20 Mai 2012, St Bernardin
Bernard JOY
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E. T. W. HOFFMANN

 

 

 

 

 

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Contes fantastiques

 

 

 

Livre III

 

 

 

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Le Spectre fiancé

 

 

 

I

 

 

 

Le vent grondait dans les airs, annonçant l’approche de l’hiver, et chassant devant lui de sombres nuages, dont les flancs noirs étaient chargés de pluie et de grêle. – Nous serons seuls ce soir, dit, au moment où la pendule sonnait sept heures, la femme du colonel Grenville à sa fille Angélique. Le mauvais temps retiendra nos amis.

En ce moment, le jeune major Maurice de Rheinberg entra dans le salon. Il était suivi d’un jeune avocat dont l’humeur spirituelle et inépuisable animait le petit cercle qui se rassemblait, tous les vendredis, dans la maison du colonel, et il se forma ainsi une petite réunion qui, selon la remarque d’Angélique, pouvait fort bien se passer d’être plus grande. Il faisait froid dans le salon ; madame de Grenville fit allumer du feu dans la cheminée et apporter la machine à faire du thé.

– Pour vous autres hommes, dit-elle, qu’un héroïsme vraiment chevaleresque a amenés auprès de nous, à travers vents et tempêtes, je soupçonne que votre goût viril ne saurait s’accommoder de notre boisson fade et féminine ; aussi mademoiselle Marguerite va-t-elle vous préparer un bon mélange du Nord, qui a le pouvoir de chasser les brouillards glacés.

Marguerite, jeune Française, placée chez la baronne pour enseigner sa langue maternelle à Angélique, parut et exécuta ce qui lui était commandé.

La flamme bleue du punch s’éleva bientôt du fond d’une jatte de la Chine, le feu pétilla dans le foyer, et l’on se resserra autour de la petite table. Alors il se fit un moment de silence, durant lequel on entendit distinctement siffler et mugir les voix merveilleuses que l’orage faisait passer par la cheminée comme par un immense porte-voix.

– Il est bien établi, dit enfin Dagobert, le jeune avocat, que l’automne, le vent d’orage, le feu de cheminée et le punch sont quatre choses inséparables, et qu’elles excitent en nous une secrète disposition à la terreur.

– Mais qui n’est pas sans charmes, ajouta Angélique. Pour moi, je ne connais pas de sensation plus douce que ce léger frisson qui parcourt tous nos membres, lorsque – le ciel sait comment – nous rêvons, à yeux ouverts, au monde imaginaire.

– C’est là justement la sensation que nous venons tous d’éprouver, dit Dagobert, et le petit voyage que notre esprit a fait dans l’autre monde a causé ce moment de silence. Félicitons-nous de ce que ce moment est passé, et d’être rendus sitôt à la belle réalité que nous offre ce délicieux breuvage !

– Mais, dit Maurice, si tu éprouves comme mademoiselle, comme moi-même, tout le charme de cet instant d’effroi, de cet état de rêverie, pourquoi ne pas vouloir y rester plus longtemps ?

– Permets-moi de remarquer, mon ami, dit Dagobert, qu’il n’est pas ici question de ces rêveries où l’esprit s’abandonne à un essor merveilleux et se complaît à s’égarer, et qu’inspirent les tempêtes et le feu d’hiver ; mais de cette disposition qui se fonde sur notre nature, que nous cherchons vainement à surmonter, et à laquelle il faut toutefois se garder de s’abandonner ; je veux dire la crainte des revenants. Nous savons tous que la foule ennemie des spectres et des esprits ne monte du fond de ses demeures sombres qu’à la nuit noire, et qu’elle affectionne surtout celles où les tempêtes se déchaînent ; et il est bien juste qu’en de semblables temps nous redoutions quelque fâcheuse visite.

– Vous plaisantez, Dagobert, en disant que cette crainte est dans notre nature, dit la baronne ; je l’attribue plutôt aux contes de nourrice et aux folles histoires dont on nous berce dans notre enfance.

– Non ! s’écria Dagobert avec vivacité ; non, baronne ! ces histoires, qui nous étaient si chères tandis que nous étions enfants, ne retentiraient pas éternellement dans notre âme, s’il ne se trouvait en nous des cordes qui les répercutent. On ne saurait nier l’existence du monde surnaturel qui nous environne, et qui se révèle souvent à nous par des accords singuliers et par des visions étranges. La crainte, l’horreur que nous éprouvons alors, tient à la partie terrestre de notre organisation : c’est la douleur de l’esprit, incarcéré dans le corps, qui se fait sentir.

– Vous êtes, dit la baronne, vous êtes un visionnaire, comme tous les hommes à imagination. Mais en entrant même dans vos idées, en croyant qu’il est réellement permis aux esprits inconnus de se révéler par des sons extraordinaires, par des visions, je ne vois pas pourquoi la nature a placé ces sujets du monde invisible d’une façon si hostile vis-à-vis de nous que nous ne puissions pressentir leur approche sans une terreur extrême.

– Peut-être, reprit Dagobert, est-ce la punition que nous réserve une mère dont nous tentons sans cesse de nous éloigner comme des enfants ingrats. Je pense que, dans l’âge d’or, lorsque notre race vivait dans une bienheureuse harmonie avec toute la nature, nulle crainte, nul effroi ne venait nous saisir, parce que, dans cette paix profonde, dans cet accord parfait de tous les êtres, il n’y avait pas d’ennemi dont la présence pût nous nuire. J’ai parlé de voix merveilleuses ; mais d’où vient que tous les sons de la nature, dont nous connaissons cependant l’origine, retentissent à nos oreilles comme un bruit effrayant, et réveillent en nous des idées tristes et lugubres ? – Mais le plus merveilleux de ces sons, c’est la musique aérienne, dite la musique du diable, dans l’île de Ceylan et dans les pays environnants, dont parle Schubert dans ses Nuits d’histoire naturelle. Cette voix se fait entendre dans les soirées paisibles, semblable à une voix humaine et plaintive ; tantôt elle retentit de fort près et tantôt dans le lointain, s’éloignant peu à peu. Elle cause une impression si profonde que les observateurs les plus sensés et les plus calmes n’ont pu se défendre, en l’entendant, d’un vif effroi.

– Rien n’est plus vrai, dit Maurice en interrompant son ami. Je ne suis jamais allé à Ceylan ; cependant j’ai entendu cette voix surnaturelle, et non pas moi seulement, mais tous ceux qui l’ont entendue avec moi ont éprouvé la sensation que vient de décrire Dagobert.

– Tu me feras donc plaisir de raconter la chose comme elle s’est passée, dit Dagobert. Peut-être parviendras-tu à convertir madame la baronne.

– Vous savez, commença Maurice, que j’ai combattu en Espagne contre les Français, sous Wellington. Avant la bataille de Vittoria, je bivouaquais une nuit en rase campagne, avec une division de cavalerie anglaise et espagnole. Accablé par la marche de la veille, j’étais profondément endormi, lorsqu’un cri bref et plaintif me réveilla. Je me levai, croyant qu’un blessé s’était couché près de nous, et que je venais d’entendre son dernier soupir ; mais mes camarades se moquèrent de moi, et rien ne se fit plus entendre. Cependant, aux premiers rayons que l’aurore lança à travers la nuit épaisse, je me levai encore, et, franchissant çà et là nos soldats endormis, je me mis à chercher le blessé ou le mourant. C’était une nuit silencieuse ; le vent du matin commençait seulement à souffler tout bas, tout bas, et à agiter bien doucement le feuillage. Tout à coup, pour la seconde fois, un long cri de douleur traversa les airs et retentit dans l’éloignement. C’était comme si les esprits des morts se levaient du champ de bataille et appelaient leurs compagnons. Mon sein se gonfla, je me sentis saisir d’une horreur sans nom. – Qu’étaient toutes les plaintes que j’avais entendues sortir d’une poitrine humaine auprès de ce cri perçant ! Mes camarades se réveillèrent de leur sommeil. Pour la troisième fois, le cri retentit dans l’espace, mais plus pénétrant et plus horrible. Nous restâmes immobiles d’épouvante ; les chevaux mêmes devinrent inquiets, frappèrent du pied et se dressèrent. Plusieurs des Espagnols tombèrent sur leurs genoux et se mirent à prier à haute voix. Un officier anglais assura qu’il avait déjà observé en Orient ce phénomène qui avait lieu dans l’atmosphère, et qui venait d’une cause électrique ; il ajouta qu’il annonçait un changement de temps. Les Espagnols, portés à croire les choses surnaturelles, croyaient entendre la voix des démons qui annonçaient une bataille sanglante. Cette croyance s’affermit parmi eux lorsque, le jour suivant, on entendit gronder d’une façon terrible le canon de Vittoria.

– Avons-nous donc besoin d’aller à Ceylan ou en Espagne pour entendre des voix surnaturelles ? dit Dagobert. Le sourd gémissement de l’aquilon, le bruit de la grêle qui tombe, le criaillement des girouettes qui tournaient sur leurs flèches, ne peuvent-ils, aussi bien que toutes les voix, nous remplir de terreur ? Et tenez ! prêtez seulement l’oreille à l’abominable concert de voix funèbres qui retentissent comme un orgue dans la cheminée, ou même écoutez la petite chansonnette de spectre que commence à chanter la bouilloire.

– C’est admirable ! c’est charmant ! s’écria la baronne. Dagobert voit des revenants jusque dans la machine à thé ; il entend leurs voix plaintives au fond de la bouilloire !

– Mais, dit Angélique, notre ami n’a pas tout à fait tort. Ces craquements et ces sifflements qui se font entendre dans la cheminée me font vraiment peur, et cette chansonnette que murmure si tristement la bouilloire me plaît si peu, que je vais éteindre cette lampe d’esprit de vin, afin qu’elle cesse promptement.

Angélique se leva en prononçant ces mots, et laissa tomber son mouchoir. Maurice le releva précipitamment, et le présenta à la jeune fille. Elle laissa tomber sur lui un regard plein de tendresse ; lui, il saisit sa main, et la pressa avec ardeur contre ses lèvres.

Au même moment, Marguerite trembla comme frappée d’un coup électrique, et elle laissa tomber le verre de punch qu’elle tendait à Dagobert ; le vase fragile se dispersa en mille morceaux sur le plancher. Marguerite se jeta en pleurant aux pieds de la baronne, s’accusa d’une maladresse sans égale, et la pria de lui permettre de se retirer dans sa chambre. Tout ce qu’on venait de raconter, dit-elle, avait excité en elle une singulière terreur, bien qu’elle n’eût pas tout compris. Elle se sentait malade, et elle avait besoin de repos. Elle baisa les mains de la baronne, qu’elle arrosa de larmes.

Dagobert sentit tout ce que cette scène avait de pénible, et éprouva le besoin d’en changer la direction. Il se jeta à son tour aux pieds de la baronne, et, d’un ton pleureur qu’il prenait à volonté, demanda grâce pour la coupable qui avait renversé le meilleur punch qui eût jamais réchauffé le coeur d’un robin ; et, pour réparer sa faute, il promit de venir lui-même, le lendemain, frotter le salon, en dansant sur la brosse les contredanses les plus nouvelles.

La baronne, qui avait d’abord regardé Marguerite d’un air sévère, sourit de la conduite fine de Dagobert. Elle leur tendit à tous deux la main, en riant, et dit : – Levez-vous, et séchez vos larmes ; vous avez trouvé grâce devant mon rigoureux tribunal. Toi, Marguerite, c’est à son dévouement héroïque que tu dois ton pardon. Mais je ne puis t’épargner toute punition. Je t’ordonne donc de rester au salon, sans songer à ta petite maladie, pour verser du punch à nos hôtes, et, avant toutes choses, je te commande de donner un baiser à ton libérateur.

– Ainsi la vertu ne reste pas sans récompense ! s’écria Dagobert d’un ton comique en prenant la main de Marguerite. Seulement, mademoiselle, croyez qu’il est encore sur la terre des avocats désintéressés qui plaideront votre cause sans l’espoir d’une telle récompense ! Mais il faut céder à notre juge ; c’est un tribunal sans appel.

À ces mots, il déposa un baiser sur la joue de Marguerite, et la reconduisit gravement à sa place. Marguerite était devenue d’une rougeur extrême, et elle riait tandis que les larmes roulaient encore dans ses yeux.

– Folle que je suis ! s’écria-t-elle en français ; faut-il donc que je fasse tout ce que la baronne exige ? Allons ! je serai calme, je verserai du punch, et j’écouterai les histoires des revenants sans trembler.

– Bravo ! enfant céleste ! dit Dagobert. Votre baiser a excité mon imagination, et je suis disposé à évoquer toutes les horreurs du terrible regno di pianto !

– Je crois, dit la baronne, que nous ferions bien de ne plus penser à toutes ces histoires fatales.

– Ma mère, je vous en prie, dit Angélique, écoutons notre ami Dagobert. Je vous avoue que je suis bien enfant, et que je n’aime rien tant que ces récits qui vous font frissonner de tous les membres.

– Oh ! que je me réjouis ! s’écria Dagobert. Rien n’est plus aimable que les jeunes filles qui tremblent, et je ne voudrais pas, pour tout au monde, épouser une femme qui n’eût pas bien grand-peur des revenants.

– Tu prétendais tout à l’heure, lui dit Maurice, qu’on devait se garder de ces impressions ?

– Sans doute, répliqua Dagobert, quand on le peut ; car elles ont souvent des suites funestes : la crainte de la mort, un effroi continuel et une faiblesse d’esprit qui s’accroît de plus en plus par le monde fantasque dont nos rêveries nous entourent. Chacun n’a-t-il pas remarqué que, la nuit, le plus petit bruit trouble le sommeil, et que des rumeurs qu’on remarquerait à peine en d’autres temps nous agitent jusqu’à la folie ?

– Je me souviens encore très vivement, dit Angélique, qu’il y a quatre ans, dans la nuit du quatorzième anniversaire de ma naissance, je me réveillai saisie d’une terreur qui dura plusieurs jours. Je cherchai vainement depuis à me rappeler le rêve qui m’avait causé cet effroi ; mais un jour, à demi endormie auprès de ma mère, je rêvai que je lui racontais ce songe, et en effet, je lui parlai dans mon sommeil. Elle le reçut ainsi, et me le rapporta à moi-même ; mais je l’ai de nouveau complètement oublié.

– Ce phénomène merveilleux, dit Dagobert, tient certainement au principe magnétique.

– De plus fort en plus fort ! s’écria la baronne ; voilà maintenant que nous nous perdons dans des idées qui me sont insupportables. Maurice, je vous somme de nous raconter, à l’heure même, une histoire bien folle et bien plaisante, afin qu’il en soit fini de ces tristes contes de revenants.

– Je me conformerai bien volontiers à vos ordres, madame la baronne, dit Maurice, si vous me permettez de dire encore une seule histoire du genre que vous proscrivez. Elle occupe tellement ma pensée en ce moment, que j’essaierais vainement de parler d’autre chose.

– Déchargez donc une bonne fois votre coeur de toutes les horreurs qui le remplissent ! s’écria la baronne. Mon mari va bientôt revenir, et je me sens vraiment disposée aujourd’hui à assister avec lui à une de ses batailles ou à parler de beaux chevaux avec enthousiasme, tant j’éprouve le besoin de sortir de la situation d’esprit où m’a jetée votre conversation.

« Dans la dernière campagne, commença Maurice, je fis connaissance d’un lieutenant-colonel russe, Livadien de naissance, âgé de trente ans environ. Le hasard fit que nous nous trouvâmes longtemps ensemble devant l’ennemi, et notre liaison se resserra promptement. Bogislav, c’était le prénom de cet officier, Bogislav possédait toutes les qualités qui nous acquièrent l’estime et l’amitié de nos semblables. Il était d’une haute taille, noble et dégagée ; ses traits réguliers et agréables ; d’une urbanité rare ; bon, généreux, et surtout brave comme un lion. Il savait être convive aimable ; mais souvent, au milieu de sa gaieté, une pensée sombre s’emparait tout à coup de lui, et son visage prenait une expression sinistre. Alors il devenait silencieux, quittait la société, et allait errer solitairement. En campagne, il avait coutume, durant la nuit, de galoper sans relâche de poste en poste, et de ne s’abandonner au sommeil qu’après avoir épuisé toutes ses forces ; et en le voyant s’exposer sans nécessité aux plus grands dangers, chercher dans les batailles la mort, qui semblait le fuir, je ne pouvais douter qu’une perte irréparable ou une mauvaise action avait troublé sa vie.

Arrivés sur le territoire français, nous prîmes d’assaut une petite place forte, et nous nous y arrêtâmes quelques jours pour faire reposer nos soldats. La chambre dans laquelle Bogislav s’était logé était fort voisine de la mienne. Dans la nuit, j’entendis frapper doucement à ma porte. J’écoutai ; on prononçait mon nom. Reconnaissant la voix de Bogislav, je me levai et j’ouvris. Il se présente devant moi presque nu, un flambeau à la main, pâle comme un cadavre, tremblant de tous ses membres, et ne pouvant parler.

– Au nom du ciel, mon cher Bogislav, qu’avez-vous ? m’écriai-je en le soutenant et en le conduisant à un fauteuil, et lui tenant les mains, je le conjurai de m’apprendre la cause de son trouble.

Bogislav se remit peu à peu, soupira profondément, et me dit à voix basse : – Non, non ! si la mort que j’appelle ne vient pas, j’en deviendrai fou ! – Maurice, je veux te confier un horrible secret. – Tu sais que j’ai séjourné quelques années à Naples. Là, je vis la fille d’une des familles les plus considérées, et j’en devins éperdument épris. Cet ange s’abandonna entièrement à moi, ses parents m’agréèrent, et l’union, dont j’attendais le bonheur de ma vie, fut résolue. Le jour du mariage était déjà fixé, lorsqu’un comte sicilien se présenta dans la maison, et s’efforça de plaire à ma fiancée. Je cherchai une explication avec lui ; il me traita avec hauteur. Je l’attaquai alors ; nous nous battîmes, et je lui plongeai mon épée dans le sein. Je courus trouver ma fiancée. Je la trouvai en larmes ; elle me nomma l’assassin de son bien-aimé, elle me repoussa avec horreur, jeta des cris de désespoir, et lorsque je pris sa main, elle tomba sans vie, comme si elle eût été touchée par un scorpion ! – Comment te peindre ma surprise, ma douleur ! Les parents de la jeune fille ne pouvaient comprendre le changement qui s’était opéré en elle ; jamais elle n’avait prêté l’oreille aux propos du comte. Le père me cacha dans son palais, et mit tous ses soins à me faire évader de Naples. Fustigé par toutes les furies, je partis d’un trait pour Saint-Pétersbourg. – Non, ce n’est pas la trahison de ma maîtresse, c’est un secret terrible qui consume ma vie. Depuis cette malheureuse journée de Naples, je suis poursuivi par toutes les terreurs de l’enfer ! Souvent le jour, plus souvent encore la nuit, j’entends, tantôt de loin, tantôt près de moi, comme le râlement d’un agonisant. C’est la voix du comte que j’ai tué, qui retentit dans mon âme. Au milieu du grondement de la mitraille, à travers les feux roulants des bataillons, cet affreux gémissement retentit à mes oreilles, et toute la rage, tout le désespoir d’un insensé, s’allument dans mon sein ! – Cette nuit même... 

« Bogislav s’arrêta plein d’horreur ainsi que moi, car un long cri plaintif se fit entendre. Il semblait que quelqu’un se traînât avec peine du bas des degrés et s’efforçât de monter jusqu’à nous d’un pas lourd et incertain. Bogislav se leva tout à coup, et s’écria, les yeux étincelants et d’une voix tonnante : – Misérable, parais ! parais, si tu l’oses ! je te défie, toi et tous les démons ! – Aussitôt nous entendîmes un coup violent et... »

En cet endroit du récit de Maurice la porte du salon s’ouvrit à grand bruit.

On vit entrer un homme entièrement vêtu de noir, le visage pâle, le regard ferme et sévère. Il s’approcha de la baronne avec toute l’aisance d’un homme du grand monde, et la pria, en termes choisis, de l’excuser si, invité pour le soir, il venait si tard ; mais une visite dont il n’avait pu se débarrasser l’avait retenu, à son grand déplaisir. – La baronne, hors d’état de se remettre de son effroi, balbutia quelques mots inintelligibles qui tendaient, avec ses gestes, à faire prendre place à l’étranger. Il se choisit une chaise tout près de la baronne, vis-à-vis Angélique, s’assit, et laissa errer son regard imposant sur tout le cercle. Toutes les langues semblaient paralysées, et personne ne trouvait la force de prononcer une parole. L’étranger reprit la parole : il devait doublement s’excuser, et d’être arrivé si tard, et d’être entré avec autant d’impétuosité ; cette dernière circonstance ne devait pas, au reste, lui être attribuée, mais au laquais qu’il avait trouvé dans l’antichambre, et qui avait poussé avec violence la porte du salon. La baronne, combattant avec peine le sentiment étrange qui s’était emparé d’elle, demanda timidement à l’étranger qui elle avait l’honneur de recevoir chez elle. Celui-ci sembla n’avoir pas entendu cette question ; il était tout à Marguerite, dont la disposition avait entièrement changé, et qui lui disait, dans son jargon demi-allemand demi-français, tout en riant et sautillant auprès de lui, qu’on avait passé la soirée à se réjouir d’histoires noires, et que monsieur le major était en train d’annoncer l’apparition d’un méchant esprit lorsque la porte s’était ouverte et qu’on l’avait vu paraître. La baronne, sentant l’inconvenance de renouveler sa demande à un homme qui s’annonçait comme invité, réduite surtout au silence par la crainte qu’elle éprouvait, resta quelques moments rêveuse, et l’étranger mit fin au bavardage de Marguerite en parlant de choses indifférentes. La baronne lui répondit, et Dagobert essaya de se mêler à la conversation, qui se traîna languissamment. Pendant ce temps, Marguerite chantonnait quelques couplets de chansons françaises, et agitait ses pieds comme si elle eût cherché à se rappeler quelques pas de contredanse, tandis que personne n’osait bouger. Chacun se sentait à l’étroit dans sa poitrine ; la présence de l’étranger les accablait comme l’atmosphère d’un temps d’orage, et les paroles expiraient sur leurs lèvres en contemplant les traits livides de cet hôte inattendu. Cependant on ne pouvait rien découvrir d’inaccoutumé dans son ton et ses manières, qui indiquaient un homme bien élevé et plein d’usage. L’accent prononcé avec lequel il parlait le français et l’allemand donnait à croire qu’il n’était né ni en Allemagne ni en France.

La baronne respira enfin lorsqu’un bruit de chevaux se fit entendre devant la porte, et qu’elle distingua la voix du colonel.

Bientôt après le colonel Grenville entra dans le salon. Dès qu’il aperçut l’étranger, il courut à lui, et s’écria : – Soyez le bienvenu dans ma maison, mon cher comte ! Puis se retournant vers la baronne : Le comte Aldini, un ami cher et fidèle, que j’ai acquis dans le Nord et que j’ai retrouvé dans le Midi.

La baronne, dont la crainte s’était aussitôt dissipée, dit au comte en souriant agréablement qu’il ne devait pas s’en prendre à elle d’avoir été reçu d’une façon un peu singulière, mais au colonel, qui avait négligé de la prévenir de sa visite. Alors elle raconta à son mari comment on n’avait parlé durant toute la soirée que d’apparitions, et comme le comte avait paru au moment où Maurice disait, au milieu d’une lamentable histoire :

Un coup violent se fit entendre, et la porte s’ouvrit avec fracas.

– C’est parfait ! On vous a pris pour un revenant, mon cher comte ! dit le colonel en riant aux éclats. En effet, il me semble que mon Angélique porte des traces de frayeur sur son visage ; le major a l’air encore tout peiné de son histoire, et Dagobert a presque perdu sa gaieté. Dites-moi donc, comte : n’est-ce pas fort mal de vous prendre pour un spectre, pour un génie malfaisant ?

– Aurais-je en moi quelque chose d’effrayant ? répondit le comte d’un ton singulier. On parle beaucoup maintenant d’hommes qui exercent un charme particulier par leurs regards et leurs attouchements ; peut-être suis-je en possession d’une puissance semblable ?

– Vous plaisantez, monsieur le comte, dit la baronne ; mais il est vrai qu’on réveille aujourd’hui tous les mystères des vieilles croyances.

– Oui, le monde est si vieux, qu’il croit se rajeunir en se berçant de contes de nourrices, répondit l’étranger. C’est une épidémie qui gagne chaque jour davantage. – Mais j’ai interrompu monsieur le major au point intéressant de son histoire. Je ne l’ai point intimidé, j’espère ; et je le prie de continuer, car je suis sûr que ses auditeurs attendent avec impatience le

dénouement.

Le comte étranger n’intimidait pas seulement Maurice, il lui inspirait une répugnance extrême. Il trouvait dans ses paroles, surtout dans son sourire, quelque chose d’ironique et de méprisant ; et il répondit, d’un ton sec et les yeux enflammés, qu’il craindrait de troubler par son récit la gaieté que le comte avait rapportée dans le cercle, et qu’il préférait se taire.

