesté de mapprendre ce quelle a fait pour me démonter ainsi le cerveau, et quel a été son dessein : cela mimporte présentement plus que toute autre chose, pour remettre entièrement mon esprit dans son assiette ordinaire. » Le calife voulut bien donner cette satisfaction à Abou Hassan. « Tu dois savoir premièrement, lui dit-il, que je me déguise assez souvent, et particulièrement la nuit, pour connaître par moi-même si tout est dans lordre dans a ville de Bagdad ; et, comme je suis bien aise de savoir aussi ce qui se passe aux environs, je me suis fixé un jour, qui est le premier de chaque mois, pour faire un grand tour au dehors, tantôt dun côté, tantôt de lautre, et je reviens toujours par le pont. Je revenais de faire ce tour, le soir que tu minvitas à souper chez toi. Dans notre entretien, tu me marquas que la seule chose que tu désirais, cétait dêtre calife et commandeur des croyants lespace de vingt-quatre heures seulement, pour mettre à la raison liman de la mosquée de ton quartier et les quatre scheicks ses conseillers. Ton désir me parut très propre pour men donner un sujet de divertissement ; et, dans cette vue, jimaginai sur-le-champ le moyen de te procurer la satisfaction que tu désirais. Javais sur moi de la poudre qui fait dormir, u moment quon la prise, à ne pouvoir se réveiller quau bout dun certain temps. Sans que tu ten aperçusses, jen jetai une dose dans la dernière tasse que je te présentai, et tu bus. Le sommeil te prit dans le moment, et je te fis enlever et emporter à mon palais par mon esclave, après avoir laissé la porte de ta chambre ouverte en sortant. Il nest pas nécessaire de te dire ce qui tarriva dans mon palais, à ton réveil, et pendant la journée jusquau soir, où, après que tu eus été bien régalé par mon ordre, une de mes esclaves, qui te servait, jeta une autre dose de la même poudre dans le dernier verre quelle te présenta et que tu bus. Le grand assoupissement te prit aussitôt, et je te fis reporter chez toi par le même esclave qui tavait apporté, avec ordre de laisser encore la porte de ta chambre ouverte en sortant. Tu mas raconté toi-même tout ce qui test arrivé le lendemain et les jours suivants. Je ne métais pas imaginé que tu dusses souffrir autant que tu as souffert en cette occasion : mais, comme je my suis déjà engagé envers toi, je ferai toutes choses pour te consoler et te donner lieu doublier tous tes maux. Vois donc ce que je puis faire pour te faire plaisir, et demande-moi hardiment ce que tu souhaites. Commandeur des croyants, reprit Abou Hassan, quelque grands que soient les maux que jai soufferts, ils sont effacés de ma mémoire, du moment que japprends quils me sont venus de la part de mon souverain seigneur et maître. A 1éard de la générosité dont Votre Majesté soffre de me faire sentir les effets avec tant de bonté, je ne doute nullement de sa parole irrévocable, mais, comme lintérêt na jamais eu dempire sur moi, puisquelle me donne cette liberté, la grâce que jose demander, cest de me donner assez daccès près de sa personne pour avoir le bonheur dêtre, toute ma vie, ladmirateur de sa grandeur. » Ce dernier témoignage de désintéressement dAbou Hassan acheva de lui mériter toute lestime du calife. « Je te sais bon gré de ta demande, lui dit le calife ; je te laccorde, avec lentrée libre dans mon palais, à toute heure, en quelque endroit que je me trouve. » En même temps, il lui assigna un logement dans le palais. A légard de ses appointements, il lui dit quil voulait quil eût affaire non à ses trésoriers, mais à sa personne même ; et sur-le-champ il lui fit donner, par son trésorier particulier, une bourse de mille pièces dor. Abou Hassan fit de profonds remercîments au calife, qui le quitta pour aller tenir conseil, selon la coutume. Abou Hassan prit ce temps-là pour aller au plus tôt informer sa mère de tout ce qui se passait et lui apprendre sa bonne fortune. Il lui fit connaître que tout ce qui lui était arrivé nétait point un songe ; quil avait été calife et quil en avait réellement fait les fonctions pendant, un jour entier et reçu véritablement les honneurs ; quelle ne devait pas douter de ce quil lui disait, puisquil en avait eu la confirmation de la propre bouche du calife même. La nouvelle de lhistoire dAbou Hassan ne tarda guère à se répandre dans toute la ville de Bagdad ; elle passa même dans les provinces voisines et, de là, dans les plus éloignées, avec les circonstances toutes singulières et divertissantes dont elle avait été accompagnée. La nouvelle faveur dAbou Hassan le rendait extrêmement assidu auprès du calife. Comme il était naturellement de bonne humeur et quil faisait naître la joie partout où il se trouvait, par ses bons mots et par ses plaisanteries, le calife ne pouvait guère se passer de lui, et il ne faisait aucune partie de divertissement sans ly appeler ; il le menait même quelquefois chez Zobéide, son épouse, à qui il avait raconté son histoire, qui lavait extrêmement divertie. Zobéide le goûtait assez ; mais elle remarqua que, toutes les fois quil accompagnait le calife chez elle, il avait toujours les yeux sur une de ses esclaves, appelée Nouzhatoul-Aouadat ; cest pourquoi elle résolut den avertir le calife. « Commandeur des croyants, dit un jour la princesse au calife, vous ne remarquez peut-être pas comme moi que toutes les fois quAbou Hassan vous accompagne ici, il ne cesse davoir les yeux sur Nouzhatoul-Aouadat et quil ne manque jamais de la faire rougir. Vous ne doutez point que ce ne soit une marque certaine quelle ne le hait pas. Cest pourquoi, si vous men croyez, nous ferons un mariage de lun et de lautre. Madame, reprit le calife, vous me faites souvenir dune chose que je devrais avoir déjà faite. Je sais le goût dAbou Hassan sur le mariage, par lui-même, et je lui avais toujours promis de lui donner une femme dont il aurait tout sujet dêtre content. Je suis bien aise que vous men ayez parlé, et je ne sais comment la chose métait échappée de la mémoire. Mais il vaut mieux quAbou Hassan ait suivi son inclination, par le choix quil a fait lui-même. Dailleurs, puisque Nouzhatoul-Aouadat ne sen éloigne pas, nous ne devons point hésiter sur ce mariage. Les voilà lun et lautre, ils nont quà déclarer sils y consentent. » Abou Hassan se jeta aux pieds du calife et de Zobéide, pour leur marquer combien il était sensible aux bontés quils avaient pour lui. « Je ne puis, dit-il en se relevant, recevoir une épouse de meilleures mains ; mais je nose espérer que Nouzhatoul-Aouadat veuille me donner la sienne daussi bon cur que je suis prêt à lui donner la mienne. » En achevant ces paroles, il regarda lesclave de la princesse, qui témoigna assez, de son côté, par son silence respectueux et par la rougeur qui lui montait au visage, quelle était toute disposée à suivre la volonté du calife et de Zobéide, sa maîtresse. Le mariage se fit, et les noces furent célébrées dans le palais avec de grandes réjouissances, qui durèrent plusieurs jours. Zobéide se fit un point dhonneur de faire de riches présents à son esclave, pour faire plaisir au calife ; et le calife, de son côté, en considération de Zobéide, en usa de même envers Abou Hassan. La mariée fut conduite au logement que le calife avait assigné à Abou Hassan, son mari, qui lattendait avec impatience. Il la reçut au bruit de tous les instruments de musique et des churs de musiciens et de musiciennes du palais, qui faisaient retentir lair du concert de leurs voix et de leurs instruments. Plusieurs jours se passèrent en fêtes et en réjouissances accoutumées dans ces sortes doccasions, après lesquels on laissa les nouveaux mariés jouir paisiblement de leurs amours. Abou Hassan et sa nouvelle épouse étaient charmés lun de lautre. Ils vivaient dans une union si parfaite que, hors le temps quils employaient à faire leur cour, lun au calife, et lautre à la princesse Zobéide, ils étaient toujours ensemble et ne se quittaient point. Il est vrai que Nouzhatoul-Aouadat avait toutes les qualités dune femme capable de donner de lamour et de lattachement à Abou Hassan, puisquelle était selon les souhaits sur lesquels il sétait expliqué au calife, cest-à-dire en état de lui tenir tête à table. Avec ces dispositions, ils ne pouvaient manquer de passer ensemble leur temps très agréablement. Aussi leur table était-elle toujours mise, et couverte, à chaque repas, des mets les plus délicats et les plus friands, quun traiteur avait soin de leur apprêter et de leur fournir. Le buffet était