Le comte n’accorda pas beaucoup d’attention aux paroles du major ; mais tout en jouant avec sa tabatière d’or, il se tourna vers le colonel, et lui demanda si cette dame si éveillée était née Française.

Il parlait de Marguerite qui continuait de sautiller dans le salon. Le colonel s’approcha d’elle et lui demanda à demi-voix si elle était folle. Marguerite se glissa effrayée, près de la table à thé, et s’assit en silence.

Le comte prit la parole, et parla avec beaucoup de charme de plusieurs choses récentes. Dagobert osait à peine prononcer une parole. Maurice, extrêmement rouge, les yeux animés, semblait guetter le signe d’une attaque. Angélique paraissait entièrement occupée de son travail d’aiguille, et ne leva pas les yeux une seule fois. On se sépara assez mécontent l’un de l’autre.

– Tu es un heureux mortel, s’écria Dagobert lorsqu’il se trouva seul avec Maurice. N’en doute pas plus longtemps : Angélique t’aime tendrement. J’ai lu aujourd’hui jusqu’au fond de ses regards, elle est tout amour pour toi. Mais le démon est toujours occupé à troubler le bonheur des hommes. Marguerite est dévorée d’une passion folle. Elle t’aime avec toute la fureur qu’ait jamais inspirée le désespoir dans le coeur d’une femme. La conduite singulière qu’elle a tenue aujourd’hui n’était que l’explosion d’une affreuse jalousie qu’elle n’a pu contenir. Lorsque Angélique laissa tomber son mouchoir, lorsque tu le ramassas, et qu’en le lui rendant tu lui baisas la main, toutes les furies d’enfer s’emparèrent de la pauvre Marguerite. Et tu es l’unique cause du désordre qu’elle ressent ; car autrefois tu te montrais d’une galanterie extrême avec la jolie Française. Je sais que tu ne songeais qu’à Angélique, que tous les hommages que tu dissipais auprès de Marguerite ne s’adressaient qu’à sa compagne, mais tes regards mal dirigés allaient souvent frapper la pauvre fille et l’embrasaient. Maintenant, le mal est fait, et je ne sais pas vraiment comment terminer cette affaire sans éclat et sans un terrible scandale.

– Cesse donc de me tourmenter avec Marguerite, dit le major. Si réellement Angélique m’aime, – j’en doute encore, – je suis le plus heureux des hommes, et toutes les Marguerites du monde et leurs folies ne sauraient me troubler. Mais une nouvelle crainte est venue me tourmenter. Cet étranger, ce comte mystérieux, qui s’est présenté au milieu de nous comme une sombre énigme, qui nous a tous troublés, ne semble-t-il pas venir se placer entre nous deux ? J’ai comme un souvenir confus, je me rappelle presque un songe qui m’a montré ce comte au milieu de circonstances terribles ! J’ai le pressentiment que, partout où il se montre, éclate un événement funeste. – As-tu remarqué comme ses regards se portaient souvent sur Angélique, comme alors une longue veine se colorait de sang sur ses joues pâles ? Les paroles qu’il m’adressait avaient un son ironique qui me faisait tressaillir. Il en veut à notre amour ; mais je serai sur son chemin jusqu’à la mort !

Il s’était écoulé quelque temps depuis cet entretien. Le comte, en visitant toujours de plus en plus souvent la maison du colonel, s’était rendu indispensable. On était tombé d’accord sur l’injustice qu’il y avait eu à lui trouver un air mystérieux et étrange. – Le comte lui-même ne devait-il pas nous trouver des gens fort mystérieux et fort étranges en voyant nos visages pâles et notre singulier maintien ? disait la baronne lorsqu’il était question de sa première venue. Dans chacune de ses conversations, le comte déroulait des trésors de connaissances les plus variées, et, bien qu’en sa qualité d’Italien il conservât un accent embarrassé, il discourait néanmoins avec une grâce et une facilité extrêmes. Ses récits animés, pleins de feu, entraînaient les auditeurs, et lorsqu’il parlait, et qu’un aimable sourire venait animer ses traits pâles, mais expressifs et réguliers, Dagobert, Maurice lui-même oubliaient leur rancune, et restaient, de même qu’Angélique et tous les autres, suspendus à ses lèvres, pour ainsi dire.

L’amitié du colonel et du comte avait pris naissance d’une manière fort honorable pour le dernier. Au fond du Nord, où ils s’étaient trouvés réunis par le hasard, le comte avait aidé le colonel de sa bourse et de sa fortune, avec un rare désintéressement, et l’avait ainsi tiré d’un embarras qui pouvait avoir les suites les plus fâcheuses pour son nom et son honneur. Aussi le colonel lui portait-il la reconnaissance la plus vive.

                              Il est temps, dit-il à la baronne un jour qu’ils se trouvaient ensemble, il est temps que je te fasse connaître quel est le but du séjour du comte dans cette ville. Tu sais qu’il y a quatre ans nous nous étions liés si intimement ensemble, dans la garnison où je me trouvais, que nous habitions toujours la même maison. Il arriva que le comte, me visitant un matin, trouva sur ma table le portrait en miniature d’Angélique, que je porte constamment avec moi. Plus il l’examinait, plus son trouble devenait visible. Il ne pouvait en détourner ses regards, et il resta longtemps à le contempler en et je lui souhaitai pour son bonheur que mon Angélique ne fût pas une Turandot. Enfin je lui fis comprendre qu’à son âge – car, bien qu’il ne fût pas avancé dans la vie, on ne pouvait plus le nommer un jeune homme, – cette manière romanesque de s’éprendre subitement à la vue d’un portrait me surprenait un peu. Mais il me jura avec toute la vivacité et les gestes passionnés, particuliers à sa nation, qu’il aimait inexprimablement Angélique, et que, si je ne voulais le plonger dans le plus violent désespoir, je devais lui permettre de prétendre à sa main. C’est dans ce dessein que le comte s’est présenté dans notre maison. Il se croit certain du consentement d’Angélique, et hier il me l’a demandée formellement. Que penses-tu de sa demande, ma chère Élise ? silence. – Jamais, s’écria-t-il enfin, jamais je n’ai vu un visage de femme plus touchant et plus beau ; jamais je n’ai senti l’amour se répandre comme en cet instant dans mon coeur ! – Je le plaisantai sur l’effet merveilleux de ce portrait, je le nommai un nouveau Kalaf  (Personnage des Contes persans)

La baronne ne pouvait se rendre compte de l’effroi que lui avaient causé les dernières paroles du colonel.

– Au nom du ciel ! s’écria-t-elle. Angélique au comte étranger !

– Un étranger ! répondit le colonel en fronçant le sourcil. Celui à qui je dois l’honneur, la liberté, la vie peut-être, un étranger ! – J’avoue que son âge n’est pas absolument celui qui conviendrait à une jeune fille ; mais c’est un homme noble et grand, et en outre un homme riche, très riche...

– Et sans consulter Angélique, qui n’a peut-être pas autant de penchant pour lui qu’il se l’imagine dans son amoureuse folie !

Le colonel se leva vivement de sa chaise, et s’avança vers la baronne, les yeux animés de colère. – Vous ai-je jamais donné lieu de croire que je sois un père insensé et tyrannique, dit-il, et que je livrerais mon enfant chéri à des mains indignes d’elle ? Cessez de me tourmenter de vos sensibleries romanesques et de votre tendresse raffinée ! Angélique est tout oreilles quand le comte parle ; elle le regarde avec une bonté amicale, elle rougit lorsqu’il lui baise la main ; tout en elle annonce un penchant pur et innocent pour sa personne, un de ces sentiments qui rendent un homme heureux ; et il n’est pas besoin pour cela de cet amour romanesque qui ravage quelquefois vos têtes !

– Je crois, dit la baronne, que le coeur d’Angélique n’est plus assez libre pour faire un choix.

– Quoi ! s’écria le colonel irrité ; et il allait éclater, lorsque la porte s’ouvrit : Angélique entra, les traits animés par un ravissant sourire.

Le colonel perdit tout à coup son humeur et sa colère ; il alla vers elle, l’embrassa sur le front, la conduisit à un fauteuil, s’assit amicalement auprès d’elle, tout proche de son enfant tendre et chéri. Alors il parla du comte, vanta sa tournure noble, sa raison, ses sentiments élevés, et demanda à Angélique si elle le trouvait à son gré. Angélique répondit que d’abord le comte lui avait semblé effrayant et étrange, mais que peu à peu ce sentiment s’était entièrement effacé, et qu’elle le voyait avec plaisir.

– Eh bien ! s’écria le colonel plein de joie, le ciel soit loué ! Le comte Aldini, ce noble seigneur, il t’adore du fond de son âme, ma chère enfant ; il demande ta main, et tu ne la lui refuseras pas.

À peine le colonel eut-il prononcé ces paroles, qu’Angélique poussa un profond soupir et tomba presque sans vie. La baronne la reçut dans ses bras, en jetant un regard expressif sur le colonel, muet et consterné à la vue de la pauvre enfant, dont les traits étaient couverts d’une pâleur mortelle. – Angélique reprit ses sens peu à peu, un torrent de larmes s’échappa de ses yeux, et elle s’écria d’une voix lamentable : – Le comte, le terrible comte ! – Non, non, jamais !

Le colonel la conjura, à plusieurs reprises et avec toute la douceur imaginable, de lui dire au nom du ciel pourquoi le comte lui semblait si terrible. Angélique avoua alors que, au moment où son père lui avait dit que le comte l’aimait, un rêve affreux qu’elle avait fait, dans la nuit du quatorzième anniversaire de sa naissance, s’était représenté dans toute sa force à sa mémoire, d’où il s’était effacé depuis cette nuit même, sans qu’elle eût jamais pu se rappeler une seule de ses images. – Je me promenais dans un riant jardin, dit Angélique ; il s’y trouvait des arbustes rares et des fleurs étrangères. Tout à coup je m’arrêtai devant un arbre merveilleux dont les feuilles sombres, larges et odorantes, ressemblaient à celles d’un platane. Ses branches s’agitaient si doucement ! Elles murmuraient mon nom et m’invitaient à me reposer à leur ombre. Irrésistiblement entraîné par une force invisible, je tombai sur le gazon, au pied de l’arbre. Alors il me sembla que j’entendais de singuliers gémissements dans les airs ; et lorsqu’ils venaient, comme un souffle du vent, agiter le feuillage de l’arbre, il rendait de profonds soupirs. Une douleur inexprimable s’empara de moi, une vive compassion s’éleva dans mon sein, j’ignore à quel sujet ; et tout à coup un éclair brûlant traversa mon coeur et le déchira ! – Le cri que je voulus pousser ne put s’échapper de ma poitrine chargée d’un effroi sans nom, il se changea en un soupir profond. Mais l’éclair qui avait traversé mon coeur s’était échappé de deux yeux humains, fixés sur moi du fond d’une sombre feuillée. En cet instant, ces yeux étaient tout près de mon visage, et j’aperçus une main blanche comme la neige, qui traçait des cercles autour de moi. Et toujours, toujours les cercles devenaient plus étroits et m’environnaient de leurs lignes de feu, jusqu’à ce qu’enfin je me trouvai enlacée dans une toile lumineuse, semblable à celle de l’araignée. Et en même temps, c’était comme si le regard de ces deux yeux terribles se fût emparé de tout mon être ; je ne tenais plus à moi-même et au monde que par un fil auquel il me semblait que j’étais suspendue, et cette pensée était pour moi un affreux martyre. L’arbre inclina vers moi ses branches, et la voix touchante d’un jeune homme s’en échappa. Elle me dit : – Angélique, je te sauverai, – je te sauverai ! Mais...

Angélique fut interrompue : on annonça le major qui venait parler au colonel pour affaires de service. Dès qu’Angélique eut entendu prononcer le nom du major, elle s’écria en versant de nouvelles larmes, avec cet accent que donnent les douleurs de l’âme : – Maurice... Ah ! Maurice...

Le major avait entendu ces mots en entrant. Il aperçut Angélique baignée de pleurs, les bras étendus vers lui. Hors de lui, il jeta à terre son casque d’acier, qui roula à grand bruit, tomba aux pieds d’Angélique, la prit dans ses bras et la serra avec passion contre son coeur. – Le colonel contemplait ce groupe, la bouche béante ; la surprise étouffait sa voix.

– Je soupçonnais qu’ils s’aimaient ! dit la baronne à voix basse.

– Major, dit enfin le colonel en colère, qu’avez-vous de commun avec ma fille ?

Maurice, revenant promptement à lui, remit Angélique à demi morte dans son fauteuil, releva violemment son casque, s’avança vers le colonel, les yeux baissés et les joues couvertes de rougeur, et lui jura sur son honneur qu’il aimait Angélique de toute son âme, mais que, jusqu’à ce jour, pas un mot qui ressemblât à un aveu ne s’était échappé de ses lèvres. Il n’avait que trop douté de l’amour d’Angélique ; ce moment seul lui avait révélé tout son bonheur, et il espérait de la générosité d’un homme aussi noble, de la tendresse d’un père, un consentement qui devait tous les rendre heureux.

Le colonel toisa le major d’un regard, lança un sombre coup d’oeil à Angélique, puis s’avança au milieu de la chambre, les bras croisés, immobile comme quelqu’un qui hésite à prendre un parti. Il marcha quelque temps, s’arrêta devant la baronne qui avait pris Angélique dans ses bras, et qui cherchait à la consoler.

– Quel rapport, dit-il d’une voix sourde et cherchant à retenir sa colère, quel rapport a ton rêve absurde avec le comte ?

Aussitôt Angélique se jeta à ses pieds, baisa ses mains, les couvrit de larmes, et lui dit d’une voix à demi étouffée : – Ah ! mon père ! – mon père chéri ! Les yeux horribles qui me brûlaient le sein de leurs regards, c’étaient les yeux du comte ! C’était sa main de spectre qui m’entourait de liens de feu ! – Mais cette voix de jeune homme qui m’appelait du milieu des fleurs, c’était Maurice ! mon Maurice !

– Ton Maurice ! s’écria le colonel en se détournant si violemment, qu’Angélique tomba sur le parquet. Il se remit à marcher, en se disant à voix basse : – Ainsi, c’est à des visions enfantines, à un amour caché, que seront sacrifiés les sages projets d’un père, les espérances d’un homme d’honneur. Enfin il s’arrêta devant Maurice : – Major, dit-il, vous savez combien je vous estime : je n’aurais pas trouvé de gendre qui me fût plus cher que vous ; mais le comte Aldini a ma parole, et je lui dois autant qu’un homme peut devoir à un autre. Ne croyez pas cependant que je veuille jouer ici le rôle d’un père tyrannique et opiniâtre. Je cours auprès du comte, je lui dirai tout. Votre amour me coûtera peut-être un combat sanglant, il me coûtera peut-être la vie ! n’importe, j’y cours ! Attendez ici mon retour !

Le major jura avec enthousiasme qu’il aimerait mieux mille fois perdre la vie que de souffrir que le colonel s’exposât au moindre danger. Le colonel s’éloigna rapidement sans lui répondre.

À peine le colonel eut-il quitté la chambre que les deux amants se jetèrent dans les bras l’un de l’autre, et se jurèrent un amour invariable, une fidélité éternelle. Angélique dit que ce n’était qu’au moment où le colonel lui avait fait connaître les prétentions du comte qu’elle avait compris toute la force de son amour pour Maurice, et qu’elle aimerait mieux mourir que de devenir l’épouse d’un autre. Il lui semblait, dit-elle, qu’elle avait deviné combien Maurice la chérissait aussi ; alors ils se rappelèrent et se redirent tous les moments où leur amour s’était trahi, et ils se livrèrent à leur ravissement, oubliant tous les obstacles, toute la colère du colonel, et se mirent à se réjouir comme des enfants. La baronne, profondément émue, leur promit de faire tout au monde pour détourner le colonel d’une union qui, sans qu’elle pût s’en rendre compte, lui faisait horreur.

Une heure à peu près s’était écoulée, lorsque la porte s’ouvrit ; et, au grand étonnement de tous, on vit entrer le comte Aldini. Il était suivi du colonel, dont les regards étaient radieux. Le comte s’approcha d’Angélique, prit sa main, et la contempla en souriant douloureusement et d’un air amer. Angélique balbutia, et dit presque en défaillant : – Oh !... ces yeux !...

– Vous pâlissez comme la première fois que j’entrai dans ce salon, mademoiselle, dit le comte. Suis-je encore à vos yeux un spectre effrayant ? Non. Remettez-vous, Angélique ; ne craignez rien d’un homme inoffensif, qui vous aime avec toute la tendresse, avec toute l’ardeur d’un jeune homme ; qui ne savait pas que vous aviez donné votre coeur, et qui était assez insensé pour prétendre à votre main. Non ! – La parole même de votre père ne me donne pas le moindre droit à une félicité que vous seule pouvez dispenser. Vous êtes libre, mademoiselle ! mon regard même ne doit plus vous rappeler l’effroi qu’il vous a causé ; bientôt, demain peut-être, je retournerai dans ma patrie !

– Maurice ! Maurice ! s’écria Angélique au comble de ses voeux ; et elle se jeta dans les bras de son bien-aimé.

Le comte frémissait de tous ses membres, un feu extraordinaire jaillissait de ses yeux, ses lèvres tremblaient, il laissa échapper un son inarticulé ; mais, se tournant vivement vers la baronne, et lui faisant une question indifférente, il parvint à contenir le sentiment qui le dominait. Pour le colonel, il s’écria plusieurs fois :

– Quelle grandeur d’âme ! Quelle générosité ! Qui pourrait l’égaler en noblesse ! Vous serez mon ami pour la vie ! – Puis il pressa sur son coeur le major, Angélique, la baronne, et dit en riant qu’il ne voulait rien savoir du complot qu’ils avaient formé, mais qu’il espérait qu’Angélique ne souffrirait plus du mal que lui causaient les yeux de revenants.

La journée était avancée ; le colonel pria le major et le comte de prendre place à sa table. On envoya chercher Dagobert, qui arriva bientôt, brillant de joie et de gaieté.

En se mettant à table, on s’aperçut que Marguerite manquait. On annonça qu’elle s’était renfermée dans sa chambre, et qu’elle avait déclaré qu’elle était malade et hors d’état de paraître.

– Je ne sais, dit le baron, ce qui se passe depuis quelque temps dans la tête de Marguerite ; elle est remplie d’humeurs capricieuses et d’obstination ; elle pleure, elle rit sans motif, et ses idées chimériques sont souvent telles qu’elle se rend insupportable.

– Ton bonheur cause la mort de Marguerite, murmura Dagobert à l’oreille du major.

– Visionnaire ! répondit le major, également à voix basse, ne le trouble pas, ce bonheur !

Jamais le colonel ne s’était montré d’une humeur plus charmante ; jamais la baronne, qui avait si longtemps éprouvé des soucis pour le sort de son enfant, ne s’était trouvée plus complètement heureuse ; et comme Dagobert se livrait à tous les élans de la joie, comme le comte, oubliant sa blessure encore toute récente, donnait un libre essor aux traits de son esprit varié, tous les convives semblaient former une guirlande d’heureux auprès du couple fortuné.

Le crépuscule était venu ; le plus noble vin brillait dans le cristal, et l’on buvait gaiement aux deux époux, lorsque la porte de la salle s’ouvrit doucement, Marguerite s’avança d’un pas incertain, couverte d’une blanche robe de nuit, les cheveux épars, pâle, et les traits immobiles. – Marguerite, quelle est cette folie ? s’écria le colonel. Mais Marguerite, sans le regarder, s’avança lentement vers le major, posa sa main glacée sur son sein, plaça un baiser presque insensible sur son front, et murmura d’une voix sourde : – Que le baiser d’une mourante porte bonheur au joyeux fiancé ! – Et elle tomba sans mouvement.

– La malheureuse se meurt d’amour pour le major ! dit Dagobert bas au comte.

– Je le sais ! répondit le comte. Sans nul doute, elle a fait la folie de prendre du poison.

– Au nom du ciel ! s’écria Dagobert épouvanté ; et il s’élança sur le fauteuil où l’on avait déposé Marguerite. Angélique et la baronne étaient auprès d’elle, lui faisant respirer des sels et lui frottant le front d’eaux spiritueuses. Lorsque Dagobert s’approcha, elle venait d’ouvrir les yeux.

– Sois tranquille, ma chère enfant, dit la baronne, tu es malade ; cela se passera.

– Oui, répondit Marguerite en souriant, cela se passera bientôt, car j’ai pris du poison !

Angélique et la baronne poussèrent de grands cris. – À tous les diables, la folle ! s’écria le colonel en fureur. – Que l’on coure chez le médecin ! Allez ! Amenez sur l’heure le premier qu’on trouvera !

Les laquais, Dagobert lui-même, voulurent courir exécuter ses ordres. – Arrêtez ! dit le comte, qui jusqu’à ce moment était resté fort tranquille, vidant avec complaisance son verre, rempli de vin de Syracuse, sa boisson favorite. – Arrêtez ! Si Marguerite a pris du poison, il n’est pas besoin de médecin ; dans ce cas, je suis le meilleur médecin possible. Laissez-moi faire.

Il s’approcha de Marguerite, qui était retombée dans un évanouissement, et qui éprouvait de temps en temps des secousses nerveuses. Il se baissa sur elle ; on remarqua qu’il tirait de sa poche un petit étui, dans lequel il prit une substance qui tint entre ses doigts, et dont il frotta le dos et la poitrine de Marguerite ; puis il dit, en s’éloignant d’elle : – Cette fille a pris de l’opium ; mais je puis la sauver par des remèdes qui me sont connus.

Sur l’ordre du comte, Marguerite fut transportée dans sa chambre, où il resta seul avec elle. – Pendant ce temps, la femme de chambre de la baronne avait trouvé dans la chambre de Marguerite la fiole qui contenait les gouttes d’opium recommandées depuis quelque temps à madame de Grenville. La malheureuse l’avait vidée tout entière.

– Le comte, dit Dagobert d’un air un peu ironique, est un homme bien merveilleux ! Il a tout deviné. Rien qu’en regardant Marguerite, il a su qu’elle avait pris du poison ; et il en a reconnu l’espèce et la couleur.

Une bonne heure après, le comte reparut et annonça que la vie de Marguerite était hors de danger. Jetant un regard sur Maurice, il ajouta qu’il espérait aussi bannir de son âme le principe même du mal. Il demanda que la femme de chambre passât la nuit auprès de Marguerite, lui-même il voulait veiller dans la chambre voisine pour se trouver prêt à la secourir au besoin ; pour se disposer à cette nuit fatigante, il se remit à table avec les hommes, tandis qu’Angélique et la baronne, agitées par cette scène, se retiraient dans leur chambre.

Le colonel donna un libre cours à l’humeur que lui causait ce qu’il nommait le mauvais procédé de Marguerite. Maurice et Dagobert gardaient tristement le silence. Mais plus ils se montraient abattus, plus le comte laissait éclater une gaieté qui ne lui était pas ordinaire, et qui avait en effet quelque chose de cruel.

– Ce comte, dit en se retirant Dagobert à son ami, ce comte produit toujours sur moi un effet étrange ; il me semble toujours qu’il y a quelque chose de surnaturel en lui.

– Ah ! répondit Maurice, l’idée d’un malheur qui menace notre amour m’accable et m’oppresse !

Dans la même nuit, le colonel fut réveillé par l’arrivée d’un courrier venu de la résidence. Le lendemain, il vint trouver la baronne, un peu troublé : – Nous serons bientôt forcés de nous séparer encore, ma chère Élise, dit-il en s’efforçant de paraître calme. La guerre va recommencer de nouveau, après un court intervalle de repos. Hier j’ai reçu l’ordre de me mettre en marche avec mon régiment dès qu’il sera possible, peut-être dès la nuit prochaine.

La baronne pâlit d’effroi et fondit en larmes. Le colonel chercha à la consoler en disant qu’il était convaincu que cette campagne serait courte et glorieuse, et que la satisfaction avec laquelle il la commençait lui faisait pressentir qu’il n’avait nul péril à redouter. – Jusqu’à notre retour, ajouta-t-il, tu pourras aller dans nos terres avec Angélique. Je vous donnerai un guide qui égaiera votre solitude. Le comte Aldini part avec vous.

– Le comte ! au nom du ciel ! s’écria la baronne. Le comte partir avec nous ; après avoir rejeté son amour !... Un Italien adroit, qui sait cacher sa colère au fond de son coeur, et qui la laissera peut-être éclater au moment favorable ! Partir avec ce comte qui, je ne sais pourquoi, m’est devenu hier plus odieux que jamais !