toujours chargé de vin le plus exquis, et disposé de manière quil était à la portée de lun et de lautre, lorsquils étaient à table. Là, ils jouissaient dun agréable tête-à-tête et sentretenaient de mille plaisanteries qui leur faisaient faire des éclats de rire plus ou moins grands, selon quils avaient mieux ou moins bien rencontré à dire quelque chose capable de les réjouir. Le repas du soir était particulièrement consacré à la joie. Ils ne sy faisaient servir que des fruits excellents, des gâteaux et des pâtes damandes ; et, à chaque coup de vin quils buvaient, ils sexcitaient lun et lautre par quelques chansons nouvelles, qui fort souvent étaient des impromptus faits à propos sur le sujet dont ils sentretenaient. Ces chansons étaient aussi quelquefois accompagnées dun luth ou de quelque autre instrument dont ils savaient toucher lun et lautre. Abou Hassan et Nouzhatoul-Aouadat passèrent ainsi un assez long espace de temps à faire bonne chère et à se bien divertir. Ils ne sétaient jamais mis en peine de leur dépense de bouche ; et le traiteur quils avaient choisi pour cela avait fait toutes les avances. Il était juste quil reçût quelque argent ; cest pourquoi il leur présenta le mémoire de ce quil avait avancé. La somme se trouva très forte. On y ajouta celle à quoi pouvait monter la dépense déjà faite en habits de noces, des plus riches étoffes, pour lun et pour lautre, et en joyaux de très grand prix pour la mariée ; et la somme se trouva si excessive quils saperçurent, mais trop tard, que de tout largent quils avaient reçu des bienfaits du calife et de la princesse Zobéide, en considération de leur mariage, il ne leur restait précisément que ce quil fallait pour y satisfaire. Cela leur fit faire de grandes réflexions sur le passé, qui ne remédiaient point au mal présent ; Abou Hassan fut davis de payer le traiteur, et sa femme y consentit. Ils le firent venir et lui payèrent tout ce quils lui devaient, sans rien témoigner de lembarras où ils allaient se trouver sitôt quils auraient fait ce payement. Le traiteur se retira fort content davoir été payé en belles pièces dor à fleurs de coin : on nen voyait pas dautres dans le palais du calife. Abou Hassan et Nouzhatoul-Aouadat ne le furent guère davoir vu le fond de leur bourse. Ils demeurèrent dans un grand silence, les yeux baissés, et fort embarrassés de létat où ils se voyaient réduits dès la première année de leur mariage. Abou Hassan se souvenait bien que le calife, en le recevant dans son palais, lui avait promis de ne le laisser manquer de rien. Mais quand il considérait quil avait prodigué en si peu de temps les largesses de sa main libérale, outre quil nétait pas dhumeur à demander, il ne voulait pas non plus sexposer à la honte de déclarer au calife le mauvais usage quil en avait fait et le besoin où il était den recevoir de nouvelles. Dailleurs, il avait abandonné son bien de patrimoine à sa mère, sitôt que le calife lavait retenu près de sa personne, et il était fort éloigné de recourir à la bourse de sa mère, à qui il aurait fait connaître, par ce procédé, quil était retombé dans le même désordre quaprès la mort de son père. De son côté, Nouzhatoul-Aouadat, qui regardait les libéralités de Zobéide et la liberté quelle lui avait accordée, en la mariant, comme une récompense plus que suffisante de ses services et de son attachement, ne croyait pas être en droit de lui rien demander davantage. Abou Hassan rompit enfin le silence ; et, en regardant Nouzhatoul-Aouadat avec un visage ouvert : « Je vois bien, lui dit-il, que vous êtes dans le même embarras que moi et que vous cherchez quel parti nous devons prendre dans une aussi fâcheuse conjoncture que celle-ci, où largent vient de nous manquer tout à coup, sans que nous layons prévu. Je ne sais quel peut être votre sentiment ; pour moi, quoi quil puisse arriver, mon avis nest pas de retrancher notre dépense ordinaire de la moindre chose, et je crois que, de votre côté, vous ne men dédirez pas. Le point est de trouver le moyen dy fournir, sans avoir la bassesse den demander, ni moi au calife, ni vous à Zobéide ; et je crois lavoir trouvé. Mais, pour cela, il faut que nous nous aidions lun et lautre. » Ce discours dAbou Hassan plut beaucoup à Nouzhatoul-Aouadat et lui donna quelque espérance. « Je nétais pas moins occupée que vous de cette pensée, lui dit-elle, et si je ne men expliquais pas, cest que je ny voyais aucun remède. Je vous avoue que louverture que vous venez de me faire me fait le plus grand plaisir du monde. Mais, puisque vous avez trouvé le moyen que vous dites et que mon secours vous est nécessaire pour y réussir, vous navez quà me dire ce quil faut que je fasse, et vous verrez que je my emploierai de mon mieux. Je mattendais bien, reprit Abou Hassan, que vous ne me manqueriez pas dans cette affaire, qui vous touche autant que moi. Voici donc le moyen que jai imaginé pour faire en sorte que largent ne nous manque pas dans le besoin que nous en avons, au moins pour quelque temps. Il consiste dans une petite tromperie que nous ferons moi au calife, et vous a Zobéide, et qui, jen suis sûr, les divertira et ne nous sera pas infructueuse. Je vais vous dire quelle est la tromperie que jentends : cest que nous mourions tous deux. Que nous mourions tous deux ! interrompit Nouzhatoul-Aouadat. Mourez, si vous voulez, tout seul ; pour moi, je ne suis pas lasse de vivre, et je ne prétends pas, ne vous en déplaise, mourir encore sitôt. Si vous navez pas dautre moyen à me proposer que celui-là, vous pouvez lexécuter vous-même, car je vous assure que je ne men mêlerai point. Vous êtes femme, repartit Abou Hassan, je veux dire dune vivacité et dune promptitude surprenantes : à peine me donnez-vous le temps de mexpliquer. Écoutez-moi donc un moment avec patience, et vous verrez, après cela, que vous voudrez bien mourir de la même mort dont je prétends mourir moi-même. Vous jugez bien que je nentends pas parler dune mort véritable, mais dune mort feinte. Ah ! bon pour cela, interrompit encore Nouzhatoul-Aouadat ; dès quil ne sagira que dune mort feinte, je suis à vous. Vous pouvez compter sur moi ; vous serez témoin du zèle avec lequel je vous seconderai à mourir de cette manière ; car, pour vous le dire franchement, jai une répugnance invincible à vouloir mourir sitôt de la manière que je lentendais tantôt. Eh bien, vous serez satisfaite, continua Abou Hassan : voici comme je lentends, pour réussir en ce que je me propose, je vais faire le mort ; aussitôt vous prendrez un linceul et vous mensevelirez, comme si je létais effectivement. Vous me mettrez au milieu de la chambre, à la manière accoutumée, avec le turban posé sur le visage et les pieds tournés du côté de la Mecque, tout prêt à être porté au lieu de la sépulture. Quand tout sera ainsi disposé, vous ferez les cris et verserez les larmes ordinaires en de pareilles occasions, en déchirant vos habits et vous arrachant les cheveux, ou, du moins, en feignant de vous les arracher, et vous irez, tout en pleurs et les cheveux épars, vous présenter à Zobéide. La princesse voudra savoir le sujet de vos larmes : et, dès que vous len aurez informée par vos paroles entrecoupées de sanglots, elle ne manquera pas de vous plaindre et de vous faire présent de quelque somme dargent pour aider à faire les frais de mes funérailles, et dune pièce de brocart pour me servir de drap mortuaire, afin de rendre mon enterrement plus magnifique et pour vous faire un habit à la place de celui quelle verra déchiré. Aussitôt que vous serez de retour avec cet argent et cette pièce de brocart, je me lèverai du milieu de la chambre, et vous vous mettrez à ma place. Vous ferez la morte ; et, après vous avoir ensevelie, jirai, de mon côté, faire auprès du calife le même personnage que vous aurez fait chez Zobéide ; et jose me promettre que le calife ne sera pas moins libéral à mon égard que Zobéide ne laura été envers vous. » Quand Abou Hassan eut achevé dexpliquer sa pensée sur ce quil avait projeté : « Je crois que la tromperie sera fort divertissante, reprit aussitôt Nouzhatoul-Aouadat, et je serai fort trompée si le calife et Zobéide ne nous en savent bon gré. Il sagit présentement de la bien conduire : à mon égard, vous pouvez me laisser faire ; je macquitterai de mon rôle, pour le moins, aussi bien que je mattends que vous vous acquitterez du vôtre, et avec dautant plus de zèle et dattention que japerçois comme vous le grand avantage que nous en devons