– Hum ! c’est à n’y pas tenir avec l’imagination et les rêves des femmes ? s’écria le colonel en frappant du pied. Elles ne comprennent pas la grandeur d’âme d’un homme supérieur, et elles se figurent qu’il n’y a que de l’amour dans la vie ! Le comte a passé toute la nuit dans l’antichambre de Marguerite, comme il se le proposait. C’est à lui que j’ai porté d’abord la nouvelle de la guerre. Son retour dans sa patrie devient presque impossible, et il a été accablé de cette nouvelle. Je lui ai offert de séjourner dans mes domaines. Après beaucoup d’hésitation, il a enfin accepté, et il m’a donné sa parole de faire tout ce qui serait en son pouvoir pour vous protéger et pour adoucir les ennuis de notre séparation. Tu sais tout ce que je dois au comte ; puis-je lui refuser un asile ?

La baronne ne put, n’osa rien répondre. Le colonel tint parole. Dans la nuit suivante, les trompettes sonnèrent le départ, et les deux amants se séparèrent dans une douleur inexprimable.

Peu de jours après, lorsque Marguerite fut rétablie, la baronne partit pour sa terre avec Angélique. Le comte les suivit avec leurs gens.

Durant les premiers jours, le comte mit une délicatesse infinie dans ses rapports avec les deux dames ; il ne leur rendit visite que lorsqu’elles en exprimèrent le désir, et demeura renfermé dans son appartement ou se livra à des promenades solitaires.

La guerre parut d’abord favorable à l’ennemi ; mais bientôt le sort des armes changea, et la victoire se déclara dans les rangs où combattait le colonel. Le comte apportait toujours le premier les bonnes nouvelles, il était toujours le mieux instruit du sort des armées et de la marche du régiment du colonel. Dans plusieurs affaires sanglantes, ni le colonel ni le major n’avaient reçu la moindre blessure : les lettres les plus authentiques en faisaient foi. C’est ainsi que le comte paraissait toujours devant les deux dames comme un messager de bonheur ; il se montrait plein de dévouement pour Angélique, l’ami le plus tendre et le plus inquiet pour son père ; et la baronne ne pouvait s’empêcher de reconnaître que le colonel avait bien jugé le comte, et que les préjugés qu’elle nourrissait contre lui étaient souverainement injustes. Marguerite elle-même semblait guérie de sa folle passion, et le calme, ainsi que la confiance, étaient rentrés dans le petit cercle.

Une lettre du colonel, adressée à sa femme, et un billet que le major écrivait à Angélique, achevèrent de dissiper tous les soucis. La paix avait été conclue dans la capitale de la France. Angélique était ivre de joie et d’espérance, et c’était toujours le comte qui parlait avec feu des actions d’éclat de Maurice et du bonheur qui souriait à la jolie fiancée. Un jour enfin, il prit la main d’Angélique, et, la portant à son coeur, il lui demanda si elle le haïssait encore comme autrefois. Rougissant de honte, et les yeux humides de larmes, Angélique répondit qu’elle ne l’avait jamais haï, mais qu’elle aimait trop Maurice pour n’avoir pas rejeté avec horreur toute autre union. Le comte la regarda avec gravité, et lui dit solennellement : – Angélique, regardez-moi comme un père. – Et il déposa sur son front un baiser que la pauvre enfant souffrit, car elle se rappela que c’était ainsi que son père avait coutume de l’embrasser.

On s’attendait de jour en jour à voir revenir le colonel dans sa patrie, lorsqu’une lettre vint renverser toutes les espérances. Le major avait été assailli par des paysans, dans un village de la Champagne qu’il traversait pour regagner la frontière : on l’avait renversé de son cheval à coups de faux et de fléaux, et son domestique était parvenu à s’échapper. – Ainsi la joie qui remplissait déjà la maison fut changée en un désespoir sans égal.

 

 

 

II

 

 

 

Toute la maison du colonel était dans l’agitation, On voyait sans cesse monter et descendre les laquais couverts de riches livrées, et la cour était remplie de carrosses qui amenaient les personnes invitées que recevait avec empressement le colonel, la poitrine couverte de décorations acquises dans la dernière campagne.

Dans sa chambre solitaire, parée comme une fiancée, était assise Angélique dans l’éclat d’une beauté accomplie, embellie par la fraîcheur de la jeunesse. Sa mère était auprès d’elle. – Ma chère enfant, lui dit-elle, tu as librement fait choix du comte Aldini pour ton mari. Autant ton père insistait autrefois sur cette union, autant il s’est montré indifférent à ce sujet depuis la mort du malheureux Maurice. Oui, il me semble maintenant qu’il ait lui-même partagé le douloureux sentiment que je ne puis te cacher. Il reste incompréhensible pour moi que tu aies si promptement oublié Maurice. – Le moment décisif approche. – Tu vas donner ta main au comte. – Examine bien ton coeur. – Il est encore temps ! Puisse le souvenir du passé ne jamais obscurcir de son ombre le bonheur de ton union !

– Jamais, s’écria Angélique dont les yeux s’humectèrent de larmes ; jamais je n’oublierai Maurice. Jamais je n’aimerai comme je l’ai aimé ! Le sentiment que je ressens pour le comte est bien différent ! Je ne sais comment il a su gagner mon âme ! Non, je ne l’aime pas, je ne puis l’aimer comme j’aimais Maurice ; mais j’éprouve comme si je ne pouvais pas vivre sans le comte, comme si je ne pouvais penser, sentir que par lui ! Un esprit invisible me dit sans relâche que je dois devenir sa femme, que sans lui il n’est plus d’existence pour moi. – J’obéis à cette voix qui semble la parole mystérieuse du destin...

Une femme de chambre entra pour annoncer qu’on n’avait pas encore trouvé Marguerite qui avait disparu depuis le matin ; mais que le jardinier avait apporté un billet qu’il tenait d’elle, et qu’elle l’avait chargé de remettre à la baronne lorsqu’il aurait achevé de porter ses fleurs au château.

Dans ce billet que la baronne ouvrit aussitôt, se trouvaient ces mots : « Vous ne me reverrez jamais. – Un sort fatal me chasse de votre maison. Je vous en supplie, vous qui m’avez tenu lieu de mère, de ne pas me faire poursuivre. La seconde tentative que je ferais pour me donner la mort serait plus heureuse que la première. – Puisse Angélique savourer à longs traits son bonheur dont la pensée déchire mon âme ! Adieu, soyez heureuse. – Oubliez la malheureuse « MARGUERITE. »

– Cette folle a-t-elle juré de troubler toujours notre repos ! s’écria la baronne irritée ; viendra-t-elle toujours se placer en ennemie entre toi et l’époux que tu choisiras ? – Qu’elle s’éloigne, qu’elle se retire où elle voudra, cette fille ingrate que j’ai traitée comme ma propre enfant ; je ne veux plus me tourmenter à cause d’elle !

Angélique éclata en plaintes et en regrets, et pleura une soeur perdue ; mais sa mère la pria sévèrement de ne pas troubler ce moment solennel par le souvenir d’une insensée. La société s’était réunie dans le salon ; l’heure de se rendre à la chapelle, où un prêtre catholique devait unir les époux, venait de sonner. Le colonel conduisait la fiancée, et chacun se récriait sur la beauté ravissante que rehaussait encore la simplicité de sa toilette ; on attendait le comte. Un quart d’heure s’écoula, et il ne parut point. Le colonel alla le chercher dans son appartement. Il y trouva le valet de chambre qui lui dit que son maître s’était complètement habillé, et que, se trouvant subitement indisposé, il était descendu dans le parc pour respirer plus librement. Il avait défendu à ses gens de le suivre.

Cette démarche du comte agita le colonel ; son coeur battit avec force ; il ne put se rendre compte de l’inquiétude qu’il éprouvait.

Il fit dire à ses hôtes que le comte allait paraître à l’instant ; en même temps, il fit prier un médecin célèbre, qui se trouvait dans la société, de se rendre auprès de lui, et ils descendirent ensemble dans le parc, suivis du valet de chambre, pour chercher le comte. En sortant d’une grande allée, ils se dirigèrent vers un massif où le comte avait coutume d’aller s’asseoir. Ils le virent assis sur un banc de gazon au pied d’un platane, la poitrine couverte de ses ordres étincelants et les mains jointes. Il était appuyé contre le tronc de l’arbre, et les regardait fixement, l’oeil immobile. Ils tressaillirent à cette horrible vue, car les yeux brillants du comte avaient perdu tout leur feu.

– Comte Aldini ! que vous est-il arrivé ? s’écria le colonel. Mais point de réponse, point de mouvement, pas le plus léger souffle ! Le médecin s’élança vers lui, ouvrit son habit, dénoua sa cravate, lui frotta le front ; puis se tournant vers le colonel : – Tout secours est inutile. Il est mort. Il vient d’être frappé d’apoplexie. – Le colonel, rassemblant tout son courage, le pria de garder le silence sur cet événement. – Nous tuerons Angélique sur l’heure si nous n’agissons prudemment, lui dit-il. – Aussitôt il emporta lui-même le corps dans un pavillon voisin, le laissa sous la garde du valet de chambre, et revint au château avec le médecin. En chemin il changea vingt fois de résolution ; il ne savait s’il devait cacher cet événement à la pauvre Angélique, ou se hasarder à tout lui dire avec calme.

En entrant dans la salle, il y trouva tout en désordre. Au milieu d’une conversation tranquille, les yeux d’Angélique s’étaient fermés tout à coup, et elle était tombée évanouie. Elle était étendue, sur un sopha dans la chambre voisine. Non pas défaite, ni pâle ; mais les couleurs de ses joues étaient plus vermeilles, un charme inexprimable, une sorte d’extase céleste était répandue sur ses traits. – Le médecin, après l’avoir longtemps contemplée avec étonnement, assura qu’elle ne courait pas le moindre danger, et que mademoiselle de Grenville se trouvait plongée, d’une manière inconcevable, il est vrai, dans un sommeil magnétique. Il n’osait prendre sur lui de l’arracher à ce sommeil ; mais elle ne devait pas tarder à se réveiller elle-même.

Pendant ce temps, on se parlait d’un air mystérieux dans l’assemblée. La mort du comte s’était répandue on ne savait comment ; chacun s’éloigna en silence ; seulement, d’instant en instant, on entendait rouler une voiture qui partait.

La baronne, penchée sur sa fille, aspirait chaque trait de son haleine. Angélique murmurait des paroles que personne ne pouvait comprendre. Le médecin ne souffrit pas qu’on la déshabillât, il ne permit pas même qu’on la délivrât de ses gants ; le moindre attouchement pouvait lui devenir funeste.

Tout à coup, Angélique ouvrit les yeux, se releva, et s’écria d’une voix retentissante : – Il est là. – Il est là ! Puis elle s’élança vers la porte du salon qu’elle ouvrit avec violence, traversa les antichambres, et franchit les degrés avec une rapidité sans égale.

– Elle a perdu l’esprit ! Ô Dieu du ciel ! elle a perdu l’esprit ! s’écria sa mère.

– Non, non, rassurez-vous, dit le médecin ; ce n’est point de la folie ; mais il se passe quelque chose d’extraordinaire. Et il s’élança sur les pas de la jeune fille.

Il vit Angélique passer comme un trait la porte du château et courir sur la route, les bras étendus ; son riche voile de dentelle et ses cheveux, qui s’étaient détachés, flottaient au gré du vent.

Un cavalier accourut au-devant d’elle, se jeta à bas de son cheval et s’élança dans ses bras. Deux autres cavaliers qui le suivaient, s’arrêtèrent également et mirent pied à terre.

Le colonel, qui avait suivi en toute hâte le médecin, s’arrêta devant ce groupe dans un muet étonnement, et se frappa le front comme pour retenir ses pensées prêtes à l’abandonner.

C’était Maurice qui pressait avec ardeur Angélique sur son sein ; auprès de lui étaient Dagobert et un jeune homme en uniforme de général russe.

– Non ! non ! s’écria plusieurs fois Angélique en serrant convulsivement son bien-aimé dans ses bras, non, jamais je n’ai été infidèle, mon tendre, mon loyal Maurice ! – Ah ! je le sais ! disait Maurice, je le sais, mon ange ! C’est un démon qui t’a entourée de ses pièges infernaux !

Et il emporta plutôt qu’il ne conduisit Angélique vers le château, tandis que les autres les suivaient en silence. Ce ne fut qu’à la porte de sa demeure que le colonel retrouva la force de parler. Il regarda autour de lui d’un air étonné, et s’écria : – Quelles sont donc toutes ces apparitions ?

– Tout s’éclaircira, répondit Dagobert ; et il présenta au colonel l’étranger comme le général russe Bogislav Sohilow, ami intime du major.

Arrivé dans le château, Maurice, sans faire attention à l’effroi de la baronne, demanda d’un ton brusque : – Où est le comte Aldini ?

– Chez les morts ! répondit le colonel d’une voix sourde. Il a été frappé d’apoplexie, il y a une heure.

Angélique trembla de tous ses membres.

– Oui, dit-elle, je le savais. Au moment où il mourut je ressentis une commotion comme si un cristal se brisait en moi ; j’éprouvai un état singulier, et sans doute mon rêve me revint, car lorsque je me réveillai, les yeux terribles n’avaient plus de puissance sur moi ; j’étais dégagée de tous les liens de feu qui m’avaient environnée ! – J’étais libre ! – Je vis Maurice ! – Il venait ! – Je courus au-devant de lui ! – À ces mots elle s’attacha tendrement à son bien-aimé, comme si elle eût craint de le perdre encore.

– Dieu soit béni ! dit la baronne en levant les yeux au ciel ; je sens diminuer le poids qui oppressait mon coeur ; je suis délivrée de l’inquiétude mortelle qui s’était emparée de moi depuis qu’Angélique devait donner sa main au comte !

Le général Sohilow demanda à voir le cadavre. On le conduisit au pavillon. Lorsqu’on découvrit le drap qu’on avait étendu sur le corps, le général recula tout à coup, et s’écria d’une voix troublée : – C’est lui ! – Par le Dieu du ciel, c’est lui !

Angélique était tombée profondément endormie dans les bras du major. On la transporta dans sa chambre. Le médecin prétendit que ce sommeil était bienfaisant, et calmerait l’agitation violente de ses esprits, qui la menaçait d’une maladie grave.

Nul des conviés ne restait au château. – Il est temps enfin, dit le colonel, de découvrir ces terribles mystères. Dis-nous, Maurice, quel ange sauveur t’a rappelé à la vie.

« – Vous savez, dit Maurice, par quelle trahison je fus attaqué dans un village près des frontières. Frappé par un coup de faux, je tombai de cheval, entièrement privé de mes sens. J’ignore combien de temps je restai dans cette situation. Dans un demi-réveil, et l’esprit encore voilé par la douleur, j’éprouvai la sensation qu’on ressent en voyageant en voiture. Il était nuit sombre. Plusieurs voix chuchotaient auprès de moi : c’était la langue française dont on se servait. Ainsi j’étais dans les mains de l’ennemi ! Cette pensée s’offrit à moi, entourée de terreurs, et je retombai dans mon évanouissement. Alors suivit un état qui ne m’a laissé d’autre souvenir que des douleurs violentes, dont ma tête était atteinte. Un matin, je me réveillai l’esprit parfaitement libre. Je me trouvai dans un lit élégant, presque somptueux, tendu de rideaux de soie, ornés de franges et de glands massifs. La chambre, vaste et élevée, était couverte de tapis, et remplie de meubles lourdement dorés, à l’antique mode française. Un inconnu me regardait, presque courbé sur moi, et s’élança vers un cordon de sonnette, qu’il tira fortement. Peu de minutes après, la porte s’ouvrit, et deux hommes entrèrent. L’un d’eux était âgé ; il portait un habit brodé et la croix de Saint Louis à sa boutonnière. Le plus jeune s’approcha de moi, tâta mon pouls, et dit à l’autre : – Tout danger est passé ! il est sauvé !

« Le plus vieux s’annonça alors à moi comme le chevalier de Tressan, dans le château duquel je me trouvais. Il était en voyage, me dit-il, et il passait par le village où j’avais été attaqué, au moment où les paysans se disposaient à me piller. Il parvint à me délivrer de leurs mains. Alors il me fit transporter dans sa voiture, et reprit avec moi le chemin de son château, qui était éloigné de toute communication avec les routes militaires. Là, il m’avait fait soigner des blessures que j’avais reçues à la tête par son chirurgien, homme fort habile. Il conclut en me disant qu’il aimait ma nation, qui l’avait bien accueilli dans les temps calamiteux de la révolution, et qu’il se réjouissait de pouvoir m’être utile. Tout ce qui pouvait me soulager ou me plaire dans son château était à mon service, et il ne souffrirait pas que je le quittasse avant que d’être parfaitement rétabli. Il déplorait, au reste, l’impossibilité où il se trouvait de faire connaître à mes amis le lieu de mon séjour.

53 « Le chevalier était veuf, ses fils absents ; ainsi je me trouvai seul avec lui, le chirurgien et les nombreux domestiques du château. Ma santé se rétablissait doucement, et le chevalier faisait tous ses efforts pour me rendre agréable le séjour de sa terre. Sa conversation était spirituelle, et ses vues plus profondes qu’elles ne le sont d’ordinaire chez sa nation. Il parlait d’arts, de sciences ; mais, autant qu’il le pouvait, il s’abstenait de faire mention des événements du temps. Ai-je besoin de dire que mon Angélique était mon unique pensée, et que ma plus vive douleur était de la savoir affligée de ma mort ! – Je tourmentais sans relâche le chevalier pour qu’il fit parvenir mes lettres au quartier général. Il s’excusa en me disant qu’il ne savait dans quelle direction se dirigeaient alors nos armées, et il me consola en m’assurant que, dès que je serais guéri, il m’aiderait à retourner dans ma patrie. D’après ses discours, je dus conclure que la guerre avait recommencé avec plus d’acharnement, et que les armes avaient été défavorables aux alliés, ce qu’il me taisait par délicatesse.

« Mais je n’ai besoin que de retracer quelques circonstances isolées pour justifier les soupçons que Dagobert a conçus.

« J’étais déjà à peu près délivré de la fièvre, lorsqu’une nuit je tombai dans un état de rêverie incroyable, dont le souvenir, bien que confus, me fait encore frémir. Je vis Angélique, mais c’était comme si son corps n’eût été qu’une vapeur tremblotante que je m’efforçais vainement de saisir. Une autre créature se glissait entre elle et moi, s’appuyait sur ma poitrine, y plongeait la main pour s’emparer de mon coeur, et au milieu des douleurs les plus affreuses, je me sentais saisir d’une volupté infinie. – Le lendemain matin, mon premier regard tomba sur un portrait qui était suspendu au pied de mon lit, et que je n’avais jamais remarqué. Je fus effrayé du fond de mon âme, car c’était Marguerite dont les yeux noirs et animés étaient fixés sur moi. Je demandai au domestique d’où venait ce portrait et qui il représentait. Il me dit que c’était celui de la nièce du chevalier, la marquise de Tressan ; que ce portrait avait toujours été à cette place, et que je ne l’avais remarqué ce matin-là que parce qu’on avait enlevé la veille toute la poussière qui le couvrait. Le chevalier confirma cette réponse du domestique. Depuis, chaque fois que je voulais rêver à Angélique, Marguerite s’offrait devant moi. J’étais en quelque sorte étranger à mes propres sensations, une puissance extérieure disposait de mes pensées, et, dans le délire que me causait cette lutte, il me semblait que je ne pouvais me débarrasser de Marguerite. Je n’oublierai jamais les angoisses de cette cruelle situation.

« Un matin, j’étais étendu sur un sopha, près de la fenêtre, me ranimant aux douces exhalaisons que m’envoyait la brise matinale, lorsque j’entendis au loin les éclats de la trompette. – Aussitôt je reconnais la joyeuse fanfare de la cavalerie russe ; mon coeur bondit de joie, il me semble que chaque son de cet air m’apporte les paroles consolantes de mes amis, qu’ils viennent me tendre la main, me relever du cercueil où une puissance ennemie m’avait renfermé ! – Quelques cavaliers accourent avec la rapidité de l’éclair. Je les regarde. – Bogislav ! mon Bogislav ! m’écriai-je dans l’excès de mon ravissement. Le chevalier entre dans ma chambre, pâle et troublé ; il m’annonce qu’on lui envoie inopinément des soldats à loger ; il prononce quelques mots d’excuse. Moi, sans l’écouter, je m’élance au bas des marches, et je cours tomber dans les bras de Bogislav !

« À mon grand étonnement, j’apprends alors que la paix est conclue depuis longtemps, et que la plupart des troupes est en pleine retraite ; toutes choses que le chevalier m’avait cachées, tandis qu’il me retenait comme un prisonnier dans son château. Personne de nous ne pouvait deviner les motifs de cette conduite, mais chacun soupçonnait une menée sourde et déloyale. Dès ce moment, le chevalier ne fut plus le même ; il se montra constamment grondeur, tracassier, et lorsque je le remerciais avec chaleur de m’avoir sauvé la vie, il ne me répondait que par un sourire rusé et ironique.

 « Après vingt-quatre heures de halte, Bogislav se mit en route, et je laissai avec joie le vieux château derrière moi. » – Maintenant, Dagobert c’est à toi de parler.

« – Qui pourrait douter de la force des pressentiments que nous renfermons dans notre âme ? dit Dagobert. Pour moi, je n’ai jamais cru à la mort de mon ami. L’esprit qui nous révèle la destinée dans nos rêves me disait que Maurice vivait et qu’il était retenu loin de nous par des liens merveilleux. Le mariage d’Angélique avec le comte déchirait mon coeur. – Lorsque je vins ici, il y a quelque temps, lorsque je trouvai Angélique dans une disposition d’esprit qui, je l’avoue, me causa de l’horreur, parce que j’y voyais l’effet d’une puissance surnaturelle, je formai la résolution de faire un pèlerinage en pays étranger pour chercher mon Maurice. Je ne vous parlerai pas du bonheur, du ravissement que j’éprouvai en retrouvant, sur les bords du Rhin, Maurice qui revenait en Allemagne avec le général Sohilow.

« Tous les tourments de l’enfer s’emparèrent de lui en apprenant le mariage d’Angélique et du comte. Mais toutes ses malédictions, toutes ses plaintes cessèrent, lorsque je lui fis part de certains soupçons que je nourrissais, et lorsque je l’assurai qu’il était en mon pouvoir de détruire toutes intrigues du comte. Le général Sohilow tressaillit en entendant prononcer le nom du comte, et, lorsque je lui eus décris sa tournure, son langage et ses traits, il s’écria : – Sans nul doute, c’est lui ! c’est lui-même ! »

– Apprenez, dit le général en interrompant Dagobert, apprenez qu’il y a plusieurs années, ce comte Aldini m’a enlevé à Naples, par un art infernal qu’il possède, une femme que j’adorais. Au moment où je plongeai mon épée dans le corps de ce traître, ma fiancée fut séparée de moi pour jamais. Je fus forcé de m’enfuir, et le comte, guéri de sa blessure, parvint à obtenir sa main. Mais, le jour de leur mariage, elle fut atteinte d’une crise nerveuse dans laquelle elle succomba !

– Ciel ! s’écria la baronne, un sort semblable attendait cette enfant ! – Et cette terrible apparition dont nous parlait Maurice le soir où le comte vint pour la première fois nous surprendre et nous causer tant d’effroi !

– Je vous disais dans ce récit, dit Maurice, que la porte s’était ouverte avec fracas ; il me sembla qu’une figure vague et incertaine traversait la chambre. Bogislav était près d’expirer d’effroi. Je parvins difficilement à le rappeler à lui-même ; enfin il me tendit douloureusement la main et me dit : – Demain, toutes mes souffrances seront terminées. – Sa prédiction se réalisa, mais d’une autre manière qu’il l’avait pensé. Le lendemain, dans le plus épais de la mêlée, il fut atteint à la poitrine d’un coup de biscayen qui le renversa de son cheval. La balle avait frappé sur son sein le portrait de la belle infidèle, et l’avait brisé en mille pièces. Il fut ainsi préservé d’une blessure mortelle, et ne reçut qu’une contusion dont il guérit facilement. Depuis ce temps, mon ami Bogislav a recouvré le calme de son coeur.

– Rien n’est plus vrai, dit le général, et le souvenir de la bien-aimée que j’ai perdue ne me cause plus qu’une mélancolie à laquelle je trouve des charmes. – Mais laissons notre ami Dagobert terminer son histoire.

« – Nous nous remîmes tous trois en route, dit Dagobert. Ce matin, au point du jour, nous arrivâmes dans la petite ville de P***, située à six milles d’ici. Nous comptions y rester quelques heures et repartir. Tout à coup je crus voir Marguerite s’élancer d’une chambre de l’auberge où nous étions, et accourir vers nous. C’était elle, pâle et les yeux égarés. Elle retomba aux genoux du major, les embrassa en s’accusant des crimes les plus noirs, jura qu’elle avait mille fois mérité la mort, et le supplia de l’égorger sur l’heure. Maurice la repoussa avec horreur, et s’échappa. »

– Oui ! s’écria le major en voyant Marguerite à mes pieds, toutes les souffrances que j’avais éprouvées dans le château s’emparèrent encore de moi, et j’éprouvai une fureur que je n’avais jamais ressentie. J’étais sur le point de plonger mon épée dans le sein de Marguerite, lorsque, rassemblant toutes mes forces, je parvins à m’enfuir.