remporter. Ne perdons point de temps. Pendant que je prendrai un linceul, mettez-vous en chemise et en caleçon ; je sais ensevelir aussi bien que qui que ce soit ; car, lorsque jétais au service de Zobéide et que quelque esclave de mes compagnes venait à mourir, javais toujours la commission de lensevelir. » Abou Hassan ne tarda guère à faire ce que Nouzhatoul-Aouadat lui avait dit. Il sétendit sur le dos, tout de son long, sur le linceul qui avait été mis sur le tapis de pied, au milieu de la chambre, croisa ses bras et se laissa envelopper de manière quil semblait quil ny avait quà le mettre dans une bière et lemporter pour être enterré. Sa femme lui tourna les pieds du côté de la Mecque, lui couvrit le visage dune mousseline des plus fines et mit son turban pardessus, de manière quil avait la respiration libre. Elle se décoiffa ensuite, et les larmes aux yeux, les cheveux pendants et épars, en faisant semblant de se les arracher avec de grands cris, elle se frappait les joues et se donnait de grands coups sur la poitrine, avec toutes les autres marques dune vive douleur. En cet équipage, elle sortit et traversa une cour fort spacieuse, pour se rendre à lappartement de la princesse Zobéide. Nouzhatoul-Aouadat faisait des cris si perçants, que Zobéide les entendit de son appartement. Elle commanda à ses femmes esclaves, qui étaient alors auprès delle, de voir doù pouvaient venir ces plaintes et ces cris quelle entendait. Elles coururent vite aux jalousies et revinrent avertir Zobéide que cétait Nouzhatoul-Aouadat qui savançait tout éplorée. Aussitôt la princesse, impatiente de savoir ce qui pouvait lui être arrivé, se leva et alla au-devant delle jusquà la porte de son antichambre. Nouzhatoul-Aouadat joua ici son rôle en perfection. Dès quelle eut aperçu Zobéide, qui tenait elle-même la portière de son antichambre entrouverte et qui lattendait, elle redoubla ses cris en savançant, sarracha les cheveux à pleines mains, se frappa les joues et la poitrine plus fortement et se jeta à ses pieds, en les baignant de ses larmes. Zobéide, étonnée de voir son esclave dans une affliction si extraordinaire, lui demanda ce quelle avait et quelle disgrâce lui était arrivée. Au lieu de répondre, la fausse affligée continua ses sanglots quelque temps, en feignant de se faire violence pour les retenir. « Hélas ! ma très honorée dame et maîtresse, sécria-t-elle enfin avec des paroles entrecoupées de sanglots, quel malheur plus grand et plus funeste pouvait-il marriver que celui qui moblige de venir me jeter aux pieds de Votre Majesté, dans la disgrâce extrême où je suis réduite ! Que Dieu prolonge vos jours dans une santé parfaite, ma très respectable princesse, et vous donne de longues et heureuses années ! Abou Hassan, le pauvre Abou Hassan que vous avez honoré de vos bontés, que vous et le commandeur des croyants maviez donné pour époux ne vit plus ! » En achevant ces dernières paroles, Nouzhatoul-Aouadat redoubla ses larmes et ses sanglots et se jeta encore aux pieds de la princesse. Zobéide fut extrêmement surprise de cette nouvelle. « Abou Hassan est mort ! sécria-t-elle ; cet homme si plein de santé, si agréable et si divertissant ! En vérité, je ne mattendais pas à apprendre sitôt la mort dun homme comme celui-là, qui promettait une plus longue vie et qui la méritait si bien. » Elle ne put sempêcher den marquer sa douleur par ses larmes. Ses femmes esclaves, qui laccompagnaient et qui avaient eu plusieurs fois leur part des plaisanteries dAbou Hassan, quand il était admis aux entretiens familiers de Zobéide et du calife, témoignèrent aussi par leurs pleurs leurs regrets de sa perte et la part quelles y prenaient. Zobéide, ses femmes esclaves et Nouzhatoul-Aouadat demeurèrent un temps considérable, le mouchoir devant les yeux, à pleurer et à jeter des soupirs de cette prétendue mort. Enfin la princesse Zobéide rompit le silence : « Méchante sécria-t-elle en sadressant à la fausse veuve, cest peut-être toi qui es cause de sa mort ? Tu lui auras donné tant de sujets de chagrin par ton humeur fâcheuse, quenfin tu seras venue à bout de le mettre au tombeau ! » Nouzhatoul-Aouadat témoigna recevoir une grande mortification du reproche que Zobéide lui faisait. « Ah ! madame, sécria-t-elle, je ne crois pas avoir jamais donné à Votre Majesté, pendant tout le temps que jai eu le bonheur dêtre son esclave, le moindre sujet davoir une opinion si désavantageuse de ma conduite envers un époux qui ma été si cher. Je mestimerais la plus malheureuse de toutes les femmes, si vous en étiez persuadée. Jai chéri Abou Hassan comme une femme doit chérir un mari quelle aime passionnément ; et je puis dire sans vanité que jai eu toute la tendresse quil méritait que jeusse pour lui, par toutes les complaisances raisonnables quil avait pour moi et qui métaient un témoignage quil ne maimait pas moins tendrement. Je suis persuadée quil me justifierait pleinement là-dessus dans lesprit de Votre Majesté, sil était encore au monde. Mais, madame, ajouta-t-elle en renouvelant ses larmes, son heure était venue, et cest la cause unique de sa mort. » Zobéide, en effet, avait toujours remarqué dans son esclave une même égalité dhumeur, une douceur qui ne se démentait jamais, une grande docilité et un zèle en tout ce quelle faisait pour son service, qui marquaient quelle agissait plutôt par inclination que par devoir. Ainsi elle nhésita point à len croire sur sa parole et elle commanda à sa trésorière daller prendre dans son trésor une bourse de cent pièces de monnaie dor et une pièce de brocart. La trésorière revint bientôt avec la bourse et la pièce de brocart, quelle mit, par ordre de Zobéide, entre les mains de Nouzhatoul-Aouadat. En recevant ce beau présent, elle se jeta aux pieds de la princesse et lui fit ses très humbles remerciements, avec une grande satisfaction dans lâme davoir bien réussi. « Va, lui dit Zobéide, fais servir la pièce de brocart de drap mortuaire sur la bière de ton mari, et emploie largent à lui faire des funérailles honorables et dignes de lui. Après cela, modère les transports de ton affliction, jaurai soin de toi. » Nouzhatoul-Aouadat ne fut pas plus tôt hors de la présence de Zobéide quelle essuya ses larmes avec une grande joie et retourna au plus tôt rendre compte à Abou Hassan du succès de son rôle. En rentrant, Nouzhatoul-Aouadat fit un grand éclat de rire en retrouvant Abou Hassan au même état quelle lavait laissé, cest-à-dire enseveli au milieu de la chambre « Levez-vous, lui dit-elle, toujours en riant, et venez voir le fruit de la tromperie que jai faite à Zobéide. Nous ne mourrons pas encore de faim aujourdhui. » Abou Hassan se leva promptement et se réjouit fort avec sa femme en voyant la bourse et la pièce de brocart. Nouzhatoul-Aouadat était si aise davoir si bien réussi dans la tromperie quelle venait de faire à la princesse, quelle ne pouvait contenir sa joie. « Ce nest pas assez, dit-elle à son mari en riant : je veux faire la morte à mon tour et voir si vous serez assez habile pour en tirer autant du calife que jai fait de Zobéide. Voilà justement le génie des femmes, reprit Abou Hassan ; on a bien raison de dire quelles ont toujours la vanité de croire quelles sont plus que les hommes, quoique le plus souvent elles ne fassent rien de bien que par leur conseil. Il ferait beau voir que je nen fisse pas au moins autant que vous auprès du calife, moi qui suis linventeur de la fourberie ! Mais ne perdons pas le temps en discours inutiles : faites la morte comme moi, et vous verrez si je naurai pas le même succès. » Abou Hassan ensevelit sa femme, la mit au même endroit où il était, lui tourna les pieds du côté de la Mecque et sortit de sa chambre, tout en désordre, le turban mal accommodé, comme un homme qui est dans une grande affliction. En cet état, il alla chez le calife, qui tenait alors un conseil particulier avec le grand vizir Giafar et dautres vizirs en qui il avait le plus de confiance. Il se présenta à la porte ; et lhuissier, qui savait quil avait les entrées libres, lui ouvrit. l entra, le mouchoir dune main, devant les yeux, pour cacher les larmes feintes quil laissait couler en abondance, en se frappant la poitrine de lautre, à grands coups, avec des exclamations qui exprimaient lexcès dune grande douleur. Le calife, qui était accoutumé à voir Abou Hassan avec un visage toujours gai et qui ninspirait que la joie, fut fort surpris de le voir paraître devant lui en un si triste état. Il interrompit