« – Pour moi, reprit Dagobert, je relevai Marguerite, et je la portai dans sa chambre. Bientôt je parvins à la calmer, et j’appris, par ses discours entrecoupés, ce que j’avais soupçonné. Elle me donna une lettre qu’elle avait reçue la veille, à minuit, du comte Aldini. La voici. »

Dagobert tira une lettre de sa poche et lut ce qui suit : « Fuyez, Marguerite ! tout est perdu ! l’homme odieux approche ! Toute ma science ne peut rien contre le destin, qui m’entraîne au moment de réussir. – Marguerite, je vous ai initiée dans des mystères dont la connaissance eût anéanti une femme ordinaire ; mais votre esprit robuste, votre intelligence élevée, ont fait de vous un digne sujet. Vous m’avez bien assisté. Par vous, j’ai dominé l’âme d’Angélique. Pour vous en récompenser, j’ai voulu assurer le bonheur de votre vie ; mais toutes mes opérations ont été vaines. Fuyez ! fuyez pour éviter votre perte ! Pour moi, je le sens, le moment qui approche me donnera la mort. Dès que ce moment viendra, j’irai sous l’arbre à l’ombre duquel nous avons si souvent parlé de cette science mystérieuse. – Marguerite, renoncez à ces secrets ! La nature est une mère cruelle, elle tourne ses forces contre ses enfants audacieux, qui cherchent à soulever ses voiles. – Je tuai jadis une femme au moment où j’allais me plonger avec elle dans les délices de l’amour. Et cependant, insensé que j’étais, j’espérais encore faire servir ma science impuissante à me procurer le bonheur ! – Adieu, Marguerite ! Retournez dans votre patrie ; le chevalier de Tressan aura soin de vous. Adieu ! »

Un long silence suivit la lecture de cette lettre.

– Il faut donc, dit à voix basse la baronne, que je croie à des choses contre lesquelles mon coeur s’est toujours révolté. Mais comment Angélique a-t-elle pu oublier si promptement Maurice ? Je me souviens qu’elle était plongée dans une exaltation continuelle, et que son penchant pour le comte se déclara d’une façon singulière. Elle m’avoua que chaque nuit elle rêvait du comte, et que ces rêves lui procuraient de douces extases.

– Marguerite m’a avoué qu’elle murmurait chaque nuit le nom du comte à l’oreille d’Angélique, reprit Dagobert, et que le comte lui-même s’avançait quelquefois vers la porte, et y demeurait quelques instants les yeux fixés sur votre fille endormie, et les bras étendus vers elle. – Mais sa lettre n’a pas besoin de commentaire. Il est certain que le comte exerçait une grande puissance magnétique, et qu’il l’employait à captiver les forces psychiques. Il était en relation avec le chevalier de Tressan, et il appartenait à cette école qui compte beaucoup d’adeptes en France et en Italie, et dont le vieux Puységur était le chef. Je pourrais pénétrer plus avant dans ces moyens mystérieux, et je pourrais vous expliquer tout ce qui vous paraît surnaturel dans l’influence qu’exerçait le comte. – Mais laissons cela pour aujourd’hui !

– Oh ! pour toujours, s’écria la baronne. Plus rien de ce monde sinistre où règne l’épouvante ! Grâces soient rendues au ciel de nous avoir délivrés de cet hôte terrible.

Le lendemain, on revint à la ville. Le colonel et Dagobert restèrent seuls pour veiller à la sépulture du comte.

Depuis longtemps Angélique était l’heureuse femme du major. Un soir, par un temps orageux de novembre, toute la famille était rassemblée auprès du feu avec Dagobert, dans le même salon où le comte Aldini avait fait son apparition en manière de spectre. Comme alors, les voix mystérieuses des esprits, que l’ouragan et les vents avaient réveillés, sifflaient et mugissaient sur les toits.

– Vous rappelez-vous ?... dit la baronne, les yeux étincelants ; vous souvenez-vous encore ?...

– Surtout point d’histoires de spectres ! s’écria le colonel.

Mais Angélique et Maurice ne purent s’empêcher de dire ce qu’ils avaient ressenti ce soir-là, comme ils s’étaient déjà aimés au-delà de toute expression ; et ils se plurent à rappeler les plus petites circonstances qui s’étaient alors passées.

– N’est-ce pas, Maurice, dit Angélique : ces récits ne t’effraient pas ? Ne te semble-t-il pas, comme à moi, que la voix merveilleuse des vents ne nous parle plus que de notre amour ?

– Oui, sans doute, s’écria Dagobert. Et la machine à thé même, avec ses sifflements, ne me semble plus renfermer que des petits esprits domestiques qui fredonnent une chanson de berceau.

Angélique cacha sa figure, couverte de rougeur, dans le sein de l’heureux Maurice.

 

 

 

 

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Jeudi 03 Décembre 2009Poster un commentaire

 

 

 

 

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E. T. W. HOFFMANN

 

 

 

 

 

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Contes fantastiques

 

 

 

Livre III

 

 

 

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Zacharias Werner

 

 

 

 

 

 

Nous causions :

– Rien ne m’afflige plus, dit Sylvestre, que de voir, au lieu d’une comédie, où tout se rattache à un même fil, où toute l’action tend régulièrement à la formation d’un tout, que de voir, dis-je, une suite de circonstances capricieuses et de situations isolées. Il est fâcheux que ce soit l’un de nos plus vigoureux écrivains dramatiques de ces dernières années qui ait donné le signal de cette manière légère de traiter la comédie. Du temps des anciens auteurs, dans lesquels on ne saurait méconnaître une étude sérieuse de l’art dramatique, le poète s’efforçait toujours de créer un plan substantiel d’où sortaient naturellement les traits comiques, grotesques et spirituels, parce que cela était indispensable : Junger, qui nous semble souvent faible et mou, a toujours travaillé de la sorte, et Bretzner lui-même connaît l’art de faire jaillir l’esprit comique des combinaisons d’un plan : aussi, je l’estime fort.

– Pour moi, dit Lothaire, ses opéras l’ont entièrement perdu dans mon esprit ; ce sont des modèles de ce qu’il ne faut pas faire.

– Vous, qui parlez de règles dramatiques, s’écria Vincent, vous perdez votre temps à raisonner sur une nullité, et l’on peut vous dire, comme Roméo à Mercutio : « Silence, ô silence, mes braves gens ! vous parlez d’un rien ! » Je suis d’avis que nous ne verrons jamais représenter une bonne pièce, par le simple motif que les vieux ouvrages ne conviennent plus du tout à la faiblesse de notre constitution et que nous ne pourrions les digérer ; et, quant aux nouveaux, on n’en saurait écrire de bons. D’où cela vient-il ? J’ai dessein de le dire dans un traité de quarante feuilles, tout au moins ; mais pour le moment, je vous le résumerai en deux mots : nos mœurs pâles et prosaïques nous ont ôté l’esprit qui consiste à jouer avec soi-même, et l’égalité sociale, qui a mis tous nos travers en commun, nous a ôté le goût d’en rire. – Dixi, s’écria Sylvestre, en riant, et là-dessous le grand nom de Vincent, avec scel et paraphe ! J’ai remarqué, au contraire, que les pièces de bas comique diminuent, et dans ce nombre je compte surtout les pièces dites à tiroirs, dans lesquelles un habile coquin trompe un bon homme d’oncle, ou un directeur de spectacle, par d’absurdes travestissements. Cependant, il y a peu d’années, cette nourriture maigre et peu substantielle était le pain quotidien de chaque théâtre.

– Elles continueront d’abonder tant qu’il y aura des comédiens bouffis de vanité, dit Lothaire, et auxquels rien au monde ne semble plus intéressant que de se montrer, dans la même soirée, sous des soubrevestes et des perruques de couleurs diverses, et de se faire admirer comme des merveilles du genre caméléon. J’ai toujours ri en moi-même de cette suffisance qui se donne son apothéose, et qui convertit un homme en marionnette, en le faisant renoncer à son moi, sans lequel il n’est pas d’art comique. C’est d’ordinaire un monsieur bien pincé, bien turbulent, mais sans verve, agile sans nécessité, qui se déploie devant le public afin qu’on l’admire, sans aucunement s’occuper du pauvre comédien qui joue le rôle de compère. Si un emploi peut forcer celui qui le remplit, comme nous le voyons dans Wilhelm Meister, de Goethe, à prendre tous les rôles dans lesquels il y a des coups à recevoir, chaque théâtre devrait avoir un semblable sujet pour jouer les directeurs de spectacle qu’on bafoue ; et il aurait fort à faire, car il n’est pas de comédien qui ne voyage avec un tel rôle dans sa poche, comme passeport et comme lettre de crédit.

– Je me souviens à ce propos, dit Théodore, d’un homme bien singulier que je vis dans une petite ville du midi de l’Allemagne, au milieu d’une troupe de comédiens. C’était le portrait vivant de l’admirable pédant du roman de Goethe. Bien qu’il fût insupportable sur le théâtre, où il psalmodiait ses petits rôles avec une monotonie fatigante, on disait que, dans ses jeunes années, il avait été excellent comédien, et qu’il avait surtout admirablement joué ces rôles d’hôtes fripons qui reviennent presque dans chaque comédie, et dont l’hôte de l’auberge dans Le Monde renversé, de Tieck, déplore si vivement la disparition sur la scène.

Lorsque je le vis, il me sembla avoir parfaitement pris son parti sur le destin qui l’avait sans doute poursuivi rudement ; et, plongé dans une apathie totale, il n’attachait plus de valeur à rien au monde, et particulièrement à lui-même. Rien ne pouvait traverser l’épaisse enveloppe d’indifférence qu’une vie misérable et vulgaire avait formée autour de lui, et il s’y complaisait avec délices. Souvent, cependant, un éclair de génie scintillait du fond de ses yeux creusés, et une expression satirique se répandait sur ses traits, en sorte que, sous la manière humble et soumise à l’excès qu’il affectait envers tout le monde, et surtout envers son directeur, homme puéril et vain, perçait une ironie sanglante. Le dimanche, il avait coutume de venir s’asseoir au bas bout de la table d’hôte de la première auberge de la ville, dans un vêtement propre et bien brossé, mais dont la couleur fantasque et la coupe plus fantasque encore annonçaient le comédien des temps passés. Là, il tâchait de bien vivre, et se livrait aux plaisirs de la table sans proférer une seule parole, bien qu’il se montrât fort modéré sur le chapitre du vin, vidant à peine la bouteille qu’on plaçait devant lui. À chaque verre qu’il se servait, il s’inclinait humblement devant l’hôte, qui l’agréait le dimanche à sa table, en récompense des leçons d’écriture qu’il donnait à ses enfants. Un dimanche, il arriva que toutes les places se trouvèrent prises à la table d’hôte ; il s’en trouvait une seule auprès du vieux comédien, et zeste, je m’y glissai, dans l’espoir de faire paraître au grand jour l’esprit supérieur que mon homme cachait avec tant de sollicitude. Il était difficile, presque impossible, d’approcher du comédien ; quand on croyait le tenir, il se baissait sous vos mains et vous échappait à force d’humilité et de soumission. Enfin, après l’avoir forcé, à grand-peine, à se laisser verser deux verres d’un vin capiteux, il parut se dilater un peu, et parla avec une émotion visible du bon vieux temps du théâtre, qui avait disparu et qui ne reviendrait jamais. À la fin du repas, deux de mes amis vinrent à moi, et le comédien voulut se retirer. Je le retins ferme, bien qu’il protestât du ton le plus misérable « qu’un pauvre comédien usé n’était pas une société digne de messieurs aussi honorables, qu’il n’était nullement convenable qu’il restât, que ce n’était pas sa place, et qu’on ne le souffrait à cette table que pour le petit peu de nourriture qu’on voulait bien lui donner, etc. » – Enfin il céda, mais je dois moins l’attribuer à la persuasion de mon éloquence qu’à l’appât irrésistible d’une tasse de café et d’une pipe d’excellent tabac turc que je lui offris. Il resta donc, et parla avec esprit et vivacité de l’ancienne scène : il avait vu jouer Eckhof et Schroeder ; bref, il se découvrit à nous, et nous vîmes que son état d’abattement provenait des regrets du passé, que ce temps écoulé était le paradis perdu pour lui où il respirait, où il vivait encore, et que, jeté hors de là, il flottait sans soutien et ne savait plus à quoi se prendre. Que cet homme nous surprit lorsque, devenu enfin joyeux et ouvert, il nous récita, avec une énergie d’expression qui pénétra nos âmes, le récit du fantôme dans Hamlet, tel que Schroeder l’a traduit ! (Il n’avait jamais entendu parler de la traduction de Schlegel.) Nous ne pûmes lui refuser de lui exprimer toute notre admiration lorsqu’il prononça quelques passages du rôle de Polonius d’une manière qui nous fit voir devant nos yeux le courtisan que la vie des cours a rendu puéril, sans lui ôter entièrement les principes de sagesse humaine qui réveillent de temps en temps sa raison. Mais tout cela n’était que le prologue d’une scène telle que je n’en vis jamais et qui ne s’effacera plus de ma mémoire. J’arrive maintenant au point de notre conversation qui m’a fait souvenir de mon vieux comédien, et je vous prie de me pardonner ce long préambule. Le pauvre homme était forcé de jouer les misérables rôles de compère, dont nous parlions tout à l’heure, et il devait, dans peu de jours, jouer Le Directeur de spectacle dans l’embarras, avec le directeur du théâtre lui-même, qui s’attendait à briller dans le rôle du comédien mystificateur. Soit que ce jour son ancien esprit (celui qu’il s’efforçait toujours de mortifier) se fût réveillé en lui, soit que, contre son habitude, il eût eu recours au vin pour soutenir sa verve, dès son entrée en scène il se montra tout autre qu’on ne l’avait vu jusqu’alors : ses yeux étincelaient, et la voix sourde et tremblante du vieil hypocondre s’était changée en une basse pleine et sonore, comme en ont au théâtre les oncles riches que la justice poétique amène à la fin des comédies pour punir la folie et récompenser la sagesse. Au reste, les choses se passèrent comme d’ordinaire. Mais quel fut l’étonnement du public lorsque après les premières scènes de travestissement, étant seul, cet homme singulier s’avança sur le bord du théâtre, le sarcasme sur les lèvres, et lui parla à peu près en ces termes : « Est-il bien possible qu’on veuille fonder l’illusion sur un habit taillé de telle ou telle manière, sur une perruque plus ou moins frisée, et soutenir par ces moyens-là un misérable talent que n’anime pas un esprit original ? Le jeune homme qui a voulu de la sorte se faire passer à mes yeux pour un artiste à expédients, pour un génie transformateur, n’aurait pas dû gesticuler si immodérément, puis retomber sur lui-même comme un couteau de poche, et rouler les r d’une façon si fatale à l’oreille ; alors peut-être le public et moi-même n’aurions-nous pas reconnu aussitôt notre petit directeur, comme la chose vient d’arriver à faire pitié !

– Mais comme la pièce doit durer encore une demi- heure, je vais pendant tout ce temps faire comme si je n’avais rien remarqué, bien que cela m’ennuie furieusement et me dérange fort. » Bref, à chaque entrée du directeur, le vieux comédien lui donnait sa réplique d’un air incrédule et d’une façon si divertissante, que la salle retentissait des éclats de rire des spectateurs. Rien n’était plus plaisant que de voir le directeur, tout occupé de ses travestissements, continuer son rôle jusqu’à la fin, sans se douter du tour qu’on lui jouait sur la scène. Il se pouvait que le vieux comédien fût d’accord, pour son méchant complot, avec l’habilleur du théâtre ; toujours est-il que le malheureux directeur était fort long à se vêtir, et les intervalles des scènes que le vieux comédien devait remplir duraient plus longtemps que d’ordinaire. Aussi avait-il le loisir de lancer les brocards les plus amers contre le pauvre directeur, et d’imiter avec une vérité foudroyante son jeu et son langage, ce qui faisait pâmer les spectateurs. Toute la comédie fut ainsi inversée, et les scènes accessoires devinrent les scènes principales, scènes ravissantes et inouïes. Je me rappelle surtout que le vieux comédien annonçait quelquefois au public de quelle manière le directeur allait paraître, imitant d’avance sa mine et ses attitudes, que celui-ci attribuait à l’expression comique de ses traits les rires bruyants qui l’accueillaient, et qui s’adressaient à l’imitation parfaite que l’autre venait d’en faire. Enfin le directeur apprit ce qui s’était passé ; le vieux comédien eut peine à se soustraire aux mauvais traitements dont il le menaçait, et la scène lui fut interdite ; en revanche, le public le prit en affection, et le défendit si chaudement, que le directeur, poursuivi chaque soir par les huées des spectateurs, se vit forcé de fermer son théâtre et d’aller s’établir dans une autre ville. Quelques citoyens honorables, à la tête desquels se trouvait l’hôte de l’auberge, se réunirent pour assurer au vieillard un petit revenu, afin de lui procurer une vie honorable et tranquille. Mais un comédien est un être inexplicable ! Un an s’était à peine écoulé lorsqu’il disparut subitement. Depuis, on le rencontra, courant le pays avec une troupe ambulante, plus misérable et plus mal content que jamais.

– Cette anecdote, dit Ottmar, pourrait trouver place dans un livre de morale à l’usage des comédiens et de ceux qui veulent le devenir.

Pendant que nous causions ainsi, Cyprien s’était levé en silence, et, après avoir fait quelques pas dans la chambre, il s’était établi près de sa fenêtre, derrière les rideaux qui étaient tirés. Au moment où Ottmar se tut, un tourbillon de vent vint mugir dans la chambre, les lumières menacèrent de s’éteindre, tout le pupitre de Théodore devint vivant, mille papiers volèrent çà et là dans la chambre, et les cordes du forté-piano, qui était resté ouvert, rendirent un son prolongé.

– Eh ! Cyprien, que fais-tu ? s’écria Théodore en voyant ses notes littéraires abandonnées à la furie du vent d’hiver. Et chacun s’efforça de sauver les lumières et de se préserver des flocons de neige qui pénétraient de toutes parts.

– Il est vrai, dit Cyprien en refermant la fenêtre, il est vrai que le temps ne permet pas que l’on contemple la nature.

Sylvestre prit par les deux mains Cyprien, qui, dans sa distraction, se laissa reconduire à sa place, qu’il avait quittée. 

– Dis-moi, lui demanda Sylvestre, dans quelles régions inconnues tu t’es égaré ; car ton esprit variable t’avait certainement transporté bien loin de nous.

– Je n’étais pas si loin de vous que tu peux le penser, répondit Cyprien, et c’est votre entretien même qui m’avait ouvert la porte pour m’échapper. Au moment où vous parliez si longuement de comédie, et où Vincent remarquait judicieusement que nous avions perdu de cet esprit qui joue de soi-même, je songeais, moi, que, dans ces temps nouveaux, la tragédie avait révélé plus d’un noble talent. À cette pensée, j’avais été frappé par le souvenir d’un poète qui débuta en prenant l’essor du génie le plus audacieux, mais dont l’esprit, voilé par de sombres nuages, s’affaissa de plus en plus.

– Tu combats ici directement le principe de Lothaire, dit Ottmar ; il prétend que le génie véritable ne baisse jamais.

– Et Lothaire a raison, continua Cyprien, s’il prétend que les plus violents orages de la vie ne peuvent éteindre la flamme sublime qui jaillit de nos âmes ; que les déboires les plus amers, que les événements les plus accablants, luttent vainement contre la puissance divine de l’esprit ; que l’arc ne se tend que davantage ; que la flèche ne part qu’avec plus de rapidité. Mais il en est autrement lorsque l’embryon porte en lui le ver envenimé qui se développe avec sa sève, qui s’attache aux plus belles fleurs de sa vie : l’arbre recèle en lui-même son principe de mort ; il n’est pas besoin de tourmente pour l’abattre.

– Alors il manquait au génie dont tu parles la première des qualités indispensables au poète tragique, qui doit pénétrer avec force et liberté dans la vie. Pour moi, je pense qu’une âme de poète doit être saine en tous points, libre de toute contrainte, et affranchie de ces faiblesses, ou, pour parler comme toi, de ce venin inné qui la ronge sourdement. Où se trouva jamais une âme plus saine et plus libre que celle de notre père sublime, de Goethe ? C’est avec de telles âmes qu’on crée des Goetz de Berlichingen, des Egmont. – Et si l’on peut accorder à notre Schiller cette force de demi-dieu, ce calme intellectuel parfait, la pure auréole de génie qui environne ses héros, et qui nous réchauffe de ses rayons, atteste un esprit créateur. N’oublions pas son brigand Moor, que Tieck nomme avec raison une création titanique. Mais nous voici bien loin de ton poète, Cyprien, et je voudrais que tu nous disses, sans plus de façon, de qui tu veux parler, bien que je croie le deviner.

– Au risque de m’entendre dire, comme vous l’avez fait souvent, que je me jette à travers votre conversation avec des paroles que vous ne pouvez vous expliquer, parce que je ne vous ouvre pas le champ de mes rêves, s’écria Cyprien, je ne craindrai pas de dire : Non, depuis le temps de Shakespeare, jamais un être semblable à ce terrible vieillard ne se montra sur la scène, et afin que vous ne demeuriez pas un seul instant en doute, j’ajouterai que nul poète moderne ne peut se vanter d’avoir produit une conception aussi puissante et aussi tragique que le drame des Fils de la Vallée, de Zacharias Werner.

Nous nous regardâmes avec étonnement ; on repassa rapidement les traits principaux des poésies de Zacharias Werner, et l’on convint qu’on trouvait partout quelque chose de grand, de vraiment fort et tragique, mêlé à des idées bizarres, aventureuses, quelquefois vulgaires, qui témoignaient que le poète n’avait jamais pu parvenir à voir nettement son héros, et qu’il lui manquait cette santé intellectuelle, cette sérénité intérieure sans laquelle, selon Lothaire, il n’est pas de poète tragique. Théodore avait ri en lui-même, comme s’il eût été d’une autre opinion.

–Arrêtez, mes amis, point de précipitation ! s’écria-t-il ; je sais, et seul de vous tous je puis savoir que Cyprien parle d’un poème que le poète n’acheva pas, et qui doit rester inconnu, bien que les amis du poète, que ceux qui vivaient dans son intimité, et à qui il avait communiqué les scènes principales, fussent convaincus de la supériorité de cette œuvre, non pas seulement sur les autres compositions de l’auteur, mais sur toutes les tragédies des temps

modernes

– Je parlais, dit Cyprien, de la seconde partie de La Croix à la Baltique, où paraît cette création gigantesque du vieux roi de Prusse, Waidewuthis. Il me serait impossible de vous dépeindre clairement ce caractère, que le poète semble avoir évoqué du fond des profondeurs de la terre ; bornons-nous à entrevoir le mécanisme qui met en jeu ce personnage. – Les traditions historiques attribuent la première culture des anciens peuples de la Prusse à leur roi Waidewuthis. Il établit les droits de la propriété ; les champs furent limités ; il fit prospérer l’agriculture, et il donna un culte religieux à son peuple, en taillant lui-même trois idoles, auxquelles on faisait des sacrifices sous un chêne antique où il les avait suspendues. Mais une puissance funeste s’empare de lui alors qu’il se croit lui-même le dieu du peuple qu’il gouverne. Ces raides et grossières idoles qu’il a taillées de ses propres mains, afin que la force et la volonté se courbent devant cette représentation inanimée de la puissance d’en haut, s’animent tout à coup et s’éveillent à la vie. Ces esclaves soulevés contre leur maître, ces créatures révoltées contre leur créateur, tournent contre lui les armes dont il les a munis, et alors commence une lutte inouïe entre le principe surnaturel et le principe humain.

– Je ne sais si je me suis expliqué bien clairement, et si j’ai réussi à vous faire comprendre l’idée colossale du poète ; mais, pour moi, je ne puis me défendre d’une secrète épouvante en songeant à ce Waidewuthis.

– En effet, dit Théodore, notre ami Cyprien vient de pâlir, et sa frayeur nous prouve combien il a été frappé de ce tableau merveilleux dont il ne nous montre que quelques traits. Pour Waidewuthis, le poète l’a peint avec une vigueur miraculeuse, et il l’a fait assez fort et assez gigantesque pour qu’il soit digne de la lutte, et pour que la victoire que remporte sur lui le christianisme nous paraisse plus grande et plus belle. Dans quelques scènes, ce vieux roi m’a semblé comme s’il était, pour parler comme Dante, l’imperador del doloro regno lui-même, qui vient errer sur la terre. Mais quant à la manière dont le poète a voulu terminer son ouvrage, il est difficile de le pressentir. Rien, du moins, ne me l’a fait deviner.

– Pour moi, dit Vincent, il me semble qu’il est arrivé au poète avec sa tragédie comme au roi Waidewuthis avec ses idoles : son ouvrage a grandi au-dessus de sa tête, et il n’a pas eu assez de force pour le maîtriser. En général, s’il est vrai, comme le pense Cyprien, que le vieux roi avait les meilleures dispositions pour devenir un satan accompli, je ne vois pas alors comment on peut assez le rattacher à la terre pour faire de l’intérêt dramatique. Pour cela, il faudrait que ce satan fût un véritable héros de royauté.

– Et cela est en effet, répliqua Cyprien. Pour le prouver, il faudrait savoir par cœur plusieurs scènes que le poète nous communiqua. Je me souviens encore vivement d’un passage qui me parut admirable. Le roi Waidewuthis prévoit qu’aucun de ses fils ne pourra hériter de sa couronne. Il élève, pour en faire son héritier, un enfant qui paraît, je crois, dans la tragédie, d’abord à l’âge de douze ans. Dans la nuit ils se sont assis tous deux, Waidewuthis et l’enfant, auprès d’un feu, et le roi s’efforce d’enflammer son élève aux idées de puissance divine et absolue des despotes. – Ce discours de Waidewuthis, qui me sembla fort beau, était entièrement écrit. L’enfant tenant dans ses bras un jeune loup, fidèle camarade de ses jeux qu’il a élevé, écoute attentivement les paroles du vieillard, et lorsque celui-ci lui demande s’il sacrifierait bien son loup pour obtenir une telle puissance, l’enfant le regarde fixement, saisit son loup et le jette sans rien dire dans les flammes.

– Je sais, dit Théodore en voyant Vincent sourire, je sais ce que vous allez dire ; j’entends déjà le jugement sévère par lequel vous allez condamner le poète, et je vous avoue qu’il y a peu de jours je me serais joint à vous, moins par conviction que par le chagrin de voir Werner égaré sur une route qui nous éloigne à jamais de lui, et qui ne peut nous laisser le désir de le voir revenir à nous. Mais maintenant je suis désarmé, entièrement

désarmé, car j’ai lu la préface de sa tragédie La Mère des Machabées, morceau qui ne saurait être compris que par le petit nombre d’amis que le poète avait rassemblés autour de lui dans les bonnes années de son génie, et qui renferme la plus touchante confession de sa faiblesse coupable, les plaintes les plus douloureuses sur le bonheur qu’il a perdu à jamais. Peut-être cet aveu s’est-il involontairement échappé de son âme, et lui-même n’a-t-il pas compris l’intention profonde qui se dévoilait dans ses paroles aux amis qu’il avait abandonnés. Il me semblait, en lisant cette préface remarquable, que les rayons lumineux du génie de Werner apparaissaient à moi du milieu d’un nuage, et le poète s’offrait à mes yeux comme un monomane à qui son idée fixe laisse des moments lucides, où, au lieu de déplorer ses faiblesses et ses erreurs, il s’efforce d’entasser d’ingénieux sophismes pour les faire excuser. Dans ce discours, Werner parle de cette seconde partie de La Croix à la Baltique qui nous occupe en cet instant, et il avoue... Ne fais pas d’aussi folles grimaces, Lothaire ; ne t’agite pas ainsi sur ta chaise, Ottmar ; l’auteur des Fils de la Vallée mérite bien que nous parlions de lui avec quelque ferveur. Mon cœur est plein de cet homme, et il faut que je donne un libre cours à ma pensée qui déborde !

– Tu auras beau te fâcher, trépigner, m’injurier et me maudire, mon pauvre Théodore, s’écria Vincent ; il faut que je lance au milieu de tes méditations une petite anecdote qui jettera, du moins pendant quelques minutes, un rayon de clarté sur toutes ces figures sombres. – Notre poète avait invité quelques amis à venir entendre la lecture du manuscrit de La Croix à la Baltique. dont ils connaissaient des fragments qui avaient excité leur curiosité au plus haut degré. Assis, comme d’usage, au milieu du cercle, près d’une petite table sur laquelle brûlaient deux bougies sur de hauts flambeaux, le poète avait tiré son manuscrit de son sein et placé devant lui son mouchoir de soie teint en bleu de Prusse, nuance vraiment vernaculaire et tout à fait de circonstance. – Un profond silence règne à l’entour, pas un souffle ne se fait entendre ! – Werner se compose une de ces physionomies railleuses qui lui sont propres et qui sont au-delà de toute description, et il commence : – Vous vous souvenez sans doute qu’à la première scène, au lever du rideau, les Prussiens sont assemblés sur les bords de la mer Baltique, et invoquent, par leurs noms, les divinités sauvages qu’ils viennent adorer. – Il commence donc :

Bankputtis ! Bankputtis ! Bankputtis !

Puis une pause. Alors s’élève d’un coin de la chambre la voix douce d’un des auditeurs : « Mon cher ami ! mon admirable et excellent Werner ! si tu as écrit tout ton poème dans ce maudit langage, le diable m’emporte si personne de nous y comprendra quelque chose ; et vraiment tu feras bien de commencer tout de suite par la traduction. »

On se mit à rire ; Cyprien et Théodore restèrent seuls graves et silencieux.

– Je passe, dit Théodore, sur l’anecdote de Vincent, et je me garderai de disculper mon ami de ses bizarreries ; ce serait chose insensée et de mauvais goût. Laissez-moi plutôt vous poser un problème psychique pour vous faire comprendre par quelles circonstances singulières la sublime organisation de notre poète a dégénéré ; et en revenant à la comparaison de Cyprien, pour vous montrer que le plus bel arbre peut porter en soi, dès sa naissance, les germes de sa destruction. – Représentez-vous une mère malade, malade d’esprit ; je ne parle point de cette folie puérile des femmes, qui est d’ordinaire en elles le résultat de l’affaiblissement du système nerveux ; j’ai plutôt en vue cet état exagéré de l’âme où le principe psychique, exhalé en traits de flammes par l’action d’une imagination ardente, s’est changé en un poison qui dévore les sources de l’existence, et jette l’homme dans le rêve perpétuel d’une autre vie, que, dans son délire, il prend pour cette vie d’ici-bas. Une femme, pourvue d’ailleurs d’esprit et d’âme, ressemble plus, en cet état, à une pythonisse qu’à une folle, et dans la lutte des deux principes qui s’agitent en elle, ses discours ont, à certaines oreilles, le caractère des paroles d’en haut. Figurez-vous donc une telle femme, dont l’idée fixe consiste à se croire la vierge Marie, et à tenir le fils qu’elle a enfanté pour le Christ, pour le fils de Dieu ; et chaque jour, à chaque

heure, elle l’annonce à cet enfant, qu’on ne peut séparer d’elle : c’est la mère de notre poète ! L’enfant est richement doté des qualités de l’âme et de l’esprit, il a surtout reçu en partage une imagination de feu. Ses parents, ses maîtres, pour lesquels il a une profonde estime, en qui il met sa confiance, tous lui disent que sa pauvre mère est folle, et il voit lui-même l’aberration de cette femme augmenter dans les diverses maisons de fous où elle séjourne. Mais les paroles de sa mère ont profondément pénétré dans son cœur, il croit entendre des révélations d’un autre monde, et il sent vivement grandir en lui les croyances qui anéantissent la force de sa raison. Ce que sa mère lui a dit sur le train de ce monde, sur le mépris, sur les dédains que doivent endurer les élus de Dieu, revient sans cesse à sa pensée, il en trouve la confirmation dans la vie, et lorsque ses camarades de collège le sifflent ou le bafouent, il se regarde déjà comme un martyr. – Que vous dirais-je ! la pensée que la prétendue folie de sa mère, dont l’esprit lui semble si élevé, si au-dessus du monde réel, n’est que l’expression prophétique de sa destinée, n’a-t-elle pas dû germer dans la tête de cet enfant ? C’est un élu des puissances du ciel, un saint, un prophète ! Exista-t-il jamais pour un jeune homme à imagination bouillante une cause plus violente d’exaltation mystique ?

Laissez-moi supposer encore que ce jeune homme, impressible au degré le plus funeste, est entraîné vers le péché, vers toutes les jouissances, vers toutes les corruptions de la terre. Je veux passer en détournant la vue devant l’affreux spectacle de la nature humaine en combat avec les penchants vicieux qui s’insinuent dans l’âme du malheureux jeune homme, dont le sang trop brûlant augmente encore l’ardeur du poison. Je ne veux point pénétrer plus avant dans ce mystère de contradictions, c’est le ciel et l’enfer qui luttent ensemble, et c’est ce combat mortel qui fait naître à ses yeux une pensée dont on ne peut expliquer le sens par rien de ce qui se passe dans la nature humaine. – Et que devient cet enfant lorsque, mûri par l’âge, arrivé au temps où le péché, dépouillé de son brillant vernis, se montre dans sa nudité dégoûtante, son imagination, qui a sucé dès le berceau avec le lait maternel, le germe de cette folie mystique, poussée par des tourments et des angoisses infinies, voit un culte qu’elle a fui venir au-devant d’elle avec des lévites au visage riant et consolateur, avec des hymnes de joie, des chants de triomphe, des bannières d’or et de soie, et des cassolettes fumantes d’encens ? Quelle révolution subite s’opère dans son âme éperdue lorsqu’une voix pleine de douceur, imposant silence aux accents sévères de sa conscience, lui vient dire : « Tu étais frappé d’aveuglement lorsque tu voulais soutenir des combats intérieurs. Le voile est tombé : reconnais que le péché est le stigmate de la nature divine, de la vocation céleste, dont la puissance éternelle a marqué ses élus. Ce n’est que lorsque tu osas résister à tes penchants mondains, à la volonté de Dieu, qu’il dut rejeter l’enfant rebelle, la créature aveuglée. Le feu épuré de l’enfer sert à former l’auréole de gloire des saints ! » Ainsi ce terrible et fallacieux hypermysticisme rend le courage au malheureux, alors que les derniers débris de son être intelligent lui échappant, le rendent semblable à l’insensé dont le mal devient incurable quand il en vient à se complaire et se délecter dans sa folie.

– Assez, assez ! s’écria Sylvestre ; Théodore, je t’en supplie, n’en dis pas davantage. Tes dernières paroles me rappellent le dogme terrible du père Molinos et les leçons abominables du quiétisme. J’ai tremblé de tous mes membres en lisant l’une des maximes de ce dogme. « Il ne faut avoir nul égard aux tentations, ni leur apporter aucune résistance. Si la nature se meut, il faut la laisser agir ; ce n’est que la nature. » Cela nous conduit... – Beaucoup trop loin ! s’écria Lothaire. Trêve de toutes ces folies sublimes qui nous mèneraient droit aux discussions théologiques. Pendant ce temps, Théodore avait passé dans la chambre voisine ; il revint, portant un portrait voilé qu’il posa sur la table en l’appuyant contre la muraille, et de chaque côté il plaça deux lumières. Tous les yeux se tournèrent vers cet objet, et lorsque Théodore enleva rapidement le voile, un léger cri s’échappa de toutes les bouches. C’était l’auteur des Fils de la Vallée, peint en buste, d’une ressemblance si admirable que l’image semblait dérobée dans le miroir.

– Oui, s’écria Ottmar avec enthousiasme, de ces touffes épaisses de sourcils bruns s’échappe le feu mystique qui entraîna la ruine du poète ! Mais cette bonté qui se peint dans tous ses traits, ce rire de l’humour véritable qui se joue sur ses lèvres et qui cherche vainement à se cacher sous la main qui soutient son menton allongé, tout cela m’entraîne vers le mystique, qui, plus je le regarde, me semble se rapprocher de l’humanité.

– Tu as raison, Ottmar, s’écria Vincent ; ces regards sombres s’éclaircirent, il se montre plus humain, et homo factus est ! Voyez, il sourit ! Tout à l’heure, il va nous adresser des paroles réjouissantes. – Une ironie divine, un bon mot fulminant voltigent sur ses lèvres.

Allons, courage, Zacharias ! Ne te gêne pas, tu es au milieu de tes amis ; nous t’aimons, railleur caverneux !

Allons, camarades, allons, mes frères, le verre en main, notre sublime humoriste ne nous en voudra pas de faire une libation de punch devant son image, pour apaiser le dieu qui préside aux gémonies. Les amis élevèrent leurs coupes remplies pour accomplir ce vœu.

– Permettez-moi, dit Théodore, d’ajouter encore quelques mots. N’oubliez pas que je n’ai eu d’autre but, en vous dévoilant quelques circonstances ignorées de la vie de Werner, que de faire sentir bien vivement combien il est injuste et dangereux de juger des sensations d’un homme dont on n’a point scruté le cœur, et quel manque de générosité il y aurait à poursuivre de froides railleries un homme qui a succombé à une puissance inouïe à laquelle on n’eût sans doute pas résisté soi-même. Qui jettera la première pierre à l’homme sans défense qui a fait lui-même couler le sang de son propre cœur ? Eh bien mon but est atteint. Vous-même, ses juges inexorables, votre pensée a changé subitement lorsque vous vous êtes trouvés face à face avec lui. Sa physionomie dit vrai. Dans ces beaux jours où il vivait amicalement à mes côtés, je le reconnaissais pour le meilleur, pour le plus aimable des hommes, et tous les écarts de son esprit, qu’il mettait plutôt en lumière par son ironie qu’il ne cherchait à les cacher, ne firent que le présenter sous un aspect plus séduisant. Non, il n’est pas possible que toutes les fleurs de cet esprit se soient flétries par un souffle empoisonné ! Non, si cette image pouvait s’animer, Werner apparaîtrait au milieu de nous avec toute sa vie et tout son génie. Puissions-nous n’avoir vu que les ténèbres qui précèdent le lever du jour ! Puissent les rayons de la foi véritable se ranimer en lui ! puissent les forces de son âme, rafraîchies par une vie nouvelle, se réveiller pour mettre le sceau à une œuvre qui doit couronner sa gloire ! Et maintenant, amis, choquons nos verres dans ce joyeux espoir ! Les amis choquèrent leurs verres avec fracas, et formèrent un demi-cercle autour de l’image du poète.

– Et pour moi, s’écria Vincent, je bois au divin poète, n’importe qu’il soit abbé, jésuite, cardinal, pape même, ou évêque in partibus infidelium, par exemple, de Paphos !

Vincent avait, selon sa coutume, mis un terme à notre enthousiasme par une plaisanterie. Les amis reprirent leurs places, et Théodore, voilant de nouveau le portrait du poète, l’emporta en silence.

 

 

 

 

 

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Jeudi 03 Décembre 2009Poster un commentaire

 

 

 

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E. T. W. HOFFMANN

 

 

 

 

 

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Contes fantastiques


 

 

 

Livre III

 

 

 

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L’église des Jésuites

 

 

 

 

 

 

 

 

Enfoncé dans une misérable chaise de poste, que lesvers avaient abandonnée par instinct, comme le navire de Prospero, j’arrivai enfin, après avoir couru vingt fois danger de la vie, devant une auberge sur le marché de G**. Tous les malheurs que j’avais évités, étaient tombés sur ma voiture, qui resta brisée à la porte du maître de poste de la dernière station. Quatre chevaux, maigres et exténués, amenèrent en quelques heures, à l’aide de plusieurs paysans et de mon domestique, l’équipage vermoulu ; les gens entendus arrivèrent, secouèrent la tête, et prétendirent qu’il fallait une réparation générale, qui durerait au moins deux ou trois jours. La ville me parut amicale ; ses environs pittoresques, et cependant je m’effrayai du séjour forcé dont j’étais menacé. Si jamais, lecteur bénévole, tu as été contraint de séjourner trois jours dans une petite ville où tu ne connaissais personne, – personne ! Si jamais tu as éprouvé cette douleur profonde que cause le besoin non satisfait de communiquer ce qu’on éprouve, tu sentiras avec moi ma peine et mon tourment. En nous autres, l’esprit de la vie se ranime par la parole ; mais les habitants d’une petite ville sont

comme un orchestre d’amateurs qui ne s’exercent qu’entre eux, et qui ne jouent avec justesse que leurs parties habituelles ; chaque son d’un musicien étranger cause une disparate dans leurs concerts et les réduit

aussitôt au silence.

Je me promenais de long en large dans ma chambre, en proie à ma mauvaise humeur ; tout à coup, je me souvins qu’un de mes amis qui avait habité cette ville durant deux ans, m’avait souvent parlé d’un homme savant et spirituel qu’il avait connu jadis. Je me souvins même de son nom : c’était le professeur Aloysius Walter du collège des Jésuites. Je résolus d’aller le trouver, et de profiter de la connaissance de mon ami

pour moi-même. On me dit au collège que le professeur

Walter était occupé à enseigner, mais qu’il aurait

bientôt terminé sa leçon. On me laissa le choix de

revenir ou de me promener, en l’attendant, dans les

salles extérieures. Je choisis ce dernier parti. Les

maisons, les collèges et les églises des jésuites sont

toujours construits dans ce style italien, dérivé de la

forme et de la manière antique, qui préfère la grâce et

l’éclat, à la gravité sacrée et à la dignité religieuse.

Ainsi, dans l’édifice que je parcourais, les salles hautes,

vastes et bien aérées, étaient enrichies d’une brillante

architecture ; et des images des saints placées çà et là

entre des colonnes ioniques, ressortaient singulièrement

sur des supports chargés d’amours et de génies

dansants, d’ornements représentant des fruits, des fleurs

et même les productions les plus appétissantes de la

cuisine.

Le professeur arriva. Je le fis souvenir de mon ami,

et je réclamai l’hospitalité pendant mon séjour forcé

dans la ville. Je trouvai le professeur tel que mon ami

me l’avait dépeint, s’exprimant avec goût, homme du

monde ; bref, toutes les manières d’un ecclésiastique

distingué, versé dans les sciences, et qui a souvent

regardé par-dessus son bréviaire, dans la vie, pour

savoir au juste comme les choses s’y passent. En

trouvant sa chambre ornée avec toute l’élégance

moderne, je revins à mes réflexions sur les salles, et je

les communiquai au professeur. – Il est vrai, dit-il, nous

avons banni de nos édifices cette sombre gravité, cette

majesté écrasante qui resserre le cœur dans les

constructions gothiques, et qui excite même une horreur

secrète ; et l’on doit nous savoir gré de nous être

approprié l’agréable sérénité des temples antiques. –

Mais, repris-je, cette sainte grandeur, cette majesté de la

construction gothique n’expriment-elles pas l’esprit

véritable du christianisme, de ce culte infini et

inexprimable qui combat directement l’esprit du

paganisme, dont les dieux ont pris leurs formes sur la

terre !

Le professeur se mit à rire. – Eh ! dit-il, il faut

reconnaître la nature divine dans ce monde, et cette

reconnaissance ne peut avoir lieu que par des symboles

agréables tels qu’en offre la vie qui n’est aussi qu’un

esprit céleste descendu dans ce monde terrestre. Sans

doute, notre patrie est là-haut ; mais tant que nous

séjournons ici-bas, notre empire est aussi de ce monde.

– Sans doute, pensais-je à part moi, dans tout ce que

vous avez fait, vous avez bien démontré que votre

empire est de ce monde. Mais je ne dis nullement ce

que je pensais au professeur Aloysius Walter, et il

continua : – Ce que vous dites, au sujet de notre

bâtiment, ne peut se rapporter qu’à l’élégance de ses

formes. Ici où le marbre manque entièrement, où les

grands peintres ne voudraient pas travailler, on ne s’est

élevé à la tendance nouvelle, que par artifice. Nous

faisons beaucoup en employant le stuc, et le peintre se

borne d’ordinaire à imiter le marbre, comme on le fait

en ce moment dans notre église qu’on décore à neuf,

grâce à la libéralité de nos patrons.

J’exprimai le désir de voir l’église ; le professeur

m’y conduisit, et entrant dans l’avenue de colonnes

corinthiennes que formait la nef, je sentis vivement

l’impression agréable que produisait cette architecture

élégante. Au côté gauche du maître-autel, on avait élevé

un grand échafaud sur lequel se tenait un homme qui

peignait le mur en gallio antique. – Eh ! comment cela

va-t-il, Berthold ? lui cria le professeur.

Le peintre se retourna vers nous, mais il se remit

aussitôt à travailler, en disant d’une voix sourde des

paroles presque inintelligibles. – Beaucoup de

tourments, – un mur contourné, – point de lignes à

employer, – des animaux, – des singes, des visages

d’hommes. Ô pauvre fou que je suis !

Ces derniers mots, il les prononça avec cette voix

qui exprime les plus effroyables douleurs de l’âme ; je

me sentis frappé de la manière la plus singulière ;

chacune de ses paroles, l’expression de son visage, le

regard qu’il avait lancé au professeur, me mettaient

devant les yeux toute l’existence déchirée d’un artiste

malheureux. – L’homme pouvait avoir quarante ans au

plus ; en dépit de son sale accoutrement de peintre, sa

tournure avait quelque chose de fort noble ; et si le

chagrin avait décoloré ses traits, il n’avait pas pu

éteindre le feu qui brillait dans ses yeux noirs. Je

demandai au professeur quel était ce peintre ? – C’est,

me dit-il, un artiste étranger qui se trouvait ici justement

au temps où la réparation de l’église fut résolue. Il

entreprit avec joie le travail que nous lui offrîmes, et, en

vérité, son arrivée fut un coup de fortune pour nous ;

car nous n’eussions jamais trouvé, ni dans la ville, ni

dans les environs, un peintre assez habile pour exécuter

ce travail. Au reste, c’est le meilleur homme du monde ;

nous l’aimons tous, et il a été accueilli avec plaisir dans

le collège. Outre les honoraires que nous lui donnons

pour son travail, nous le défrayons de ses dépenses ;

mais cette générosité nous coûte fort peu, car il est

presque trop sobre, ce qu’il faut attribuer à son état

maladif. – Mais, dis-je, il me semble aujourd’hui si

sombre, si irrité ! – Ceci tient à une cause particulière,

répondit le professeur. Mais allons voir quelques

tableaux d’autel qu’un heureux hasard nous a procurés,

il y a quelque temps. Il ne se trouve qu’un seul original,

un dominichino. Les autres sont de maîtres inconnus de

l’école italienne ; mais si vous êtes sans préjugés, vous

conviendrez qu’ils pourraient porter les noms les plus

célèbres.

Je trouvai les choses telles qu’avait dit le professeur.

Le morceau original était l’un des plus faibles, s’il

n’était le plus faible de tous, tandis que la beauté de

plusieurs autres m’attirait irrésistiblement. Une toile

était tendue sur un des tableaux d’autel. J’en demandai

le motif. – Ce tableau, dit le professeur, est le plus beau

de tous ceux que nous possédons. C’est l’ouvrage d’un

jeune artiste des temps modernes ; – son dernier sans

doute, car son vol a cessé. Nous devons, dans ces jours-

ci, pour de certains motifs, laisser ce tableau couvert de

la sorte ; mais peut-être demain ou après-demain,

pourrai-je vous le montrer.

Je voulus en demander davantage, mais le

professeur doubla le pas en entrant dans la travée ; ce

fut assez pour me faire comprendre qu’il ne voulait pas

me répondre.

Nous revînmes dans le collège, et j’acceptai

volontiers l’invitation du professeur, pour visiter, le

soir, avec lui, un lieu de plaisance près de la ville. Nous

rentrâmes fort tard, un orage s’était élevé, et à peine

regagnais-je ma demeure, que la pluie tomba à torrent.

Vers minuit, le ciel s’éclaircit, et le tonnerre ne gronda

plus que dans le lointain. L’air, purifié et embaumé par

de doux parfums, pénétrait dans ma chambre par les

fenêtres ouvertes ; bien que je fusse fatigué, je ne pus

résister à la tentation de faire une promenade. Je parvins

à réveiller un valet grondeur, et plus difficilement, à lui

persuader que sans être entièrement fou, on pouvait

avoir la fantaisie de se promener à minuit. Enfin, je me

trouvai dans la rue. En passant devant l’église des

Jésuites, j’aperçus à travers les vitraux une vive

lumière. La petite porte était entrouverte, j’entrai et je

vis un grand cierge allumé devant une niche immense.

En m’approchant, je remarquai qu’un filet de cordes

était étendu devant la niche, et sous ce filet une longue

figure montait et descendait sur une échelle, tout en

traçant des lignes sur la muraille. C’était Berthold qui

recouvrait exactement de couleur noire l’ombre que

projetait le filet. Près de l’échelle, sur un grand

chevalet, se trouvait le dessin d’un autel. Je

m’émerveillai de cette ingénieuse idée. Si le lecteur est

quelque peu familier avec l’art de la peinture, il saura,

sans autre explication, ce que Berthold prétendait faire

avec ce filet dont il dessinait l’ombre sur la niche.

Berthold avait à peindre dans cette niche, un autel en

saillie. Pour transporter exactement son dessin sur de

plus grandes dimensions, il fallait qu’il couvrît de

lignes croisées son dessin et le plan sur lequel il voulait

tracer sa grande esquisse ; mais ce n’était pas une

surface plane sur laquelle il avait à peindre, c’était une

niche demi-circulaire, et il était impossible de trouver

autrement que de la manière ingénieuse qu’il avait

imaginée les rapports des lignes droites et des lignes

courbes. Je me gardai de me placer devant le flambeau,

car ma présence eût été trahie par mon ombre ; mais je

me tins assez près pour observer le peintre. Il me parut

tout autre, peut-être était-ce l’effet de la lueur du

flambeau ; mais son visage était animé, ses yeux

étincelaient d’un contentement intérieur, et lorsqu’il eut

achevé de tirer ses lignes, il se plaça devant son

ouvrage, les mains sur les côtés, et se mit à siffler

joyeusement. Puis, il se retourna pour détacher le filet.