lattention quil donnait à laffaire dont on parlait dans son conseil, pour lui demander la cause de sa douleur. « Commandeur des croyants, répondit Abou Hassan avec des sanglots et des soupirs réitérés, il ne pouvait marriver un plus grand malheur que celui qui fait le sujet de mon affliction. Que Dieu laisse vivre Votre Majesté sur le trône quelle remplit si glorieusement ! Nouzhatoul-Aouadat, quelle mavait donnée en mariage par sa bonté, pour passer le reste de mes jours avec elle, hélas !... » A cette exclamation, Abou Hassan fit semblant davoir le cur si pressé, quil nen dit pas davantage et fondit en larmes. Le calife, qui comprit quAbou Hassan venait lui annoncer la mort de sa femme, en parut extrêmement touché. « Dieu lui fasse miséricorde ! dit-il dun air qui marquait combien il la regrettait. Cétait une bonne esclave, et nous te lavions donnée, Zobéide et moi, dans lintention de te faire plaisir ; elle méritait de vivre plus longtemps. » Alors les larmes lui coulèrent des yeux, et il fut obligé de prendre son mouchoir pour les essuyer. La douleur dAbou Hassan et les larmes du calife attirèrent celles du grand vizir Giafar et des autres vizirs. Ils pleurèrent tous la mort de Nouzhatoul-Aouadat, qui, de son côté, était dans une grande impatience dapprendre comment Abou Hassan aurait réussi. Le calife eut la même pensée du mari que Zobéide avait eue de la femme, et il simagina quil était peut-être la cause de sa mort. « Malheureux ! lui dit-il dun ton dindignation, nest-ce pas toi qui as fait mourir ta femme par tes mauvais traitements ? Ah ! je nen fais aucun doute. Tu devais au moins avoir quelque considération pour la princesse Zobéide mon épouse qui laimait plus que ses autres esclaves et qui a bien voulu sen priver pour te labandonner. Voilà une belle marque de ta reconnaissance ! Commandeur des croyants, répondit Abou Hassan, en faisant semblant de pleurer plus amèrement quauparavant, Votre Majesté peut-elle avoir un seul moment la pensée quAbou Hassan, quelle a comblé de ses grâces et de ses bienfaits et à qui elle a fait des honneurs auxquels il neût jamais osé aspirer, ait pu être capable dune si grande ingratitude ? Jamais Nouzhatoul-Aouadat, mon épouse, autant par tous ces endroits-là que par tant dautres belles qualités quelle avait et qui étaient cause que jai toujours eu pour elle tout lattachement, toute la tendresse et tout lamour quelle méritait. Mais, seigneur, ajouta-t-il, elle devait mourir, et Dieu na pas voulu me laisser jouir plus longtemps dun bonheur que je tenais des bontés de Votre Majesté et de Zobéide, sa chère épouse. » Enfin, Abou Hassan sut simuler si parfaitement sa douleur par toutes les marques dune véritable affliction, que le calife, qui dailleurs navait pas entendu dire quil eût fait fort mauvais ménage avec sa femme, ajouta foi à tout ce quil lui dit et ne douta plus de la sincérité de ses paroles. Le trésorier du palais était présent, et le calife lui commanda daller au trésor et de donner à Abou Hassan une bourse de cent pièces de monnaie dor avec une belle pièce de brocart. Abou Hassan se jeta aussitôt aux pieds du calife, pour lui marquer sa reconnaissance et le remercia de son présent. « Suis le trésorier, lui dit le calife : la pièce de brocart est pour servir de drap mortuaire à la défunte, et largent pour lui faire des obsèques dignes delle. Je mattends bien que tu lui donneras ce dernier témoignage de ton amour. » Abou Hassan ne répondit à ces paroles obligeantes du calife que par une profonde inclination en se retirant. Il suivit le trésorier ; et, aussitôt que la bourse et la pièce de brocart lui eurent été mises entre les mains, il retourna chez lui, très content et bien satisfait en lui-même davoir trouvé si promptement et si facilement de quoi suppléer à la nécessité où il sétait trouvé et qui lui avait causé tant dinquiétudes. Nouzhatoul-Aouadat, fatiguée davoir été si longtemps dans une si grande contrainte, nattendit pas quAbou Hassan lui dît de quitter la triste situation où elle était. Aussitôt quelle entendit ouvrir la porte, elle courut à lui : « Eh bien, lui dit-elle, le calife a-t-il été aussi facile à se laisser tromper que Zobéide ? Vous voyez, répondit Abou Hassan en plaisantant et en lui montrant la bourse et la pièce de brocart, que je ne sais pas moins bien faire lafflige pour la mort dune femme qui se porte bien, que vous la pleureuse pour celle dun mari qui est plein de vie. » Abou Hassan cependant se doutait bien que cette double tromperie ne manquerait pas davoir des suites : cest pourquoi il prévint sa femme autant quil put sur tout ce qui pourrait en arriver, afin dagit de concert. Il ajouta : « Mieux nous réussirons à jeter le calife et Zobéide dans quelque sorte dembarras, plus ils auront de plaisir à la fin ; et peut-être nous en témoigneront-ils leur satisfaction par quelques nouvelles marques de leur libéralité. » Cette dernière considération fut celle qui les encouragea plus quaucune autre à porter la feinte aussi loin quil leur serait possible. Quoiquil y eût encore beaucoup daffaires à régler dans le conseil qui se tenait, le calife néanmoins, dans limpatience daller chez la princesse Zobéide lui faire son compliment de condoléance sur la mort de son esclave, se leva peu de temps après le départ dAbou Hassan et remit le conseil à un autre jour. Le grand vizir et les autres vizirs prirent congé et ils se retirèrent. Dès quils furent partis, le calife dit à Mesrour, chef des eunuques de son palais, qui était presque inséparable de sa personne, et qui, dailleurs, était de tous ses conseils : « Suis-moi et viens prendre part, comme moi, à la douleur de la princesse, sur la mort de Nouzhatoul-Aouadat, son esclave. » Ils allèrent ensemble à lappartement de Zobéide. Quand le calife fut à la porte, il entrouvrit la portière et il aperçut la princesse assise sur un sofa, fort affligée et les yeux encore tout baignés de larmes. Le calife entra, et, en avançant vers Zobéide : « Madame, lui dit-il, il nest pas nécessaire de vous dire combien je prends part à votre affliction, puisque vous nignorez pas que je suis aussi sensible à ce qui vous fait de la peine que je le suis à tout ce qui vous fait plaisir ; mais nous sommes tous mortels, et nous devons rendre à Dieu la vie quil nous a donnée, quand il nous la demande. Nouzhatoul-Aouadat, votre esclave fidèle, avait véritablement des qualités qui lui ont fait mériter votre estime, et japprouve fort que vous lui en donniez encore des marques après sa mort. Considérez cependant que vos regrets ne lui redonneront pas la vie ; ainsi, madame, si vous voulez men croire et si vous maimez, vous vous consolerez de cette perte et prendrez plus de soin dune vie que vous savez mêtre très précieuse, et qui fait tout le bonheur de la mienne. » Si la princesse fut charmée des tendres sentiments qui accompagnaient le compliment du calife, elle fut dailleurs très étonnée dapprendre la mort de Nouzhatoul-Aouadat, à quoi elle ne sattendait pas. Cette nouvelle la jeta dans une telle surprise, quelle demeura quelque temps sans pouvoir répondre. Son étonnement redoublait dentendre une nouvelle si opposée à celle quelle venait dapprendre, et lui ôtait la parole. Elle se remit ; et, en la reprenant enfin : « Commandeur des croyants, dit-elle dun air et dun ton qui marquaient encore son étonnement, je suis très sensible à tous les tendres sentiments que vous marquez avoir pour moi ; mais permettez-moi de vous dire que je ne comprends rien à la nouvelle que vous mapprenez de la mort de mon esclave : elle est en parfaite santé. Dieu nous conserve vous et moi, seigneur ! Si vous me voyez affligée, cest de la mort dAbou Hassan, son mari, votre favori, que jestimais autant par la considération que vous aviez pour lui que parce que vous avez eu la bonté de me le faire connaître, et quil ma quelquefois divertie assez agréablement. Mais, seigneur, linsensibilité où je vous vois de sa mort et loubli que vous en témoignez en si peu de temps, après les témoignages que vous mavez donnés à moi-même du plaisir que vous aviez de lavoir auprès de vous, métonnent et me surprennent ; et cette insensibilité paraît davantage, par le change que vous me voulez donner, en mannonçant la mort de mon esclave pour la sienne. » Le calife, qui croyait être parfaitement bien informé de la mort de lesclave, et qui avait sujet de le croire, par ce quil avait vu et entendu, se mit à rire et à hausser les épaules dentendre ainsi parler Zobéide. « Mesrour, dit-il en se tournant de son côté et lui adressant la parole, que dis-tu du discours de la princesse ? Nest-il pas vrai que les darnes ont quelque fois des absences desprit quon ne peut que difficilement pardonner ? Car enfin, tu as vu et entendu aussi bien que moi. » Et, en se retournant du côté de Zobéide : « Madame, lui dit-il, ne versez plus de larmes pour la mort dAbou Hassan ; il se porte bien. Pleurez plutôt la mort de votre chère esclave : il ny a quun moment que son mari est venu dans mon appartement, tout en pleurs et dans une affliction qui ma fait de la peine, mannoncer la mort de sa femme. Je lui ai fait donner une bourse de cent pièces dor avec une pièce de brocart, pour aider à le consoler et à faire les funérailles de la défunte. Mesrour, que voilà, a été témoin de tout, et il vous dira la même chose. » Ce discours du calife ne parut pas à la princesse un discours sérieux ; elle crut quil lui en voulait faire accroire. « Commandeur des croyants, reprit-elle, quoique ce soit votre coutume de railler, je vous dirai que ce nest pas ici loccasion de le faire : ce que je vous dis est très sérieux. Il ne sagit plus de la mort de mon esclave, mais de la mort dAbou Hassan, son mari, dont je plains le sort, que vous devriez plaindre avec moi. Et moi, madame, repartit le calife en prenant son plus grand sérieux, je vous dis sans raillerie que vous vous trompez : cest Nouzhatoul-Aouadat qui est morte, et Abou Hassan est vivant et plein de santé. » Zobéide fut piquée de la repartie sèche du calife. « Commandeur des croyants, répliqua-t-elle dun ton vif, Dieu vous préserve de demeurer plus longtemps en cette erreur ! vous me feriez croire que votre esprit ne serait pas dans son assiette ordinaire. Permettez-moi de vous répéter encore que cest Abou Hassan qui est mort, et que Nouzhatoul-Aouadat, mon esclave, veuve du défunt, est pleine de vie. Il ny a pas plus dune heure quelle est sortie dici. Elle y était venue toute désolée et dans un état qui seul aurait été capable de me tirer les larmes, quand même elle ne maurait point appris, au milieu de mille sanglots, le juste sujet de son affliction. Toutes mes femmes en ont pleuré avec moi, et elles peuvent vous en rendre un témoignage assuré. Elles vous diront aussi que je lui ai fait présent dune bourse de cent pièces dor et dune pièce de brocart ; et la douleur que vous avez remarquée sur mon visage, en entrant, était autant causée par la mort de son mari que par la désolation où je venais de la voir. Jallais même envoyer vous faire mon compliment de condoléance, dans le moment que vous êtes entré. » A ces paroles de Zobéide : « Voilà, madame, une obstination bien étrange ! sécria le calife avec un grand éclat de rire. Et moi je vous dis, continua-t-il en reprenant son sérieux, que cest Nouzhatoul-Aouadat qui est morte. Non, vous dis-je, seigneur, reprit Zobéide à linstant et aussi sérieusement, cest Abou Hassan qui est mort. Vous ne me ferez pas accroire ce qui nest pas. » De colère, le feu monta au visage du calife ; il sassit sur le sofa assez loin de la princesse ; et, en sadressant à Mesrour : « Va voir tout à lheure, lui dit-il, qui est mort de lun ou de lautre, et viens me dire incessamment ce qui en est. Quoique je sois très certain que cest Nouzhatoul-Aouadat qui est morte, jaime mieux néanmoins prendre cette voie que de mopiniâtrer davantage sur une chose qui mest parfaitement connue. » Le calife navait pas achevé, que Mesrour était parti. « Vous verrez, continua-t-il en adressant la parole à Zobéide, dans un moment, qui a raison de vous ou de moi. Pour moi, reprit Zobéide, je sais bien que la raison est de mon côté ; et vous verrez vous-même que cest Abou Hassan qui est mort, comme je lai dit. Et moi, repartit le calife, je suis si certain que cest Nouzhatoul-Aouadat, que je suis prêt à gager contre vous ce que vous voudrez quelle nest plus au monde et quAbou Hassan se porte bien. Ne pensez pas le prendre par là, répliqua Zobéide ; jaccepte la gageure. Je suis si persuadée de la mort dAbou Hassan, que je gage volontiers ce que je puis avoir de plus cher contre ce que vous voudrez, de quelque peu de valeur quil soit. Vous nignorez pas ce que jai en ma disposition, ni ce que jaime le plus selon mon inclination ; vous navez quà choisir et à proposer ; je my tiendrai, de quelque conséquence que la chose soit pour moi. Puisque cela est ainsi, dit alors le calife, je gage donc mon jardin de Délices contre votre palais de Peintures : lun vaut bien lautre. Il ne sagit pas de savoir, reprit Zobéide, si votre jardin vaut mieux que mon palais : nous nen sommes pas là-dessus. Il sagit que vous ayez choisi ce qui vous a plu de ce qui mappartient pour équivalent de ce que vous gagez de votre côté : je my tiens, et la gageure est arrêtée. Je ne serai pas la première à men dédire, jen prends Dieu à témoin. » Le calife fit le même serment, et ils en demeurèrent là, en attendant le retour de Mesrour. Pendant que le calife et Zobéide contestaient si vivement et avec tant de chaleur sur la mort dAbou Hassan ou de Nouzhatoul-Aouadat, Abou Hassan, qui avait prévu leur démêlé sur ce sujet était fort attentif à tout ce qui pourrait en arriver. Daussi loin quil aperçut Mesrour, au travers de la jalousie contre laquelle il était assis en sentretenant avec sa femme, et quil eut remarqué quil venait droit à leur logis, il comprit aussitôt à quel dessein il était envoyé. Il dit à sa femme de faire la morte encore une fois, comme ils en étaient convenus, et de ne pas perdre de temps. En effet, le temps pressait, et cest tout ce quAbou Hassan put faire avant larrivée de Mesrour, que densevelir sa femme et détendre sur elle la pièce de brocart que le calife lui avait fait donner. Ensuite il ouvrit la porte de son logis ; et, le visage triste et abattu, en tenant son mouchoir devant les yeux, il sassit à la tête de la prétendue défunte. A peine eut-il achevé que Mesrour se trouva dans sa chambre. Le spectacle funèbre quil aperçut dabord lui donna une joie secrète par rapport à lordre dont le calife lavait chargé. Sitôt quAbou Hassan laperçut, il savança au-devant de lui ; et, en lui baisant la main par respect : « Seigneur, dit-il en soupirant et en gémissant, vous me voyez dans la plus grande affliction qui pouvait jamais marriver par la mort de Nouzhatoul-Aouadat, ma chère épouse, que vous honoriez de vos bontés. » Mesrour fut attendri à ce discours, et il ne lui fut pas possible de refuser quelques larmes à la mémoire de la défunte. Il leva un peu le drap mortuaire du côté de la tête, pour lui voir le visage, qui était à découvert ; et, en le laissant aller, après lavoir seulement entrevue : « Il ny a pas dautre Dieu que Dieu, dit-il avec un soupir profond. Nous devons nous soumettre tous à sa volonté, et toute créature doit retourner à lui. Nouzhatoul-Aouadat, ma bonne sur, ajouta-t-il en soupirant, ton destin a été de bien peu de durée ! Dieu te fasse miséricorde ! » Il se tourna ensuite du côté dAbou Hassan, qui fondait en larmes : « Ce nest pas sans raison, lui dit-il, que lon dit que les femmes sont quelquefois dans des absences desprit quon ne peut pardonner ; Zobéide, ma toute bonne maîtresse quelle est, est dans ce cas-là. Elle a voulu soutenir au calife que cétait vous qui étiez mort et non votre femme ; et quelque chose que le calife lui ait pu dire au contraire, pour le persuader, en lui assurant même la chose très sérieusement, il na jamais pu y réussir. Il ma même pris à témoin pour lui rendre témoignage de cette vérité et la lui confirmer, puisque, comme vous le savez, jétais présent quand vous êtes venu lui apprendre cette nouvelle affligeante ; mais tout cela na servi de rien. Ils en sont même venus à des obstinations lun contre lautre, qui nauraient pas fini si le calife, pour convaincre Zobéide, ne sétait avisé de menvoyer vers vous pour en savoir encore la vérité. Mais je crains fort de ne pas réussir ; car, de quelque biais quon puisse prendre aujourdhui les femmes pour leur faire entendre les choses, elles sont dune opiniâtreté insurmontable, quand une fois elles sont prévenues dun sentiment contraire. Que Dieu conserve le commandeur des croyants dans la possession et dans le bon usage de son rare esprit ! reprit Abou Hassan, toujours les larmes aux yeux et avec des paroles entrecoupées de sanglots. Vous voyez ce qui en est, et que je nen ai pas imposé à Sa Majesté. Et plut à Dieu, sécria-t-il pour mieux dissimuler, que