Ma figure s’offrit alors à lui. – Eh ! là ; eh là ! s’écria-t-

il, est-ce vous, Christian ?

Je m’approchai en lui disant ce qui m’avait attiré

dans l’église ; et vantant l’heureuse idée du filet, je me

donnai à lui pour un connaisseur et un amateur en

peinture.

Sans me répondre, Berthold reprit : – Christian n’est

rien qu’un paresseux. Il voulait m’aider bravement

toute la nuit, et sûrement, il est couché quelque part sur

l’oreille ! – il faut que mon ouvrage avance ; car

demain, il ne fera peut-être plus bon à peindre dans

cette niche ; et seul, je ne puis rien faire !

Je m’offris à lui servir d’aide. Il se mit à rire, me prit

par les épaules, et s’écria : – C’est une excellente

plaisanterie. Que dira Christian, lorsqu’il verra demain

qu’il est un âne et que je me suis passé de lui ? Allons,

venez, frère inconnu et compagnon étranger, venez

donc m’aider !

Il alluma quelques flambeaux, nous traversâmes

l’église ; nous apportâmes des bancs et des planches, et

bientôt un bel échafaudage s’éleva dans la niche. –

Allons, à votre ouvrage, s’écria Berthold en montant.

Je m’étonnais de la rapidité avec laquelle Berthold

transportait son dessin sur de grandes dimensions ; il

tirait hardiment ses lignes, toujours pures et exactes.

Accoutumé de bonne heure à de pareilles choses, je lui

aidais fidèlement, tantôt en me tenant au-dessus de lui,

tantôt au-dessous, en arrêtant les lignes aux points

indiqués, en lui taillant des charbons et les lui

présentant, etc. – Vous êtes un excellent aide ! s’écria

Berthold tout joyeux. – Et vous, répondis-je, le peintre

d’architecture le plus exercé qu’il y ait. N’avez-vous

jamais, avec une main aussi sûre que la vôtre, tenté

d’autres genres de peinture ? Pardonnez-moi ma

question. – Qu’entendez-vous par là, dit Berthold ? –

Eh bien ! je pense que vous êtes appelé à quelque chose

de mieux que de peindre du marbre sur des murs

d’église. La peinture architecturale est toujours un

genre en sous-ordre : le peintre d’histoire, le peintre de

paysage, sont placés plus haut. Le génie et

l’imagination partent à plein vol, lorsqu’ils ne sont pas

contenus dans les limites étroites des lignes

géométriques. Ce qu’il y a d’imagination et d’effet dans

votre peinture, cette perspective qui trompe l’œil, tient à

un calcul exact, et n’est qu’une spéculation

mathématique.

Tandis que je parlais ainsi, le peintre avait déposé

ses pinceaux, et il avait appuyé sa tête sur sa main. –

Ami inconnu, dit-il d’une voix sourde et solennelle, tu

blasphèmes en voulant assigner des rangs aux branches

diverses de l’art, comme aux vassaux d’un même roi.

C’est un plus grand blasphème encore que d’estimer

seulement les audacieux qui, sourds au bruit de leurs

chaînes d’esclaves, inaccessibles aux atteintes de la

rivalité, se font libres, se croient dieux et veulent

manier et dominer la lumière éternelle de la vie. –

Connais-tu la fable de Prométhée, qui voulut être

créateur, et qui vola le feu du ciel pour animer ses

figures mortes avant la vie ? Il réussit, mais il fut

condamné à des tourments éternels. Un vautour que la

vengeance avait envoyé, déchiqueta cette poitrine dans

laquelle s’était allumé le désir de l’infini. Celui qui

avait voulu le ciel, sentit éternellement une douleur

terrestre !

Le peintre s’arrêta, plongé en lui-même ! – Mais,

Berthold, m’écriai-je, comment rapportez-vous cela à

votre art ? Je ne pense pas que personne regarde jamais

comme un crime de reproduire des hommes, soit par la

peinture, soit par la plastique.

Berthold se mit à rire amèrement : – Ah ! ah ! dit-il,

un jeu d’enfant n’est pas un crime ! Et c’est un jeu

d’enfant, comme le font certaines gens qui trempent

tranquillement leurs pinceaux dans des pots de couleur,

et barbouillent une toile. Ce ne sont pas des criminels,

ni des pécheurs, ceux-là, ce sont de pauvres fous

innocents ! Mais, Seigneur ! quand on s’efforce

d’atteindre ce qu’il y a de plus élevé. Non pas le goût

de la chair, comme le Titien, non, mais la nature

divine ; quand on veut dérober le feu de Prométhée,

Seigneur ! c’est un rocher escarpé, un fil étroit sur

lequel on marche. L’abîme est ouvert ! le hardi

navigateur passe au-dessus, et une illusion diabolique

lui fait voir, au-dessous de lui, ce qu’il cherchait aux

étoiles !

Le peintre soupira profondément, passa sa main sur

son front, et contempla quelque temps la voûte. – Mais

je reste là à dire des folies avec vous, compagnon, et

l’ouvrage n’avance pas. Regardez un peu. Voilà ce que

je nomme bien dessiner. Toutes les lignes aboutissent à

un but, une disposition exacte. – Ce qui est surnaturel

tient du dieu ou du diable. Ne faut-il pas penser que

Dieu ne nous a créés que pour représenter ce qui est

exact et régulier, pour ne pas transporter notre pensée

au-delà de ce qui est commensurable, pour fabriquer ce

qui nous est nécessaire, des machines à tisser et des

meules de moulins ? Le professeur Walter prétendait

dernièrement que certains animaux n’ont été créés que

pour être mangés par d’autres, et que cela tournait, à la

fin, à notre avantage ; ainsi, par exemple, les chats ont

reçu l’instinct de dévorer les souris, afin que celles-ci

ne mangent point notre sucre et ne rongent pas nos

papiers. Après tout, le professeur a raison. – Les

animaux et nous ne sommes que des machines

organisées pour confectionner certaines étoffes et

fournir certains mets pour le lit et la table du roi

inconnu... Allons, allons, à l’ouvrage ! – Tendez-moi

les pots, compagnon ! J’ai bien déterminé hier tous les

tons à la belle clarté du soleil, afin que la lumière ne me

trompe point ; ils sont numérotés dans ce coin. Allons,

mon garçon, passez-moi le numéro un ! – Gris sur gris !

– Et que serait cette vie sèche et laborieuse, si le

Seigneur ne nous avait mis quelques jouets bariolés

comme celui-ci dans les mains ! – L’homme sage ne

songe pas à briser, comme un enfant curieux, la

serinette dont il joue en tournant une manivelle ! – Il se

dit tout simplement : Il est naturel que cela résonne là-

dedans, puisque je tourne la manivelle ! – En peignant

cette poutre de cette façon, je sais qu’elle se présentera

autrement aux yeux du spectateur. – Passez-moi le

numéro deux, garçon ! – En mettant cette teinte, cela

grandira de quatre aunes, à distance. Je sais cela à ne

pas me tromper. – Oh ! on est merveilleusement

entendu. – Comment se fait-il que les objets diminuent

dans l’éloignement ? Cette sotte et simple demande

d’un Chinois pourrait jeter dans l’embarras le

professeur Eytelwein lui-même ; mais il pourrait s’en

tirer avec la serinette, en disant qu’il a souvent tourné la

manivelle et toujours obtenu les mêmes effets ! – Le

violet numéro un, garçon ! – Une autre règle ! – De

gros pinceaux lavés ! Ah ! que sont tous nos efforts vers

l’infini, sinon les coups impuissants d’un enfant dont la

faible main blesse le sein qui le nourrit ! Le violet

numéro deux. Vivement, garçon ! – L’idéal est un

songe trompeur, un tableau qu’on ne peint qu’avec son

sang. – Enlevez les pots, mon garçon. Je descends. – Le

diable nous pipe avec des poupées auxquelles il attache

des ailes d’ange !

Il ne me serait pas possible de rapporter mot pour

mot tout ce que dit Berthold en continuant de peindre et

en m’employant entièrement comme un apprenti. Il

continua de railler de la façon la plus amère sur l’étroite

limitation de toutes les entreprises humaines ; mais

c’étaient les plaintes d’une âme blessée à mort, qui

perçait dans cette sanglante ironie. Le jour commençait

à grisonner ; la lueur des flambeaux pâlissait devant les

rayons du soleil qui pénétraient dans l’église. Berthold

continua de peindre avec ardeur ; mais il devint de plus

en plus silencieux, et il ne s’échappait plus de sa

poitrine oppressée que des saillies rares et quelques

soupirs. Il avait teint tout l’autel en grisailles, et la

peinture ressortait déjà merveilleusement, quoique

inachevée. – C’est admirable, admirable ! m’écriai-je

plein d’admiration. – Pensez-vous que cela deviendra

quelque chose ? dit Berthold d’une voix faible, je me

suis du moins donné toute la peine possible pour faire

un dessin exact ; mais je ne peux faire davantage. – Ne

donnez pas un coup de pinceau de plus, mon cher

Berthold ! lui dis-je. Il est presque inouï qu’on ait

produit un si grand travail en aussi peu d’heures ; mais

vous vous appliquez avec trop d’ardeur, et vous

consumerez vos forces. – Et cependant, répondit-il, ce

sont mes moments les plus heureux. Je bavarde trop,

peut-être, mais ce sont des paroles que m’arrache une

douleur poignante. – Vous vous sentez donc bien

malheureux, mon pauvre ami, lui dis-je, quel terrible

événement a donc troublé votre vie ?

Le peintre porta lentement ses ustensiles dans la

sacristie, éteignit les flambeaux, puis vint à moi, me prit

la main, et me dit d’une voix brisée : – Pourriez-vous

avoir un instant de repos, conserver quelque sérénité, si

vous vous accusiez d’un crime horrible et irréparable ?

Je restai stupéfait. Les brillants rayons du soleil

levant tombaient sur le visage pâle et défait du peintre,

et il me sembla presque comme un spectre, lorsqu’il

passa par la petite porte pour se rendre dans l’intérieur

du collège. À peine eus-je la patience d’attendre l’heure

que le professeur Walter m’avait assignée le lendemain

pour nous trouver ensemble. Je lui racontai toute la

scène de la nuit précédente ; je lui peignis avec vivacité

la singulière conduite du peintre, et je répétai tout ce

qu’il m’avait dit, même ce qui concernait le professeur.

Mais plus je m’efforçais d’exciter l’intérêt du

professeur, plus il restait indifférent ; il souriait même

d’une façon repoussante lorsque j’insistais sur les

malheurs de Berthold. – C’est un homme bizarre, ce

peintre, dit enfin le professeur. Doux, bienveillant,

laborieux, sobre comme je vous l’ai déjà dit, mais d’une

faible intelligence ; car autrement, il ne se fût pas laissé

déchoir, par aucun événement, même par un crime qu’il

aurait commis, de l’honorable profession de peintre

d’histoire au misérable métier de barbouilleur de

murailles.

Cette expression de barbouilleur de murailles ne

m’aigrit pas moins que l’indifférence du professeur. Je

cherchais à le convaincre que Berthold était un peintre

recommandable, digne du plus vif intérêt. – Allons, dit

le professeur, puisque notre Berthold vous intéresse à

un si haut degré, il faut que vous sachiez tout ce que je

sais moi-même à son sujet ; et ce n’est pas peu de

chose. Pour vous préparer à cette histoire, allons dans

l’église ! Puisque Berthold a travaillé toute la nuit sans

relâche, il se repose sans doute maintenant. Si nous le

trouvions dans l’église, mon but serait manqué.

Nous nous rendîmes dans l’église. Le professeur fit

enlever le drap qui couvrait le cadre, et un tableau, tel

que je n’en avais jamais vu, s’offrit à moi, dans un éclat

enchanteur. Cette composition était dans le style de

Raphaël, simple, élevée, céleste ! – Marie et Élisabeth

dans un beau jardin, assises sur le gazon ; devant elles,

les enfants, Jean et le Christ, jouant avec des fleurs ; au

fond, sur le côté, une figure d’homme priant à genoux.

– La touchante et divine figure de Marie ; la piété, la

sérénité de ses traits, me remplirent d’étonnement et

d’admiration. Elle était belle, plus belle que femme sur

terre ! mais comme la Marie de Raphaël, dans la galerie

de Dresden, son regard annonçait la mère de Dieu. Ces

regards qui s’échappaient du milieu d’ombres

profondes, réveillaient le désir de l’éternité. Ces lèvres

à demi-ouvertes semblaient raconter les joies infinies

du ciel. Un sentiment irrésistible me porta à

m’agenouiller dans la poussière, devant la reine des

cieux ; je ne pouvais détourner mes regards de cette

image sans égale. – Les figures de Marie et des enfants

étaient les seules achevées, les mains manquaient à

celle d’Élisabeth, et l’homme à genoux n’était que

dessiné. En m’approchant davantage, je reconnus, dans

cet homme, les traits de Berthold. Je pressentis ce que

le professeur me dit presque aussitôt. – Ce portrait est le

dernier ouvrage de Berthold. Nous l’avons tiré de la

Haute-Silésie, où il fut acheté, il y a quelques années,

dans un encan, pour un de nos collègues. Bien qu’il ne

soit pas achevé, nous l’avons mis en place du mauvais

tableau d’autel qui était ici. Lorsque Berthold aperçut

ce tableau, en arrivant, il poussa un grand cri, et tomba

sans mouvement sur le pavé. Dans la suite, il évita

toujours de le regarder, et me confia que c’était son

dernier travail en ce genre. J’espérais le déterminer peu

à peu à l’achever ; mais il repousse toujours mes

propositions avec horreur ; j’ai même été forcé de faire

couvrir ce tableau, dont la vue le troublait si

cruellement, que lorsque ses regards s’arrêtaient par

hasard de ce côté, il retombait dans le même paroxysme

et devenait incapable de travailler durant quelques

jours. – Pauvre, pauvre infortuné ! m’écriai-je. Quelle

main infernale a flétri ainsi sa vie ? – Oh ! dit le

professeur, la main et le bras lui sont poussés à son

propre corps. – Oui, oui ! il a été lui-même son démon,

le Lucifer qui a porté le feu dans sa vie.

Je priai le professeur de me communiquer ce qu’il

avait appris de la vie du malheureux peintre. – Cela

serait trop long, répondit-il, et me coûterais trop

d’haleine. Ne gâtons pas cette belle journée par de

sombres histoires. Allons déjeuner ; puis nous irons

visiter un de nos moulins où nous attend un bon dîner.

Je ne cessai pas de presser le professeur, et après

beaucoup de sollicitations, je tirai de lui que, peu de

temps après l’arrivée de Berthold, un jeune homme qui

étudiait dans le collège avait conçu une vive affection

pour lui ; que peu à peu Berthold lui avait confié toutes

les circonstances de sa vie, et que le jeune écolier les

avait consignées dans un manuscrit qui se trouvait dans

les mains du professeur. – Ce jeune homme-là était un

enthousiaste comme vous, monsieur, avec votre

permission ! dit le professeur. Mais la rédaction des

aventures merveilleuses du peintre, lui a été fort utile,

en exerçant son style. – J’obtins à grand-peine du

professeur, qu’il me communiquerait ces papiers, au

retour de notre promenade. Soit que ce fût l’effet de la

curiosité excitée, soit que le professeur en fût

réellement la cause, je n’éprouvai jamais autant d’ennui

que ce jour. La froideur glaciale qu’il avait montrée au

sujet de Berthold lui avait déjà été fatale dans mon

esprit : mais les discours qu’il tint avec ses collègues

qui assistaient au repas, me convainquirent qu’en dépit

de son érudition, de sa connaissance du monde, son

âme était fermée à toutes les idées élevées, et que

c’était le plus crasse matérialiste qui eût jamais existé.

Il avait réellement adopté le système de manger ou

d’être mangé, dont Berthold m’avait parlé. Il faisait

dériver tous les efforts de l’esprit humain, toutes les

forces créatrices de l’homme, du ventre et de l’estomac,

et il soutenait son système d’une foule d’arguments

bizarres et attristants. Je compris combien le professeur

devait tourmenter le pauvre Berthold, qui niait, par une

ironie désespérée, les résultats favorables des idées

supérieures ; et combien de fois il avait dû lui retourner

le poignard dans ses blessures sanglantes. Le soir enfin,

le professeur me remit quelques pages écrites, en me

disant : Voici, mon cher enthousiaste, le barbouillage de

l’écolier. Ce n’est pas mal écrit, mais fort bizarre, et

contre toutes les règles ; monsieur l’auteur répète les

paroles du peintre à la première personne, sans rien

indiquer. Au reste, comme je sais que vous n’êtes pas

un écrivain, je vous fais présent de ce thème dont ma

qualité me permet de disposer. L’auteur des Contes

fantastiques, à la manière de Callot, l’aurait arrangé à sa

folle manière et fait imprimer incontinent. Je n’ai pas

cela à craindre de vous.

Le professeur Aloysius Walter, ignorait qu’il avait

affaire au voyageur enthousiaste lui-même, bien qu’il

eût pu s’en apercevoir facilement ; et c’est ainsi, mon

cher lecteur, que je puis te donner l’histoire du peintre

Berthold, écrite par l’écolier des jésuites. La manière

dont il s’offrit à moi s’y trouve éclaircie, et toi, ô mon

lecteur ! tu y verras à quelles erreurs fatales nous livre

la bizarrerie de nos destinées.

 

 

 

 

 

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Tags associés : l’eglise, jesuites

J'kaz !
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Samedi 05 Décembre 2009Poster un commentaire

 

 

 

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E. T. W. HOFFMANN

 

 

 

 

 

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Contes fantastiques


 

 

 

Livre III

 

 

 

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Le Cahier de l’Élève des Jésuites

 

 

 

« Laissez voyager votre fils en Italie ! c’est déjà un habile artiste ; il ne lui manque pas à Dresden de beaux tableaux originaux à étudier, mais cependant il ne doit pas rester ici. La libre vie d’artiste se révélera à lui dans le pays des arts, ses études seront plus vivantes, et il rendra mieux ses propres pensées. Il ne lui sert plus à rien de copier. Cette plante a grandi, elle a besoin de plus de soleil pour produire des fleurs et des fruits. Votre fils a une véritable âme d’artiste, ne vous inquiétez pas du reste. » Ainsi parlait le vieux peintre Stephan Birkner aux parents de Berthold. Ceux-ci ramassèrent tout ce qui n’était pas indispensable pour les faire subsister pauvrement, et fournirent au jeune homme les moyens de faire un long voyage. De cette sorte, s’accomplit le plus ardent désir de Berthold, celui de voir l’Italie. « Lorsque Birkner m’annonça la résolution de mes parents, je sautai de joie et de ravissement. Jusqu’à mon départ, ma vie fut comme un rêve. Je ne pouvais plus toucher un pinceau.

L’inspecteur des jeunes artistes qui vont en Italie, fut forcé de me faire sans cesse des récits de cette contrée où l’art fleurit. Enfin, le jour, l’heure arrivèrent. Les adieux de mes parents furent douloureux ; ils avaient de tristes pressentiments, ils pensaient qu’ils ne me reverraient plus et ne voulaient pas que je partisse. Mon père lui-même, homme ferme et résolu, eut peine à se décider. – L’Italie ! tu vas voir l’Italie ! me criaient mes camarades ; et mes désirs rallumés surmontaient ma douleur. Je partis. Il me semblait que, dès la porte de la maison paternelle, commençait déjà ma carrière d’artiste. » Berthold avait étudié dans tous les genres, mais il préférait le paysage, auquel il s’adonna avec ardeur. Il crut trouver à Rome d’amples matériaux pour cette partie de l’art ; il n’en fut pas ainsi. Dans le cercle de ses camarades et de ses amis, il entendait dire sans cesse que la peinture d’histoire était la plus noble, et que tous les autres genres lui étaient subordonnés. On lui conseilla de changer de manière s’il voulait devenir un grand artiste, et ces propos, joints à l’impression que produisirent sur lui les fresques de Raphaël au Vatican, le déterminèrent à abandonner le paysage. Il dessina d’après Raphaël ; il se mit à copier de petits tableaux à l’huile des autres maîtres célèbres. Grâce à son habileté et à son opération, il réussit parfaitement dans ses travaux ; mais il voyait clairement que toute la vie de l’original manquait dans ses copies. Les pensées célestes de Raphaël, de Corregio, l’échauffaient (il le croyait du moins) d’un feu créateur ; mais dès qu’il voulait fixer les jets de son imagination, ils disparaissaient dans un nuage. Cette lutte sans fruit, ces efforts sans cesse renaissants, lui inspiraient une tristesse extrême, et souvent il s’échappait du milieu de ses amis pour aller dessiner secrètement des groupes d’arbres et des parties de paysage dans le voisinage de Rome. Mais ces travaux aussi ne lui réussissaient plus comme autrefois ; et, pour la première fois, il douta de la réalité de sa vocation d’artiste. Ses plus belles espérances semblaient se perdre. « Ah ! mon digne ami, mon maître, écrivait Berthold à Birkner, tu as beaucoup

fondé sur moi ; mais ici où la lumière devait pénétrer dans mon âme, j’ai acquis la conviction que ce que tu nommais le génie d’un artiste n’était qu’un peu de talent et de facilité. Dis à mes parents que je reviendrai bientôt pour apprendre un métier qui puisse me faire vivre, etc. »

– Birkner répondit : « Que ne suis-je près de toi, mon fils, pour t’arracher à ton découragement ! Mais, crois-moi, tes doutes mêmes témoignent de ta vocation d’artiste. Celui qui marche plein de confiance en ses forces seules, est un fou qui se trompe ; car il lui manque cette impulsion de volonté qui ne réside que dans la pensée de notre impuissance. Persiste ! Bientôt tu te sentiras des forces ; alors, suis paisiblement la route que t’indique la nature, sans te laisser troubler par les conseils de tes amis. Tu seras alors peintre de paysage, peintre d’histoire ; quoi que ce soit, peu importe : tu seras toi ! » Il arriva que, justement dans ce temps où Berthold reçut cette lettre consolante de son vieux maître, la réputation de Philippe Hackert commença à se répandre dans Rome. Quelques-uns de ses tableaux, exposés publiquement, furent beaucoup admirés ; et les peintres d’histoire eux-mêmes convinrent qu’il y avait de la grandeur et du génie dans ses imitations de la nature. – Berthold respira. Il ne voyait plus dédaigner son genre favori, et un homme qui le cultivait était prisé et honoré. Il éprouva un violent désir d’aller à Naples étudier sous Philippe Hackert. Il écrivit, plein de joie, à Birkner et à ses parents qu’il avait enfin trouvé la route qui lui convenait, et qu’il espérait devenir un jour un grand peintre. L’honnête Hackert accueillit avec bonté son compatriote, et bientôt l’élève marcha sur les traces du maître. Berthold acquit une grande habileté à représenter les divers genres de végétation ; et il réussit fort bien à donner à ses tableaux la profondeur et la teinte vaporeuse qu’on trouve dans ceux de Hackert. Sa manière lui valut beaucoup de louanges ; mais pour lui, il pensait qu’il manquait encore dans ses paysages, et même dans ceux de son maître, quelque chose qu’il ne savait dire, et qui se dévoilait à lui dans les chaudes compositions de Claude Lorrain et dans les déserts sauvages de Salvator Rosa. Il s’éleva en lui mille doutes contre son maître, et il se sentait surtout découragé lorsqu’il voyait Hackert peindre avec un soin infini le gibier mort que lui envoyait le roi. Mais il surmonta ces pensées qu’il regardait comme coupables, et continua de suivre avec ardeur les enseignements de son maître, qu’il égala bientôt. Aussi Hackert l’engagea-t-il à exposer, au milieu de ses propres tableaux de nature morte, un grand paysage que le jeune élève avait composé avec beaucoup de soin. Il plut généralement aux connaisseurs et aux artistes ; un petit vieillard, singulièrement habillé, gardait seul le silence et se mettait à sourire chaque fois qu’on vantait le talent du jeune peintre. Berthold l’aperçut arrêté devant son tableau, le contemplant d’un air de compassion et secouant la tête. Un peu enflé par les louanges dont il avait été l’objet, Berthold ne put se défendre de ressentir une humeur secrète contre cet étranger. Il s’approcha de lui et lui dit d’un ton plus aigre qu’il n’était nécessaire : – Vous ne me semblez pas content de ce tableau, bien que des artistes célèbres et des connaisseurs renommés le trouvent à leur gré ?