je neusse pas eu loccasion daller lui annoncer une nouvelle si triste et si affligeante ! Hélas ! ajouta-t-il, je ne puis assez exprimer la perte irréparable que je fais aujourdhui. Cela est vrai, reprit Mesrour ; et je puis vous assurer que je prends beaucoup de part à votre affliction ; mais enfin il faut vous consoler et ne vous point abandonner ainsi à votre douleur. Je vous quitte malgré moi, pour men retourner vers le calife ; mais je vous demande en grâce, poursuivit-il, de ne pas faire enlever le corps que je ne sois revenu ; car je veux assister à son enterrement et laccompagner de mes prières. » Mesrour était déjà sorti pour aller rendre compte de son message, quand Abou Hassan, qui le conduisait jusquà la porte, lui marqua quil ne méritait pas lhonneur quil voulait lui faire. De crainte que Mesrour ne revînt sur ses pas pour lui dire quelque autre chose, il le conduisit de lil pendant quelque temps, et, lorsquil le vit assez éloigné, il rentra chez lui ; et, en débarrassant Nouzhatoul-Aouadat de tout ce qui lenveloppait : « Voilà déjà, lui disait-il, une nouvelle scène de jouée ; mais je mimagine bien que ce ne sera pas la dernière ; et certainement la princesse Zobéide ne sen voudra pas tenir au rapport de Mesrour ; au contraire, elle sen moquera : elle a de trop fortes raisons de ne pas y ajouter foi. Ainsi nous devons nous attendre à quelque nouvel événement. » Pendant ce discours dAbou Hassan, Nouzhatoul-Aouadat eut le temps de reprendre ses habits ; ils allèrent tous deux se remettre sur le sofa, contre la jalousie, pour tâcher de découvrir ce qui se passait. Cependant Mesrour arriva chez Zobéide : il entra dans son cabinet, en riant et en frappant des mains, comme un homme qui avait quelque chose dagréable à annoncer. Le calife était naturellement impatient : il voulut être éclairci promptement de cette affaire ; dailleurs il était vivement piqué au jeu par le défi de la princesse ; cest pourquoi, dès quil vit Mesrour : « Méchant esclave ! sécria-t-il, il nest pas temps de rire. Tu ne dis mot ! Parle hardiment : qui est mort, du mari ou de la femme ? Commandeur des croyants, répondit aussitôt Mesrour en prenant un air sérieux, cest Nouzhatoul-Aouadat qui est morte, et Abou Hassan en est toujours aussi affligé quil la paru tantôt devant Votre Majesté. » Sans donner le temps à Mesrour de poursuivre, le calife linterrompit : « Bonne nouvelle ! sécria-t-il avec un grand éclat de rire ; il ny a quun moment que Zobéide, ta maîtresse, avait à elle le palais des Peintures ; il est présentement à moi. Nous en avions fait la gageure contre mon jardin des Délices, depuis que tu es parti ; ainsi tu ne pouvais me faire un plus grand plaisir ; jaurai soin de ten récompenser. Mais laissons cela : dis-moi de point en point ce que tu as vu. Commandeur des croyants, poursuivit Mesrour, en arrivant chez Abou Hassan, je suis entré dans sa chambre, qui était ouverte ; je lai toujours trouvé très affligé et pleurant la mort de Nouzhatoul-Aouadat, sa femme. Il était assis près de la tête de la défunte, qui était ensevelie au milieu de la chambre, les pieds tournés du côté de la Mecque, et couverte de la pièce de brocart dont Votre Majesté a tantôt fait présent à Abou Hassan. Après lui avoir témoigné la part que je prenais à sa douleur, je me suis approché ; et, en levant le drap mortuaire du côté de la tête, jai reconnu Nouzhatoul-Aouadat, qui avait déjà le visage enflé et tout changé. Jai exhorté du mieux que jai pu Abou Hassan à se consoler, et, en me retirant, je lui ai marqué que je voulais me trouver à lenterrement de sa femme et que je le priais dattendre, à faire enlever le corps, que je fusse venu. Voilà tout ce que je puis dire à Votre Majesté sur lordre quelle ma donné. » Quand Mesrour eut achevé de faire son rapport : « Je ne ten demandais pas davantage, lui dit le calife en riant de tout son cur ; et je suis très content de ton exactitude. » Et, en sadressant à la princesse Zobéide : « Eh bien ! madame, lui dit le calife, avez-vous encore quelque chose à dire contre une vérité si constante ? Croyez-vous toujours que Nouzhatoul-Aouadat soit vivante et quAbou Hassan soit mort ; et navouez-vous pas que vous avez perdu la gageure ? » Zobéide ne demeura nullement daccord que Mesrour eût rapporté la vérité. « Comment. ! seigneur, reprit-elle, vous imaginez-vous donc que je men rapporte à cet esclave ? Cest un impertinent, qui ne sait ce quil dit. Je ne suis ni aveugle, ni insensée ; jai vu de mes propres yeux Nouzhatoul-Aouadat, dans sa plus grande affliction. Je lui ai parlé moi-même, et jai bien entendu ce quelle ma dit de la mort de son mari. Madame, reprit Mesrour, je vous jure, par votre vie et par la vie du commandeur des croyants, choses au monde qui me sont le plus chères, que Nouzhatoul-Aouadat est morte et quAbou Hassan est vivant. Tu mens, esclave vil et méprisable, lui répliqua Zobéide tout en colère ; et je veux te confondre tout à lheure. » Aussitôt elle appela ses femmes en frappant des mains ; elles entrèrent à linstant en grand nombre : « Venez çà, leur dit la princesse ; dites-moi la vérité. Qui est la personne qui est venue me parler, peu de temps avant que le commandeur des croyants arrivât ici ? » Les femmes répondirent toutes que cétait la pauvre affligée Nouzhatoul-Aouadat. « Et vous, ajouta-t-elle en sadressant à sa trésorière, que vous ai-je commandé de lui donner en se retirant ? Madame, répondit la trésorière, jai donné à Nouzhatoul-Aouadat, par lordre de Votre Majesté, une bourse de cent pièces de monnaie dor et une pièce de brocart, quelle a emportées avec elle. Eh bien ! malheureux esclave indigne, dit alors Zobéide à Mesrour dans une grande indignation, que dis-tu à tout ce que tu viens dentendre ? Qui penses-tu présentement que je doive croire, ou de toi, ou de ma trésorière et de mes autres femmes et de moi-même ? » Mesrour ne manquait pas de raisons à opposer au discours de la princesse ; mais, comme il craignait de lirriter encore davantage, il prit le parti de la retenue et demeura dans le silence, bien convaincu pourtant, par toutes les preuves quil en avait, que Nouzhatoul-Aouadat était morte, et non pas Abou Hassan. Pendant cette contestation entre Zobéide et Mesrour, le calife, qui avait vu les témoignages apportés de part et dautre, dont chacun se faisait fort, et toujours persuadé du contraire de ce que disait la princesse, tant par ce quil avait vu lui-même, en parlant à Abou Hassan, que par ce que Mesrour venait de lui rapporter, riait de tout son cur de voir que Zobéide était si fort en colère contre Mesrour. « Madame, pour le dire encore une fois, dit-il à Zobéide, je ne sais pas qui est celui qui a dit que les femmes avaient quelquefois des absences desprit ; mais vous voulez bien que je vous dise que vous faites voir quil ne pouvait rien dire de plus véritable. Mesrour vient tout fraîchement de chez Abou Hassan, il vous dit quil a vu de ses propres yeux Nouzhatoul-Aouadat morte, au milieu de la chambre, et Abou Hassan vivant, assis auprès de la défunte ; et, nonobstant son témoignage, quon ne peut pas raisonnablement récuser, vous ne voulez pas le croire ! Cest ce que je ne puis pas comprendre. » Zobéide, sans vouloir entendre ce que le calife lui représentait : « Commandeur des croyants, reprit-elle, pardonnez-moi si je vous tiens pour suspect : je vois bien que vous êtes dintelligence avec Mesrour pour me chagriner et pour pousser ma patience à bout ; et, comme je maperçois que ce rapport que Mesrour vous a fait est un rapport concerté avec vous, je vous prie de me laisser la liberté denvoyer aussi quelque personne de ma part chez Abou Hassan pour savoir si je suis dans lerreur. » Le calife y consentit, et la princesse chargea sa nourrice de cette importante commission. Cétait une femme fort âgée, qui était toujours restée près de Zobéide depuis son enfance, et qui était là présente parmi ses autres femmes. « Nourrice, lui dit-elle, écoute : va-t-en chez Abou Hassan, ou plutôt chez Nouzhatoul-Aouadat, puisque Abou Hassan est mort. Tu vois quelle est ma dispute avec le commandeur des croyants et avec Mesrour ; il nest pas besoin de te dire davantage : éclaircis-moi de tout ; et, si tu me rapportes une bonne nouvelle, il y aura un beau présent pour toi. Va vite, et reviens incessamment. » La nourrice partit, avec une grande joie du calife, qui était ravi de voir Zobéide dans ces embarras ; mais Mesrour, extrêmement mortifié de voir la princesse dans une si grande colère contre lui, cherchait les moyens de lapaiser, et de faire en sorte que le calife et Zobéide fussent également contents de lui. Cest pourquoi il fut ravi dès quil vit que Zobéide prenait le parti denvoyer sa nourrice chez Abou Hassan, parce quil était persuadé que le rapport quelle lui ferait ne manquerait pas de se trouver conforme au sien, et quil servirait à le justifier et à le remettre dans ses bonnes grâces. Abou Hassan, cependant, qui était toujours en sentinelle à la jalousie, aperçut la nourrice dassez loin : il comprit dabord que cétait un message de la part de Zobéide. Il appela sa femme ; et, sans hésiter un moment sur le parti quils avaient à prendre : « Voilà, lui dit-il, la nourrice de la princesse qui vient pour sinformer de la vérité ; cest à moi à faire encore le mort à mon tour. » Tout était préparé. Nouzhatoul-Aouadat ensevelit Abou Hassan promptement, jeta par-dessus lui la pièce de brocart que Zobéide lui avait donnée et lui mit son turban sur le visage. La nourrice, dans lempressement où elle était de sacquitter de sa commission, était venue dun assez bon pas. En entrant dans la chambre, elle aperçut Nouzhatoul-Aouadat assise à la tête dAbou Hassan, tout échevelée et tout en pleurs, qui se frappait les joues et la poitrine en jetant de grands cris. Elle sapprocha de la fausse veuve : « Ma chère Nouzhatoul-Aouadat, lui dit-elle dun air fort triste, je ne viens pas ici troubler votre douleur ni vous empêcher de répandre des larmes pour un mari qui vous aimait si tendrement. Ah ! bonne mère, interrompit pitoyablement la fausse veuve, vous voyez quelle est ma disgrâce et de quel malheur je me trouve accablée aujourdhui par la perte de mon cher Abou Hassan, que Zobéide, ma chère maîtresse et la vôtre, et le commandeur des croyants mavaient donné pour mari ! Abou Hassan ! mon cher époux ! sécria-t-elle encore, que vous ai-je fait pour mavoir abandonnée si promptement ? Nai-je pas toujours suivi vos volontés plutôt que les miennes ? Hélas ! que deviendra la pauvre Nouzhatoul-Aouadat ? » La nourrice était dans une surprise extrême de voir le contraire de ce que le chef des eunuques avait rapporté au calife : « Ce visage noir de Mesrour, sécria-t-elle avec exclamation en élevant les mains, mériterait bien que Dieu le confondît davoir excité une si grande dissension entre ma bonne maîtresse et le commandeur des croyants, par un mensonge aussi insigne que celui quil leur a fait. Il faut, ma fille, dit-elle en sadressant à Nouzhatoul-Aouadat, que je vous dise la méchanceté et limposture de ce vilain Mesrour, qui a soutenu à notre bonne maîtresse, avec une effronterie inconcevable, que vous étiez morte et quAbou Hassan était vivant ! Hélas ! ma bonne mère, sécria alors Nouzhatoul-Aouadat, plût à Dieu quil eût dit vrai ! Je ne serais pas dans laffliction où vous me voyez, et je ne pleurerais pas un époux qui métait si cher. » En achevant ces dernières paroles, elle fondit en larmes et elle marqua une plus grande désolation par le redoublement de ses pleurs et de ses cris. La nourrice, attendrie par les larmes de Nouzhatoul-Aouadat, sassit près delle, et, en les accompagnant des siennes, elle sapprocha insensiblement de la tête dAbou Hassan, souleva un peu son turban et lui découvrit le visage pour tâcher de le reconnaître. « Ah ! pauvre Abou Hassan ! dit-elle en le recouvrant aussitôt, je prie Dieu quil vous fasse miséricorde ! Adieu, ma fille, dit-elle à Nouzhatoul-Aouadat ; si je pouvais vous tenir compagnie plus longtemps, je le ferais de bon cur ; mais je ne puis marrêter davantage : mon devoir me presse daller incessamment délivrer notre bonne maîtresse de linquiétude affligeante où ce vilain noir la plongée par son impudent mensonge, en lui assurant, même avec serment, que vous étiez morte. » A peine la nourrice de Zobéide eut fermé la porte en sortant, que Nouzhatoul-Aouadat, qui jugeait bien quelle ne reviendrait pas, tant elle avait hâte de rejoindre la princesse, essuya ses larmes, débarrassa au plus tôt Abou Hassan de tout ce qui était autour de lui, et ils allèrent tous deux reprendre leurs places sur le sofa, contre la jalousie, en attendant tranquillement la fin de cette tromperie, et toujours prêts à se tirer daffaire, de quelque côté quon voulût les prendre. La nourrice de Zobéide, cependant, malgré sa grande vieillesse, avait pressé le pas, en revenant, encore plus quelle navait fait en allant. Le plaisir de porter à la princesse une bonne nouvelle, et plus encore dune bonne récompense, la firent arriver en peu de temps ; elle entra dans le cabinet de la princesse presque hors dhaleine ; et, en lui rendant compte de sa commission, elle raconta naïvement à Zobéide tout ce quelle venait de voir. Zobéide écouta le rapport de la nourrice avec un plaisir des plus sensibles, et elle le fit bien voir ; car, dès quelle eut achevé, elle dit à sa nourrice, dun ton qui marquait gain de cause : « Raconte donc la même chose au commandeur des croyants, qui nous regarde comme dépourvues de bon sens, et qui, avec cela, voudrait nous faire accroire que nous navons aucun sentiment de religion et que nous navons pas la crainte de Dieu. Dis-le à ce méchant esclave noir, qui a linsolence de me soutenir une chose qui nest pas et que je sais mieux que lui. » Mesrour, qui sétait attendu que le voyage de la nourrice et le rapport quelle ferait lui seraient favorables, fut vivement mortifié de ce quil avait réussi tout au contraire. Dailleurs, il se trouvait piqué au vif de lexcès de la colère que Zobéide avait contre lui, pour un fait dont il se croyait plus certain quaucun autre. Cest pourquoi il fut ravi davoir occasion de sen expliquer librement avec la nourrice, plutôt quavec la princesse, à laquelle il nosait répondre, de crainte de perdre le respect. « Vieille sans dents, dit-il à la nourrice sans aucun ménagement, tu es une menteuse ; il nest rien de tout ce que tu dis ; jai vu de mes propres yeux Nouzhatoul-Aouadat étendue morte au milieu de sa chambre. Tu es un menteur et un insigne menteur toi-même, reprit la nourrice dun ton insultant, doser me soutenir une telle fausseté, à moi qui sors de chez Abou Hassan, que jai vu étendu mort, à moi qui viens de quitter sa femme pleine de vie ! Je ne suis pas un imposteur, repartit Mesrour ; cest toi qui cherches à nous jeter dans lerreur. Voilà une grande effronterie, répliqua la nourrice, doser me démentir ainsi en présence de Leurs Majestés, moi qui viens de voir, de mes propres yeux, la vérité de ce que jai lhonneur de leur avancer. Nourrice, repartit encore Mesrour, tu ferais mieux de ne point parler : tu radotes. » Zobéide ne put supporter ce manquement de respect dans Mesrour, qui, sans aucun égard, traitait sa nourrice si injurieusement en sa présence. Ainsi, sans donner le temps à sa nourrice de répondre à cette injure atroce : « Commandeur des croyants, dit-elle au calife, je vous demande justice contre cette insolence, qui ne vous regarde pas moins que moi. » Elle nen put dire davantage, tant elle était outrée de dépit, le reste fut étouffé par ses larmes. Le calife, qui avait entendu toute cette contestation la trouva fort embarrassante ; il avait beau rêver, il ne savait que penser de toutes ces contrariétés. La princesse, de son côté, aussi bien que Mesrour, la nourrice et les femmes esclaves qui étaient là présentes, ne savaient que croire de cette aventure et gardaient le silence. Le calife enfin prit la parole. « Madame, dit-il, en sadressant à Zobéide, je vois bien que nous sommes tous des menteurs, moi le premier, toi Mesrour, et toi nourrice : au moins il ne paraît pas que lun soit plus croyable que lautre ; ainsi, levons-nous et allons nous-mêmes, sur les lieux, reconnaître de quel côté est la vérité. Je ne vois pas un autre moyen de nous éclaircir de nos doutes et de nous mettre lesprit en repos. » En disant ces paroles, le calife se leva, la princesse le suivit, et Mesrour, en marchant devant pour ouvrir la portière : « Commandeur des croyants, dit-il, jai bien de la joie que Votre Majesté ait pris ce parti, et jen aurai une bien plus grande quand jaurai fait voir à la nourrice, non pas quelle radote, puisque cette expression a eu le malheur de déplaire à ma bonne maîtresse, mais que le rapport quelle lui a fait nest pas véritable. » La nourrice ne demeura pas sans réplique : « Tais-toi, visage noir, reprit-elle ; il ny a ici personne que toi qui puisse radoter. » Zobéide, qui était extraordinairement