L’étranger regarda Berthold d’un œil perçant : –

Jeune homme, dit-il, tu aurais pu devenir quelque

chose ! Berthold se sentit saisi jusqu’au fond de l’âme,

du regard de cet homme et de ses paroles. Il n’eut pas la

force de l’interroger davantage, et n’osa pas le suivre

tandis qu’il s’éloignait lentement. Bientôt après,

Hackert lui-même entra, et Berthold lui conta ce qui

venait de lui arriver avec cet homme singulier. – Ah !

dit Hackert en riant, que cela ne t’embarrasse pas. C’est

notre vieux grondeur à qui rien ne plaît. Je l’ai

rencontré dans la première salle. Il est né à Malte, de

parents grecs ; c’est un singulier personnage. Il peint

fort bien ; mais tout ce qu’il produit a une apparence

fantastique, qui vient sans doute de ce qu’il a conçu des

opinions absurdes sur la manière de représenter les arts,

et de ce qu’il s’est créé un système qui ne vaut pas le

diable. Je sais fort bien qu’il ne fait pas grand cas de

moi ; mais, je le lui pardonne, car il ne pourra m’ôter la

réputation que j’ai acquise. – Il semblait à Berthold que

ce Grec eût touché une de ses blessures intérieures,

attouchement douloureux, mais salutaire, comme celui

du chirurgien qui sonde une plaie. Bientôt il oublia cette

rencontre, et se remit à travailler avec ardeur.

Le succès de ce grand tableau lui avait donné l’envie

d’en faire un second. Hackert lui choisit lui-même un

des plus beaux points de vue de Naples, et comme le

premier tableau représentait un coucher de soleil, il

l’engagea à faire un lever. Berthold avait à peindre

beaucoup d’arbres exotiques, beaucoup de coteaux

chargés de vignes ; mais surtout beaucoup de nuages et

de vapeurs. Il était un jour assis sur une grande pierre,

au lieu choisi par Hackert, terminant sa grande esquisse

d’après nature. – Bien touché, vraiment ! dit quelqu’un

derrière lui. Berthold leva les yeux ; le Maltais regardait

son dessin, et ajouta en riant ironiquement : Vous

n’avez oublié qu’une seule chose, mon jeune ami.

Regardez là-bas cette muraille peinte en vert ! La porte

est à demi-ouverte ; il vous faut reproduire cela avec

l’ombre portée : une porte à demi-ouverte fait un effet

prodigieux ! – Vous raillez sans motif, monsieur,

répondit Berthold. De tels accidents ne sont pas autant à

dédaigner que vous le pensez, et mon maître les

reproduit volontiers. Souvenez-vous de ce drap blanc

étendu dans le paysage d’un vieux peintre flamand,

qu’on ne pouvait enlever sans détruire l’harmonie du

tout. Mais vous ne me semblez pas un grand ami du

paysage, auquel je me suis adonné de corps et d’âme ;

veuillez donc me laisser travailler en paix. – Tu es

tombé dans une grande erreur, jeune homme, dit le

Maltais. Je te dis encore une fois que tu aurais pu

devenir quelque chose ; car tes ouvrages montrent

visiblement un effort pour tendre à des idées élevées ;

mais tu n’atteindras jamais à ton but, car le chemin que

tu suis n’y conduit pas. Retiens bien ce que je vais te

dire : Peut-être parviendras-tu à ranimer la flamme qui

dort en toi, et à t’éclairer de sa lueur, alors tu

reconnaîtras l’esprit véritable des arts. Me crois-tu assez

insensé pour subordonner le paysage au genre de

l’histoire, et pour ne pas reconnaître que ces deux

branches de l’art tendent au même but. – Saisir la

nature dans l’expression la plus profonde, dans le sens

le plus élevé, dans cette pensée qui élève tous les êtres

vers une vie plus sublime, c’est la sainte mission de

tous les arts. Une simple et exacte copie de la nature

peut-elle conduire à ce but ? – Qu’une inscription dans

une langue étrangère, copiée par un scribe qui ne la

comprend point et qui a laborieusement imité les

caractères inintelligibles pour lui, est misérable, gauche

et forcée ! C’est ainsi que les paysages de ton maître ne

sont que des copies correctes d’un original écrit dans

une langue étrangère pour lui. – L’artiste, initié au

secret divin de l’art, entend la voix de la nature qui

raconte ses mystères infinis par les arbres, par les

plantes, par les fleurs, par les eaux et par les

montagnes ; puis vient sur lui, comme l’esprit de Dieu,

le don de transporter ses sensations dans ses ouvrages.

Jeune homme ! n’as-tu pas éprouvé quelque chose de

singulier, en contemplant les paysages des anciens

maîtres ? Sans doute, tu n’as pas songé que les feuilles

des tilleuls, que les pins, les platanes, étaient plus

conformes à la nature, que le fond était plus vaporeux,

les eaux plus profondes ; mais l’esprit qui plane dans

cet ensemble t’élevait dans une sphère dont l’éclat

t’enivrait. – Étudie donc la nature avec assiduité, avec

exactitude, afin de t’approprier la pratique nécessaire

pour la reproduire ; mais ne prends pas la pratique pour

l’art même. – Le Maltais se tut, et après quelques

instants de silence, durant lesquels Berthold resta la tête

baissée, sans proférer une parole, il ajouta : Je sais

qu’un génie élevé sommeille en toi, et je l’ai appelé

d’une voix forte, afin qu’il se réveille et qu’il agite

librement ses ailes. Adieu. Il semblait que l’étranger eût

en effet réveillé les sensations que Berthold portait en

lui. Il lui fut impossible de travailler davantage à son

tableau. Il abandonna son maître, et dans son trouble, il

appelait à grands cris l’esprit que le Maltais avait

évoqué. « Je n’étais heureux que dans mes rêves. Là, se

réalisait tout ce que le Maltais m’avait dit. J’allais

m’étendre au milieu des verts buissons, agités par des

vapeurs légères, et je croyais entendre des sons

mélodieux s’échapper de la profondeur du bois.

Écoutez ! Écoutez ! Entendons les voix de la création,

qui prennent une forme palpable à nos sens ! et les

accords devenaient de plus en plus sensibles à mon

oreille, et il me semblait que j’étais pourvu d’un sens

nouveau, qui me faisait comprendre, avec une clarté

merveilleuse, ce qui m’avait semblé inexplicable. – Le

secret enfin découvert, je traçais dans l’espace un

hiéroglyphe de feu ; mais cet écrit hiéroglyphique était

un paysage ravissant, dans lequel s’agitaient, comme

balancés par des accords voluptueux, les arbres, les

buissons, les eaux et les fleurs. » Un tel bonheur

n’arrivait au pauvre Berthold qu’en songe, ses forces

étaient brisées, et son âme était en proie à un désordre

plus grand encore qu’au temps où il apprenait à Rome

l’état de peintre d’histoire. S’il entrait dans un bois

sombre, un frisson mortel s’emparait de lui ; s’il en

sortait, s’il apercevait un horizon lointain, des

montagnes bleues, des plaines resplendissantes de tons

lumineux, sa poitrine se resserrait avec douleur. Toute

la nature, qui lui souriait jadis, était devenue menaçante

pour lui, et les voix qui le charmaient dans le murmure

des ruisseaux, des brises du soir, dans le frémissement

des feuillages, ne lui annonçaient plus que misère et

chagrins. Enfin son mal se calma un peu ; mais il évita

d’être seul dans la campagne ; ce fut ainsi qu’il se

joignit à deux jeunes peintres allemands pour faire des

excursions dans les magnifiques environs de Naples.

L’un deux, nous le nommerons Florentin, s’occupait

moins d’étudier profondément son art que de jouir

d’une vie joyeuse et animée. Ses cartons en

témoignaient. Des groupes de paysans dansant, des

processions, des fêtes champêtres, Florentin savait jeter

rapidement, d’une main légère, toutes ces scènes sur le

papier. Chacun de ses desseins, à peine esquissé, avait

de la vie et du mouvement. En même temps, l’esprit de

Florentin n’était nullement fermé aux pensées élevées,

et il pénétrait au contraire, plus qu’aucun autre peintre

moderne, dans l’esprit des tableaux des anciens maîtres.

Il avait esquissé à grands traits, dans son livre de

croquis, les fresques peintes d’une vieille église de

moines à Rome, dont les murs étaient à demi abattus ;

elles représentaient le martyre de sainte Catherine : on

ne pouvait voir rien de plus gracieux et de plus pur que

ce trait qui produisit sur Berthold une impression

profonde ! Il se prit de passion pour le faire de

Florentin, et comme celui-ci tendait toujours à rendre

avec vivacité les charmes de la nature, sous son aspect

humain, Berthold reconnut que cet aspect était le

principe auquel il devait se tenir pour ne pas flotter à

l’aventure. Tandis que Florentin était occupé à dessiner

rapidement un groupe qu’il venait de rencontrer,

Berthold avait ouvert le livre de son ami, et s’efforçait

de reproduire la figure de sainte Catherine, ce qui lui

réussit, bien qu’à Rome, il ne pût jamais animer ses

figures à l’égal des originaux. Il se plaignit beaucoup à

son ami de cette impuissance, et lui rapporta tout ce que

le Maltais lui avait dit au sujet de l’art. – Eh ! mon cher

frère Berthold, dit Florentin, le Maltais a complètement

raison, et j’estime autant un beau paysage que le plus

beau tableau d’histoire. Je pense en même temps que

l’étude de la nature vivante nous initie dans les secrets

de la nature inanimée. Je te conseille donc de t’habituer

à copier des figures ; tes idées deviendront plus lucides.

– Florentin avait remarqué l’état d’exaltation de son

ami : il s’efforça de l’encourager, en lui disant que cette

disposition annonçait une prochaine amélioration dans

ses vues d’artiste ; mais Berthold consumait sa vie dans

ses rêves, et tous ses essais ressemblaient aux efforts

d’un enfant débile.

Non loin de Naples, était située la villa d’un duc,

d’où l’on découvrait le Vésuve et la mer. Elle était

hospitalièrement ouverte aux artistes étrangers, et

particulièrement aux peintres de paysages. Berthold

allait souvent travailler en ce lieu ; il affectionnait une

grotte du parc où il s’abandonnait à ses rêveries. Un

jour qu’il s’y trouvait, écrasé par les désirs sans nom

qui rongeaient son cœur, versant des larmes brûlantes,

et suppliant le ciel d’éclairer son âme, un léger bruit se

fit entendre dans le feuillage, et une femme ravissante

apparut à l’entrée de la grotte. « Les rayons du soleil

tombaient sur sa face angélique. Elle me jeta un regard

inexprimable. – C’était sainte Catherine. Non, c’était

mon idéal ! Éperdu de ravissement, je tombai à genoux,

et elle disparut en souriant. – Ma prière de tous les jours

était donc exaucée ! » Florentin entra dans la grotte et

fut frappé de surprise en voyant Berthold se jeter sur

son sein, en s’écriant : Ami, ami ! je suis heureux ! Elle

est trouvée !

À ces mots, il s’éloigna rapidement, regagna en

toute hâte son atelier, tendit une toile et commença de

peindre. Comme animé d’un esprit divin, il représenta,

dans tout le feu de la vie, cette image céleste qui lui

avait apparu. Toutes ses sensations se trouvèrent

changées depuis ce moment. Au lieu de ce chagrin

dévorant qui desséchait le plus pur sang de son cœur, il

montrait une satisfaction et un bien-être extrêmes. Il

étudia avec ardeur les chefs-d’œuvre des vieux maîtres,

et bientôt il produisit des pages originales qui excitèrent

l’étonnement des connaisseurs. Il n’était plus question

de paysages ; Hackert convint lui-même que son jeune

élève avait enfin deviné sa vocation. Berthold eut à

peindre de grands tableaux d’église. Il choisit quelques

scènes riantes de légendes chrétiennes ; mais partout se

retrouvait l’image merveilleuse de son idéal. On

reconnut dans cette figure les traits et la tournure de la

princesse Angiolina T***, d’une ressemblance

frappante ; on le dit au peintre lui-même, et le bruit

courut que le jeune Allemand avait été profondément

blessé au cœur par les yeux de la belle dona. Berthold

s’irrita fort de ces propos qui donnaient un corps

matériel à ses affections célestes. – « Croyez-vous

donc, disait-il, qu’une semblable créature puisse errer

sur la terre ? Elle m’a été révélée dans une vision ; ç’a

été la consécration de l’artiste. » Berthold vécut content

et heureux, jusqu’au jour où les victoires de Bonaparte

en Italie conduisirent aux portes de Naples l’armée

française, dont l’approche fit éclater une terrible

révolution. Le roi avait abandonné Naples avec la reine,

comme on le sait. Le vicaire général conclut un

armistice honteux avec le général français, et bientôt

arrivèrent les commissaires républicains pour recevoir

les sommes stipulées. Le vicaire général s’enfuit pour

échapper à la rage du peuple qui se croyait abandonné

de tous ceux qui devaient le protéger, et tous les liens

de la société se trouvèrent rompu. La populace brava

toutes les lois dans sa sauvage furie, et des hordes

effrénées aux cris de : Viva la santa fede, coururent

piller et brûler les maisons des grands seigneurs qu’ils

regardaient comme vendus à l’ennemi. Les efforts que

firent, pour rétablir l’ordre, Moliterno et de Roca

Romana, les deux favoris du peuple, furent infructueux.

Les ducs Della Torre et Clément Filomarino avaient été

égorgés ; mais la soif sanguinaire du peuple n’était pas

apaisée.

Berthold s’était échappé à demi-vêtu d’une maison

en flammes, il tomba au milieu d’une bande de furieux

qui se rendaient avec des torches allumées au palais du

duc de T***. Le prenant pour un des leurs, ils

l’entraînèrent avec eux. – Viva la santa fede ! criaient-

ils, et en quelques instants le palais fut en feu ; les

domestiques, tout ce qui s’opposa à leur rage, furent

égorgés. Berthold avait involontairement pénétré dans

le palais. Une épaisse fumée remplissait ses longues

galeries. Il parcourut rapidement les chambres qui

s’écroulaient, au péril de tomber dans les flammes,

cherchant partout une issue. Un cri perçant retentit près

de lui, il entra dans un salon voisin.

Une femme luttait avec un lazzarone qui l’avait

saisie d’une main vigoureuse, et qui se disposait à lui

plonger un couteau dans le sein. – Prendre la femme

dans ses bras, l’emporter à travers les flammes,

descendre les degrés, fuir à travers le plus épais du

peuple, Berthold fit tout cela en un moment. Le couteau

à la main, noirci de fumée, les vêtements déchirés et en

désordre, Berthold fut respecté ; car on le prit pour un

brigand et un assassin. Il arriva enfin dans un lieu retiré

de la ville, déposa près d’une maison en ruine, celle

qu’il avait sauvée, et tomba sans mouvement. Lorsqu’il

reprit ses sens, la princesse était à genoux devant lui, et

lavait son front avec de l’eau fraîche. – Ô grâce aux

saints ! te voilà rendu à la lumière, toi qui m’as sauvé la

vie ! dit-elle d’une voix attendrie et d’une douceur

extrême.

Berthold se leva, il crut rêver, il regarda longtemps

la princesse. – Oui, c’était elle. La figure céleste qui

avait réveillé son génie. – Est-il possible ! est-il vrai,

dit-il, suis-je donc au monde ? – Oui, tu vis, dit la

princesse. Tu vis pour moi ; ce que tu n’osais pas

espérer est arrivé par un miracle. Oh ! je te connais

bien. Tu es le peintre Berthold, tu m’aimes et tu

éternises mon image dans tes plus beaux tableaux.

Pouvais-je donc être à toi ? Mais maintenant je

t’appartiens, et pour toujours. – Fuyons ! oh ! fuyons

ensemble.

Un sentiment singulier, comme si une douleur subite

détruisait ses plus doux rêves, traversa l’âme de

Berthold, en entendant ces paroles brûlantes. Mais

lorsqu’elle le serra dans ses bras d’une blancheur de

neige, lorsqu’il la pressa avec ardeur dans les siens, des

frémissements inconnus, une douleur enivrante

l’arrachèrent à la terre : – Oh ! non, s’écria-t-il ; ce n’est

point un rêve qui m’abuse ! Non, c’est ma femme que

j’étreins pour ne plus jamais la quitter, c’est elle qui

apaise les désirs dont l’ardeur me dévorait !

Il était impossible de fuir de la ville. Les troupes

françaises étaient devant les portes, et le peuple,

quoique mal armé, lui en défendit l’entrée durant deux

jours. Enfin Berthold et Angiolina parvinrent à

s’échapper. Angiolina, remplie d’amour pour son

libérateur, insista pour quitter l’Italie, afin qu’il fût

assuré de la posséder. Les diamants qu’elle avait

emportés suffirent à tous leurs besoins, et ils arrivèrent

heureusement à M** dans le midi de l’Allemagne, où

Berthold avait dessein de se fixer et de vivre de son art.

– N’était-ce pas une félicité inouïe qu’Angiolina, cette

beauté céleste, l’idéal de ses rêves, lui appartînt enfin,

malgré tous les obstacles qui élevaient une barrière

insurmontable entre elle et son bien-aimé ? Berthold

pouvait à peine comprendre son bonheur, et il resta

plongé dans une extase perpétuelle, jusqu’à ce qu’enfin

une voix intérieure l’avertît de songer à son art. Il

résolut de faire sa réputation à M**, par un grand

tableau pour l’église de Sainte-Marie. L’idée simple de

représenter Marie et Élisabeth dans un jardin, avec le

Christ et saint Jean, jouant sur l’herbe, lui fournit le

sujet de son tableau, mais il ne parvint jamais à s’en

former une idée nette. Comme au temps de sa crise

fâcheuse, les images se montraient à lui sous une forme

incertaine, et devant ses yeux s’offrait sans cesse, non

pas la divine vierge Marie, mais une femme terrestre,

mais Angiolina, les traits flétris et décolorés. Il voulut

surmonter cette influence ennemie, et se mit à peindre ;

mais ses forces étaient brisées, et tous ses efforts furent

infructueux, comme autrefois à Naples. Sa peinture

était sèche et sans vie, et Angiolina elle-même, son

idéal, lui semblait, lorsqu’elle posait devant lui, une

froide automate, aux yeux de verre. Le découragement

se glissa de plus en plus dans son âme ; toutes les joies

de sa vie s’effacèrent. Il voulait, et il ne pouvait

travailler ; ainsi il tomba dans la misère, qui le courba

d’autant plus que Angiolina ne laissait pas échapper une

plainte. « Cette douleur, qui me dévorait, me jeta

bientôt dans un état semblable à la folie. Ma femme me

donna un fils, ce qui mit le comble à ma misère ; et mon

chagrin, longtemps renfermé, se changea en haine. Elle,

elle seule, avait causé tout mon malheur. Non, elle

n’était pas l’idéal qui m’avait apparu ; elle n’avait

emprunté cette figure céleste que pour me jeter dans un

abîme. Dans mon désespoir, je la maudissais, elle et son

enfant innocent. Je souhaitais leur mort, pour être

délivré d’un affreux tourment qui me déchirait sans

cesse ! – Des pensées infernales s’élevèrent en moi.

Vainement, lisais-je tout mon crime dans les traits pâles

d’Angiolina, dans ses larmes. Tu as anéanti ma vie,

maudite femme, lui criai-je en rugissant, et je la

repoussai du pied loin de moi, lorsqu’elle tomba

presque sans mouvement pour embrasser mes genoux. –

La conduite folle et cruelle de Berthold envers sa

femme et son enfant, attira l’attention de l’autorité. On

voulut l’arrêter, mais lorsque les gens de police se

présentèrent chez lui, il avait disparu avec sa famille.

Berthold se montra bientôt après, à R**, dans la Haute-

Silésie. Il s’était débarrassé de sa femme et de son

enfant, et se remit à travailler au tableau qu’il avait

commencé à M**. Mais il ne put achever que la Vierge

et les enfants ; il tomba malade et vit longtemps de près

la mort qu’il désirait ardemment. Les soins qu’exigea sa

maladie le forcèrent de laisser vendre ses meubles et ce

tableau. À son rétablissement, il se trouva réduit à la

mendicité. – Dans la suite, il vécut péniblement en

peignant des murailles, et en faisant des travaux obscurs

qu’il trouvait, çà et là.

– L’histoire de Berthold a quelque chose

d’effroyable, dis-je au professeur. Quoiqu’il n’en parle

pas, je le regarde comme le meurtrier de sa femme et de

son enfant. – C’est un fou, un insensé à qui je n’accorde

pas l’énergie de commettre une telle action, dit le

professeur. Rien n’est expliqué sur ce point, et il est à

savoir s’il ne se figure pas tout simplement qu’il est un

meurtrier. La nuit prochaine, il termine son ouvrage ;

dans ces moments-là il est de bonne humeur, et vous

pourrez vous-même lui toucher un mot sur ce sujet

scabreux.

Je dois avouer que l’idée de me trouver seul avec

Berthold dans l’église, après avoir lu son histoire, me

causait un léger frisson. Je pensais, qu’après tout, en

dépit de sa bonhomie et de ses manières sincères, il

pourrait bien être le diable, et je préférais l’aborder en

plein jour, à la douce clarté du soleil. Je le trouvai sur

son échafaud, grondeur et renfermé ; il s’occupait à

peindre des veines de marbre. Arrivé jusqu’à lui, je lui

tendis les pots en silence. Il se retourna et me regarda

avec étonnement. – Je suis votre apprenti, lui dis-je

doucement. – Ces paroles lui arrachèrent un sourire. Je

me mis alors à lui parler de sa vie, en homme instruit de

toutes les particularités qui le concernaient, et de

manière à lui faire croire qu’il m’avait lui-même tout

raconté dans la nuit précédente. Doucement, bien

doucement, j’arrivai à la terrible catastrophe, et

j’ajoutai tout à coup : « Ainsi dans votre délire, vous

avez tué votre femme et votre enfant ? » À ces mots, il

laissa tomber son pot de couleur et son pinceau, me

lança un regard horrible, et s’écria : – Ces mains sont

pures du sang de ma femme et de mon fils ! Encore un

tel mot, et je me précipite avec vous du haut de cet

échafaud sur le pavé de l’église où nos crânes se

briseront !

Je me trouvais dans une situation critique. – Oh !

voyez donc, mon cher Berthold, lui dis-je d’un air aussi

calme qu’il me fut possible de l’affecter, voyez comme

cette teinte brune découle le long de la muraille. – Il

regarda de ce côté, et tandis qu’il étendait la couleur

avec son pinceau, je descendis doucement de

l’échafaud, et sortis de l’église pour me rendre auprès

du professeur, qui se moqua singulièrement de moi.

Ma voiture était réparée, je quittai G**. Le

professeur Aloysius Walter me promit de m’écrire, s’il

apprenait encore quelque chose sur Berthold. Six mois

plus tard, je reçus en effet une lettre du professeur, dans

laquelle il s’étendait longuement sur le plaisir que lui

avait causé mon séjour à G**. Sa lettre se terminait

ainsi :

« Bientôt après votre départ, un singulier

changement s’opéra dans la personne de notre peintre.

Il devint tout à coup fort jovial, et acheva son grand

tableau d’autel, qui excite aujourd’hui l’admiration de

tous les voyageurs. Puis il disparut. Comme on n’a plus

entendu parler de lui, et qu’on a trouvé son chapeau et

sa canne sur le bord de la rivière, nous pensons tous

qu’il s’est volontairement donné la mort. Portez-vous

bien. »

 

 

 

 

 

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Tags associés : l’Éleve, jesuites

J'kaz !
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Samedi 05 Décembre 2009Poster un commentaire

 

 

 

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E. T. W. HOFFMANN

 

 

 

 

 

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Contes fantastiques


 

 

 

Livre III

 

 

 

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Mademoiselle de Scudéry

 

Chapitres I à IV

 

 

 

 

   I

 

 

Dans la rue Saint-Honoré se trouvait située la petite maison qu’habitait Magdeleine de Scudéry, connue par ses écrits et par la faveur dont elle jouissait auprès de Louis XIV et de madame de Maintenon.

Fort tard, vers minuit, – c’était durant l’automne de l’année 1680, – on frappa si violemment à la porte de cette maison que tout le vestibule en retentit. Baptiste, qui, dans le petit ménage de mademoiselle de Scudéry, remplissait à la fois les fonctions de cuisinier, de laquais et de portier, était allé dans son pays pour assister aux noces de sa sœur, et il se trouva que la Martinière, sa femme de chambre, fut seule éveillée dans la maison. Elle entendit les coups redoublés, et se mit à songer que Baptiste, étant parti, elle se trouvait seule avec sa maîtresse, sans aucun moyen de défense. Tous les crimes d’effraction, de vol et de meurtre qui avaient alors lieu dans Paris, s’offrirent à sa pensée ; elle ne douta pas qu’une bande de brigands, instruite de la solitude où se trouvait la maison, s’efforçait d’y pénétrer avec de méchants desseins contre ceux qui l’habitaient, et elle resta dans sa chambre, tremblante, effarée, maudissant et Baptiste et les sœurs qui se marient. Pendant ce temps, les coups retentissaient toujours avec plus de force, et il lui semblait que dans les intervalles elle entendît une voix qui criait : « Ouvrez, ouvrez donc, au nom du ciel ! » Enfin, dans une agitation toujours croissante, la Martinière prit un flambeau, et descendit dans le vestibule ; là, elle entendit distinctement la voix de ceux qui disaient : « Au nom du Christ, ouvrez ! » – Ce n’est pas ainsi que parle un brigand, se dit la Martinière. Qui sait si ce malheureux qu’on poursuit ne cherche pas un refuge auprès de ma maîtresse, qui est toujours disposée à faire le bien ! Mais ayons de la prudence.