outrée contre Mesrour, ne put souffrir quil revînt à la charge contre sa nourrice. Elle prit encore son parti : « Méchant esclave, lui dit-elle, quoi que tu puisses dire, je maintiens que ma nourrice a dit la vérité ; pour toi, je ne te regarde que comme un menteur. Madame, reprit Mesrour, si la nourrice est si fortement assurée que Nouzhatoul-Aouadat est vivante et quAbou Hassan est mort, quelle gage donc quelque chose contre moi : elle noserait. » La nourrice fut prompte à la repartie : « Je lose si bien, lui dit-elle, que je te prends au mot. Voyons si tu oseras ten dédire. » Mesrour ne se dédit pas de sa parole : ils gagèrent, la nourrice et lui, en présence du calife et de la princesse, une pièce de brocart dor à fleurons dargent, au choix de lun et de lautre. Lappartement doù le calife et Zobéide sortirent, quoique assez éloigné, était néanmoins vis-à-vis du logement dAbou Hassan et de Nouzhatoul-Aouadat. Abou Hassan, qui les aperçut venir précédés de Mesrour et suivis de la nourrice et de la foule des femmes de Zobéide, en avertit aussitôt sa femme, en lui disant quil était le plus trompé du monde, sils nallaient être honorés de leur visite. Nouzhatoul-Aouadat regarda aussi par la jalousie, et elle vit la même chose. Quoique son mari leût avertie davance que cela pouvait arriver, elle en fut néanmoins fort surprise : « Que ferons-nous ? sécria-t-elle. Nous sommes perdus ! Point du tout, ne craignez rien, reprit Abou Hassan, dun sang-froid imperturbable ; avez-vous déjà oublié ce que nous avons dit là-dessus ? Faisons seulement les morts, vous et moi, comme nous en sommes convenus, et vous verrez que tout ira bien. Du pas dont ils viennent, nous serons accommodés avant quils soient à la porte. » En effet, Abou Hassan et sa femme prirent le parti de senvelopper du mieux quil leur fut possible, et, en cet état, après quils se furent mis au milieu de la chambre, lun près de lautre, couverts chacun de leur pièce de brocart, ils attendirent en paix la belle compagnie qui leur venait rendre visite. Cette illustre compagnie arriva enfin, Mesrour ouvrit la porte, et le calife et Zobéide entrèrent dans la chambre, suivis de tous leurs gens. Ils furent fort surpris et ils demeurèrent comme immobiles, à la vue de ce spectacle funèbre qui se présentait à leurs yeux. Chacun ne savait que penser dun tel événement. Zobéide enfin rompit le silence : « Hélas ! dit-elle au calife, ils sont morts tous deux ! Vous avez tant fait, continua-t-elle, en regardant le calife et Mesrour, à force de vous opiniâtrer à me faire accroire que ma chère esclave était morte, quelle lest en effet, et sans doute ce sera de douleur davoir perdu son mari. Dites plutôt, madame, répondit le calife, prévenu du contraire, que Nouzhatoul-Aouadat est morte la première, et que cest le pauvre Abou Hassan qui a succombé à son affliction davoir vu mourir sa femme, votre chère esclave ; ainsi vous devez convenir que vous avez perdu la gageure et que votre palais des Peintures est à moi tout de bon. Et moi, repartit Zobéide, animée par la contradiction du calife, je soutiens que vous avez perdu vous-même, et que votre jardin des Délices mappartient. Abou Hassan est mort le premier, puisque ma nourrice vous a dit, comme à moi, quelle a vu sa femme vivante qui pleurait son mari mort. Cette contestation du calife et de Zobéide en attira une autre. Mesrour et la nourrice étaient dans le même cas ; ils avaient aussi gagé, et chacun prétendait avoir gagné. La dispute séchauffait violemment, et le chef des eunuques avec la nourrice étaient prêts à en venir à de grosses injures. Enfin le calife, en réfléchissant sur tout ce qui sétait passé, convenait tacitement que Zobéide navait pas moins de raison que lui de soutenir quelle avait gagné. Dans le chagrin où il était de ne pouvoir démêler la vérité de cette aventure, il savança près des deux corps morts et sassit du côté de la tête, en cherchant lui-même quelque expédient qui lui pût donner la victoire sur Zobéide. « Oui, sécria-t-il un moment après, je jure, par le saint nom de Dieu, que je donnerai mille pièces dor de ma monnaie à celui qui me dira qui est mort le premier des deux ! » A peine le calife eut achevé ces dernières paroles, quil entendit une voix de dessous le brocart qui couvrait Abou Hassan, qui lui cria : « Commandeur des croyants, cest moi qui suis mort le premier ; donnez-moi les mille pièces dor. » Et en même temps, il vit Abou Hassan qui se prosterna à ses pieds. Sa femme se développa de même et alla pour se jeter aux pieds de Zobéide, en se couvrant de la pièce de brocart par bienséance ; mais Zobéide fit un grand cri, qui augmenta la frayeur de tous ceux qui étaient là présents. La princesse, enfin revenue de sa peur, se trouva dans une joie inexprimable de voir sa chère esclave ressuscitée presque dans le moment quelle était inconsolable de lavoir vue morte. « Ah ! méchante, sécria-t-elle, tu es cause que jai bien souffert pour lamour de toi, en plus dune manière Je te pardonne cependant de bon cur, puisquil est vrai que tu nes pas morte. » Le calife, de son côté, navait pas pris la chose si à cur : loin de seffrayer en entendant la voix dAbou Hassan, il pensa au contraire étouffer de rire, en les voyant tous deux se débarrasser de tout ce qui les entourait et en entendant Abou Hassan demander très sérieusement les mille pièces dor quil avait promises à celui qui lui dirait qui était mort le premier. « Quoi donc ! Abou Hassan, lui dit le calife en éclatant encore de rire, as-tu donc conspiré à me faire mourir à force de rire ? Et doù tes venue 1a pensée de nous surprendre ainsi, Zobéide et moi, par un endroit sur lequel nous nétions nullement en garde contre toi ? Commandeur des croyants, répondit Abou Hassan, je vais le déclarer sans dissimulation. Votre Majesté sait bien que jai toujours été fort porté à la bonne chère. La femme quelle ma donnée na point ralenti en moi cette passion ; au contraire, jai trouvé en elle des inclinations toutes favorables à laugmenter. Avec de telles dispositions, Votre Majesté jugera facilement que, quand nous aurions eu un trésor aussi grand que la mer, avec tous ceux de Votre Majesté, nous aurions bientôt trouvé le moyen den voir la fin ; cest aussi ce qui nous est arrivé. Depuis que nous sommes ensemble, nous navons rien épargné pour nous bien régaler sur les libéralités de Votre Majesté. Ce matin, après avoir compté avec notre traiteur, nous avons trouvé quen le satisfaisant et en payant, dailleurs, ce que nous pouvions devoir, il ne nous restait rien de tout largent que nous avions. Alors les réflexions sur le passé et les résolutions de mieux faire à lavenir sont venues en foule occuper notre esprit et nos pensées ; nous avons fait mille projets que nous avons abandonnés ensuite. Enfin, la honte de nous voir réduits à un si triste état et de noser le déclarer à Votre Majesté nous a fait imaginer ce moyen de suppléer à nos besoins, en vous divertissant par cette petite tromperie, que nous prions Votre Majesté de vouloir bien nous pardonner. » Le calife et Zobéide furent fort contents de la sincérité dAbou Hassan ; ils ne parurent point fâchés de tout ce qui sétait passé ; au contraire, Zobéide, qui avait toujours pris la chose très sérieusement, ne put sempêcher de rire à son tour, en songeant à tout ce quAbou Hassan avait imaginé pour réussir dans son dessein. Le calife, qui navait presque pas cessé de rire, tant cette imagination lui paraissait singulière : « Suivez-moi lun et lautre, dit-il à Abou Hassan et à sa femme en se levant ; je veux vous faire donner les mille pièces dor que je vous ai promises, pour la joie que jai de ce que vous nêtes pas morts. Commandeur des croyants, reprit Zobéide, contentez-vous, je vous prie, de faire donner mille pièces dor à Abou Hassan ; vous les devez à lui seul. Pour ce qui regarde sa femme, jen fais mon affaire. » En même temps, elle commanda à sa trésorière, qui laccompagnait, de faire donner aussi mille pièces dor à Nouzhatoul-Aouadat, pour lui marquer, de son côté, la joie quelle avait de ce quelle était encore en vie. Par ce moyen, Abou Hassan et Nouzhatoul-Aouadat, sa chère femme, conservèrent longtemps les bonnes grâces du calife Haroun-al-Raschid et de Zobéide, son épouse, et acquirent de leur libéralité de quoi pourvoir abondamment à tous leurs besoins pour le reste de leurs jours.
Dimanche 16 Novembre 2008Poster un commentaire
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