Elle ouvrit une fenêtre, demanda, en grossissant sa voix autant qu’elle le put, afin de lui donner un accent masculin, qui faisait, à une heure aussi avancée de la nuit, un bruit à troubler le sommeil de tout le quartier. Elle aperçut, à la clarté de la lune, qui venait de percer de sombres nuages, une figure enveloppée dans un manteau couleur de muraille, un vaste chapeau enfoncé sur les yeux. Elle reprit à haute voix, de manière à se faire entendre de la rue : – Holà, Baptiste, Claude, Pierre, levez-vous et venez voir un peu quel est ce vaurien qui veut forcer la maison ! Mais celui que se trouvait en bas lui dit d’une voix douce et presque plaintive : – Ah ! la Martinière, je sais bien que c’est vous, ma bonne femme, en dépit de vos efforts pour changer votre voix ; je sais aussi que Baptiste est allé au pays, et que vous êtes seule dans le logis, avec votre maîtresse. Ouvrez-moi donc, et ne craignez rien. Il faut que je parle à votre demoiselle à l’instant même.

– Y pensez-vous ? répliqua la Martinière. Vous voulez parler à ma maîtresse au milieu de la nuit ? ne savez-vous pas qu’elle dort depuis longtemps, et que, pour rien au monde, je ne voudrais la réveiller dans ses bons moments du premier sommeil, dont elle a tant besoin, à son âge ?

– Je sais, répondit celui qui était dans la rue, je sais que votre demoiselle vient de mettre de côté le manuscrit de son roman de Clélie auquelle elle travaille sans relâche, et qu’elle compose en ce moment quelques vers qu’elle a dessein de lire demain chez la marquise de Maintenon. Je vous en conjure, dame Martinière, ayez de la compassion et ouvrez-moi la porte ! Apprenez qu’il s’agit de sauver un malheureux de sa ruine, apprenez que l’honneur, la liberté, la vie même d’un homme, dépendent de ce moment où il faut que je parle à votre demoiselle. Songez que la colère de votre maîtresse retombera éternellement sur vous quand elle apprendra que c’est vous qui avez durement fermé la porte à un malheureux qui venait implorer son secours.

– Mais pourquoi réclamer la pitié de ma maîtresse à

telle heure ? revenez demain en meilleur temps. Ainsi

parlait la Martinière de sa croisée.

Celui d’en bas répondit : – Quand le sort vient vous

frapper avec la rapidité de la foudre, s’inquiète-t-il du

temps et de l’heure ? Quand le salut d’un homme

dépend d’un instant, doit-on le retarder ? Ouvrez la

porte. Ne craignez rien d’un malheureux sans appui,

que tout le monde abandonne, qu’on persécute et qui

vient supplier votre maîtresse de le tirer d’un pressant

danger !

La Martinière entendit à ces mots l’étranger

soupirer, gémir ; d’ailleurs le son de sa voix annonçait

un jeune homme, elle était douce et pénétrait dans

l’âme. La chambrière se sentit émue jusqu’au fond du

cœur, et, sans hésiter plus longtemps, elle descendit

avec les clefs.

À peine la porte fut-elle ouverte, que l’homme au

manteau se précipita avec impétuosité dans la maison,

et devançant la Martinière sur les marches, il s’écria : –

Conduisez-moi près de votre maîtresse !

La Martinière, effrayée, éleva son flambeau, et la

lueur de la bougie lui montra un visage jeune et

régulier, mais d’une pâleur mortelle et horriblement

défait. La Martinière tomba presque d’effroi, lorsque

l’homme entrouvrit son manteau et qu’elle aperçut la

brillante poignée d’un stylet qui sortait du pli de son

juste-au-corps. L’étranger lui lança des regards

étincelants, et s’écria avec plus de violence encore : –

Conduisez-moi près de votre maîtresse, vous dis-je !

La Martinière vit alors sa maîtresse dans un pressant

danger, tout son amour pour mademoiselle de Scudéry

qu’elle honorait comme une mère, se réveilla et lui

donna un courage dont elle ne s’était pas crue capable.

Elle ferma rapidement la porte de la salle qui était

entrouverte, et s’avançant devant l’étranger, elle lui dit

d’une voix ferme : – Votre conduite dans cette maison

s’accorde mal avec les paroles plaintives que vous

poussiez là dehors, et qui ont excité ma compassion,

fort mal à propos, je le vois. Vous ne verrez pas ma

maîtresse, et vous ne lui parlerez pas. Si vous n’avez

pas de mauvaise pensée en l’âme, vous ne devez pas

redouter le grand jour ; revenez donc demain traiter de

votre affaire ! – Pour cette nuit, videz le palier de la

maison !

L’étranger laissa échapper un profond soupir,

regarda la Martinière d’un air effrayant, et porta la main

à sa dague. La Martinière recommanda silencieusement

son âme au Seigneur ; mais elle demeura

courageusement, et regarda l’étranger avec hardiesse,

tout en s’appuyant avec plus de force contre la porte par

laquelle il fallait passer pour se rendre à l’appartement

de mademoiselle de Scudéry.

– Laissez-moi aller trouver votre maîtresse, vous

dis-je ! s’écria encore une fois l’étranger.

– Faites ce que vous voudrez, répliqua la Martinière,

je ne bouge pas de cette place. Mais si vous

accomplissez la mauvaise action que vous avez tenté de

faire, vous finirez sur la place de Grève, comme tous

vos maudits complices.

– Ah ! vous avez raison, la Martinière ! s’écria

l’homme : j’ai l’air d’un voleur et je suis armé comme

un assassin ; mais tous ceux que vous nommez mes

complices ne sont pas exécutés ; oh ! non, ils ne le sont

pas.

En parlant ainsi, il lança des regards terribles à la

pauvre servante et tira son poignard.

– Jésus ! s’écria-t-elle attendant le coup de la mort ;

mais au même instant, un cliquetis d’armes et des pas

de chevaux se firent entendre dans la rue.

– La maréchaussée, la maréchaussée ! Au secours,

au secours ! s’écria la Martinière.

– Maudite femme, veux-tu me perdre ! –

Maintenant, tout est fini, tout est fini ! Prends, prends !

remets ceci à ta maîtresse cette nuit même. – Demain, si

tu veux.

Tout en prononçant ces paroles à voix basse,

l’étranger avait arraché le flambeau à la Martinière, il

avait éteint la bougie, et il avait glissé une petite

cassette dans les mains de la femme de chambre.

– Pour le salut de ton âme, remets cette cassette à ta

maîtresse, lui dit l’étranger, et il s’élança hors de la

maison.

La Martinière était tombée sur le plancher ; elle se

releva avec peine et se retira en tâtonnant à travers les

ténèbres de sa chambre, où elle se jeta dans un fauteuil,

épuisée et hors d’état de prononcer une parole. Tout à

coup, elle entendit tourner les clés qu’elle avait laissées

dans la serrure de la porte principale. On ferma la

maison, et des pas légers et incertains s’approchèrent de

sa chambre. Puissamment attachée sur son siège,

incapable de faire un mouvement, la Martinière

s’attendit à tout ce qu’il y a de plus horrible ; mais

quelle fut sa surprise, lorsque la porte de la chambre

s’ouvrant, elle reconnut, à la clarté de la lampe de nuit,

l’honnête Baptiste, qui lui parut pâle et défait.

– Au nom de tous les saints ! dites donc ce qui s’est

passé, dame Martinière ! Ah ! quelle inquiétude, quelle

inquiétude ! Je ne sais pas ce que c’était, mais cela m’a

fait partir malgré moi hier soir de la noce. – J’arrive

dans la nuit. – Dame Martinière, me dis-je, a un

sommeil léger, elle m’entendra bien si je frappe

doucement à la porte. Voilà qu’une forte patrouille

arrive sur moi, des cavaliers, des fantassins armés

jusqu’aux dents, et l’on me retient sans vouloir me

laisser aller. Mais heureusement que Desgrais, le

lieutenant de maréchaussée, qui me connaît bien, se

trouvait avec la troupe. – Eh ! c’est toi, Baptiste ! me

dit-il en me tenant une lanterne sous le nez ; d’où viens-

tu par cette nuit noire ? Reste sagement à la maison et

garde-la bien, il ne fait pas bon ici, nous espérons y

faire une bonne prise. Vous ne vous figurez pas, dame

Martinière, comme ces paroles m’ont remué le cœur. Je

m’approche de notre porte, un homme enveloppé d’un

manteau en sort, un poignard étincelant à la main, et me

renverse. La maison est ouverte, les clés dans la

serrure ; dites-moi, que signifie tout cela ?

La Martinière, délivrée de sa frayeur mortelle, lui

raconta comme tout s’était passé. Elle et Baptiste se

rendirent dans le vestibule, et trouvèrent le flambeau

sur les degrés, où l’étranger l’avait jeté en fuyant.

– Il n’est que trop certain que notre demoiselle

devait être volée ou égorgée cette nuit, dit Baptiste. Cet

homme savait, comme vous le dites, que vous étiez

seule avec mademoiselle, et même qu’elle veillait

encore en écrivant ; il est sûr que c’est un de ces

scélérats qui pénètrent jusque dans l’intérieur des

maisons, et qui prennent note de tout ce qui peut les

aider à exécuter leurs projets diaboliques. Et cette petite

cassette, dame Martinière, moi, je pense que nous

ferions bien de la jeter dans la Seine, à l’endroit le plus

profond. Qui nous répond qu’on ne machine pas

quelque chose contre la vie de notre bonne demoiselle,

et qu’en ouvrant la cassette elle ne tombera pas morte,

comme le marquis de Tournay, en décachetant la lettre

qu’il avait reçue d’une main inconnue !

Après avoir longtemps conféré ensemble, les deux

fidèles serviteurs résolurent de tout conter le lendemain

à mademoiselle de Scudéry, et de lui remettre la

cassette mystérieuse, en lui recommandant de l’ouvrir

avec précaution. Ils repassèrent ensemble toutes les

circonstances de l’apparition de l’étranger suspect, et se

convainquirent qu’il y avait en jeu un secret important

que leur maîtresse seule pourrait découvrir.

 

 

 

            II

 

 

 

Les craintes de Baptiste étaient bien fondées.

Justement, à cette époque, Paris était le théâtre des plus

horribles attentats, dont toutes les ressources d’un art

infernal combinaient l’exécution.

Glazer, un apothicaire allemand, le meilleur

chimiste de son temps, s’était beaucoup occupé d’essais

d’alchimie, comme avaient coutume de le faire les gens

de sa profession. Il travaillait à la recherche de la pierre

philosophale, et il était aidé dans ses expériences par un

Italien, nommé Exili ; mais pour ce dernier, l’alchimie

n’était qu’une feinte et un prétexte. Il voulut seulement

apprendre l’art de mélanger et de préparer les matières

pernicieuses dont se servait Glazer pour ses opérations ;

et il parvint enfin à savoir composer ce poison subtil, qui tarit subitement ou lentement les sources de la vie, sans laisser aucune trace dans le corps humain, et qui échappe à toutes les investigations des médecins. Avec quelque prudence que procédât Exili, il fut néanmoins soupçonné d’avoir vendu des poisons, et mis à la Bastille. Dans la chambre qu’il habitait, on ne tarda pas à enfermer un certain capitaine Godin de Sainte-Croix. Cet homme avait longtemps entretenu, avec la marquise de Brinvilliers, un commerce intime qui avait occasionné un grand scandale dans cette famille ; comme le marquis de Brinvilliers s’était montré fort indifférent à son déshonneur, Dreux d’Aubray, lieutenant civil à Paris, s’était vu forcé de lancer une lettre de cachet contre le capitaine, pour mettre fin aux désordres de sa fille. Emporté, sans caractère, feignant la dévotion, et dressé dès son enfance à tous les crimes, jaloux d’ailleurs et vindicatif à l’excès, le capitaine dut s’estimer heureux de connaître Exili et ses secrets, qui lui donnaient le moyen d’anéantir tous ses ennemis. Il se fit l’élève de l’Italien, et bientôt il égala si bien son maître, qu’après l’élargissement de celui-ci, il se trouva en état de travailler seul.

La Brinvilliers était une femme immorale, Sainte- Croix en fit un monstre. Il la décida peu à peu à empoisonner son propre père, chez qui elle vivait et qu’elle soignait dans sa vieillesse avec une horrible sollicitude, puis ses deux frères et enfin sa sœur ; elle accomplit son premier meurtre par esprit de vengeance, les autres par avidité, dans l’espoir d’une riche succession. L’histoire de plusieurs procès fournit la preuve affligeante que les crimes de cette nature deviennent souvent un besoin et une passion irrésistibles ; et l’on a vu des empoisonneurs faire périr une foule de gens dont la vie ou la mort leur étaient également indifférents, sans but ultérieur, par un attrait naturel, entraînés par le plaisir que trouve un chimiste dans ses expériences. La Brinvilliers fit sans doute de longues études, car la mort subite de plusieurs pauvres de l’Hôtel-Dieu éveilla, plus tard, le soupçon que les biscuits qu’elle faisait distribuer chaque semaine par bienfaisance et par pitié, avaient été empoisonnés par elle. Il est certain, toutefois, qu’elle prépara des pâtés de perdrix qu’elle servait à ses convives, et que le chevalier du Guet, ainsi que quelques autres personnes, moururent victimes de ses infernales invitations. Sainte-Croix, son complice La Chaussée, et la Brinvilliers, surent longtemps cacher leurs forfaits d’un voile impénétrable ; mais la puissance divine avait arrêté

qu’elle punirait leurs crimes dès cette vie ! Les poisons que préparait Sainte-Croix étaient si subtils, qu’en aspirant une seule exhalaison de sa poudre (les Parisiens la nommaient poudre de succession) on se donnait la mort. Ainsi Sainte-Croix se couvrait toujours

le visage d’un masque de verre lorsqu’il se livrait à ses

opérations. Un jour, tandis qu’il secouait dans une fiole

la poudre qu’il venait de confectionner, son masque

tomba et se brisa ; la commotion fit voler quelques

particules du poison sur le visage de Sainte-Croix, qui

périt aussitôt.

Comme il était mort sans héritiers, les gens de

justice vinrent apposer les scellés sur sa succession. On

trouva dans un coffre fermé tout l’arsenal de meurtre de

cet assassin, ainsi que les lettres de la Brinvilliers, qui

ne laissaient pas douter de leurs crimes. Elle s’enfuit à

Liège, où elle se cacha dans un cloître. Desgrais,

sergent de la maréchaussée, fut envoyé à sa poursuite,

et se présenta dans le couvent, vêtu en ecclésiastique. Il

parvint à lier une intrigue d’amour avec cette

épouvantable créature, et à l’entraîner à un rendez-vous

secret dans un jardin retiré, situé près des portes de la

ville. Dès qu’elle y fut rendue, elle se vit saisie par les

estafiers de Desgrais ; l’amant clerc se changea

subitement en officier de maréchaussée, et la

contraignit de monter dans une voiture qui se dirigea

vers Paris, entourée d’une bonne escorte. La Chaussée

avait déjà été décapité ; la Brinvilliers subit le même

supplice. Son corps fut brûlé après l’exécution, et l’on

jeta ses cendres aux vents.

Les Parisiens respirèrent, lorsque ce monstre, qui

immolait impunément amis et ennemis, eut disparu de

la terre ; mais bientôt le bruit se répandit que les secrets

de l’infâme Sainte-Croix avaient passé en d’autres

mains. Le meurtre se glissait comme un fantôme

invisible dans le cercle le plus intime, sous les liens de

la parenté, de l’amour, de l’amitié, et ne saisissait ses

victimes que plus sûrement et avec plus de célérité. Tel

qu’on voyait un jour dans une santé florissante, errait le

lendemain d’un pas chancelant, pâle et miné par un mal

dévorant, et tout l’art des médecins ne pouvait

l’arracher à la mort. La richesse, un emploi important,

une femme trop jeune, trop belle peut-être, étaient

autant de titres pour mourir. Une cruelle défiance brisait

les liens les plus sacrés. Le mari tremblait devant sa

femme, le père fuyait son fils, la sœur craignait son

frère. Dans le repas qu’un ami donnait à ses amis, les

mets, les vins restaient intacts, et où régnait autrefois la

joie et une gaieté folâtre, on ne rencontrait que des

regards inquiets qui cherchaient à percer le masque

d’un assassin. Des pères de famille allaient eux-mêmes

chercher leurs provisions aux marchés les plus éloignés,

et les préparaient dans un coin obscur pour se mettre à

l’abri des tentatives de la trahison ; souvent encore,

toutes ces précautions se trouvaient inutiles.

Pour remédier au mal qui croissait sans cesse, le roi

nomma une cour de justice spéciale, qu’il investit du

droit de rechercher et de punir ces crimes secrets. Ce fut

la chambre ardente, que présida La Reynie, et qui tint

ses séances non loin de la Bastille ; mais tous les efforts

de ce tribunal, pour trouver des coupables, restèrent

sans fruit ; il était réservé à Desgrais de les découvrir.

Dans le faubourg Saint-Germain, demeurait une

vieille femme nommée la Voisin. Elle faisait profession

de prédire l’avenir et de conjurer les morts ; et, à l’aide

de ses coadjuteurs, Lesage et la Vigoureux, elle savait

inspirer l’effroi même à des gens qui passaient pour

n’être ni faibles ni superstitieux. Mais elle faisait plus.

Élève d’Exili, comme Sainte-Croix, elle préparait

comme lui un poison subtil qui ne laissait pas de traces,

et aidait ainsi à des fils pervers à hériter avant le temps,

à des femmes sans frein à convoler à de plus riants

hymens. Desgrais pénétra ce mystère, elle avoua tout,

fut condamnée par la chambre ardente, et exécutée sur

la place de Grève. On trouva chez elle une liste de

toutes les personnes qui avaient eu recours à son

ministère, et non seulement il arriva qu’il s’ensuivit

exécution sur exécution, mais de graves soupçons

planèrent sur des personnages du plus haut rang. Ainsi,

l’on pensa que le cardinal de Bonzy avait trouvé chez la

Voisin le moyen de se débarrasser en peu de temps de

toutes les personnes auxquelles il avait des pensions à

payer, en sa qualité d’archevêque de Narbonne. La

duchesse de Bouillon, la comtesse de Soissons, dont les

noms furent trouvés sur cette liste, furent accusées

d’avoir eu recours à cette infâme Locuste, et le noble

nom de François-Henri de Montmorency, duc de

Luxembourg, pair et maréchal de France, ne sortit pas

sans souillure de cette enquête. La terrible chambre

ardente le poursuivit également, et il se constitua lui-

même prisonnier à la Bastille, où la haine de Louvois et

de La Reynie le confina dans un cachot de six pieds

carrés. Il se passa plusieurs mois avant qu’une

commission déclarât que son crime ne méritait pas ce

châtiment : il s’était fait dire une fois son horoscope par

la Voisin.

Il est certain que le zèle aveugle du président La

Reynie donna lieu à des abus de pouvoir et à des

cruautés. Ce tribunal prit le caractère de l’inquisition ;

le plus léger soupçon suffisait pour motiver un

emprisonnement rigoureux, et souvent c’était au hasard

qu’on laissait le soin de prouver l’innocence du

condamné. En outre, La Reynie avait un extérieur

repoussant et des formes si acerbes, qu’il attirait la

haine de ceux dont il devait être, par ses fonctions, le

vengeur et le soutien. La duchesse de Bouillon,

interrogée par lui si elle avait vu le diable, répondit :

« Il me semble que je le vois en ce moment ! »

Tant que le sang des coupables et des suspects coula

à flots sur la place de Grève, les empoisonnements

devinrent de plus en plus rares ; mais bientôt un

nouveau fléau vint répandre l’épouvante dans la ville.

Une bande de voleurs semblait avoir pris à tâche de

s’assurer la possession de tous les bijoux. À peine

achetée, une riche parure disparaissait d’une manière

inconcevable, quelque précaution qu’on employât pour

la garder. Mais, ce qui était plus effrayant, c’est que

quiconque se hasardait à sortir pendant la nuit avec des

joyaux, était infailliblement attaqué et souvent

assassiné. Ceux qui avaient échappé à ce danger,

rapportaient qu’un coup violent les avait renversés,

comme un éclat de foudre, et qu’en reprenant leurs

sens, ils s’étaient trouvés dépouillés de leurs bijoux, et

dans un tout autre lieu que celui où ils avaient été

frappés. Les cadavres que l’on trouvait chaque matin

dans les rues et même dans les maisons, portaient tous

la même blessure, un coup de poignard au cœur, si

sûrement dirigé, disaient les médecins, que le blessé

avait dû expirer sans proférer une seule plainte. À la

molle et somptueuse cour de Louis XIV, qui n’avait une

secrète affaire de cœur, et qui ne se glissait quelquefois

la nuit chez sa dame, pour lui porter un présent ? – Il

semblait que les assassins eussent un pacte avec les

esprits invisibles, tant ils étaient instruits de toutes ces

circonstances. Souvent le malheureux n’atteignait pas la

maison où il espérait trouver toutes les joies de

l’amour ; souvent il tombait sur le seuil, ou même

devant la porte de la chambre de sa maîtresse, qui

heurtait avec effroi son cadavre sanglant.

En vain d’Argenson, le lieutenant de police, fit-il

arrêter tous les gens sans aveu qui se trouvaient dans

Paris ; en vain La Reynie fit-il rage pour arracher des

aveux aux accusés, vainement doubla-t-on les

sentinelles, les patrouilles, on ne trouva nulle trace des

malfaiteurs. La seule précaution de s’armer jusqu’aux

dents, et de faire porter un flambeau devant soi,

réussissait à préserver du danger. Il arriva cependant

que le laquais qui portait la torche fut assailli à coups de

pierres, et au même instant le maître était assassiné et

volé.

On remarqua surtout que toutes les recherches qu’on

fit dans les lieux où l’on trafique des pierres précieuses

ne firent pas retrouver le moindre des bijoux enlevés de

la sorte ; on ne trouvait ainsi aucun indice qui pût

déceler les coupables.

Desgrais écumait de fureur en voyant que les

brigands se riaient de tous ses stratagèmes. Lorsqu’il se

trouvait dans un quartier de la ville, tout y restait

paisible ; tandis que dans les autres, les meurtriers

faisaient un riche butin. Il imagina alors de créer

plusieurs Desgrais si parfaitement semblables l’un à

l’autre, par la marche, l’attitude, le langage, le costume

et la figure, que les gens de la police eux-mêmes

ignoraient quel était le véritable. Pendant ce temps, il se

glissait, au risque de sa vie, dans les quartiers les plus

retirés, et suivait de loin quelqu’un qui portait, par son

ordre de riches joyaux. Mais celui qui le précédait ainsi

n’était jamais attaqué ; ainsi les malfaiteurs étaient

informés de ses mesures les plus secrètes. Desgrais était

au désespoir.

Un matin, Desgrais vint trouver le président La

Reynie ; il était pâle, défait, hors de lui. – Qu’avez-

vous ? Quelles nouvelles apportez-vous ? Avez-vous

découvert quelques traces ? lui demanda le président

dès qu’il le vit.

– Ah ! monseigneur, s’écria Desgrais balbutiant de

rage ; hier soir le marquis de La Fare a été attaqué en

ma présence.

– Ciel et terre, dit La Reynie plein de joie, nous les

tenons enfin !

– Écoutez comme la chose s’est passée, dit Desgrais

en souriant amèrement. – Je me poste et je surveille en

les maudissant de tout mon cœur, les démons incarnés

qui se rient de moi. Voilà que je vois s’avancer avec

précaution une figure qui passe tout près de moi sans

m’apercevoir. À la clarté de la lune, je reconnais le

marquis de La Fare. Je pouvais l’attendre là, je savais

où il se rendait si secrètement. À peine se trouve-t-il à

dix ou douze pas, qu’une figure s’élance comme de

dessous la terre, le renverse et se jette sur lui. Surpris,

confondu de la rapidité de ce mouvement, je pousse un

cri et je m’élance de ma retraite ; mais en ce moment, je

m’embarrasse dans mon manteau et je tombe. Je vois

l’homme s’enfuir comme s’il était porté sur les ailes du

vent ; je me relève, je le poursuis, tout en courant je

sonne de mon cor ; les sifflets des archers me répondent

de loin ; tout s’émeut ; de tous côtés retentissent le bruit

des armes sur le pavé, le piétinement des chevaux. – À

moi ! à moi ! Desgrais ! Desgrais ! voilà les cris dont je

fais retentir toutes les rues. Je vois toujours devant moi

l’homme que dessine la clarté de la lune ; je suis

distinctement tous les circuits qu’il fait pour me

tromper ; nous arrivons dans la rue Saint-Nicaise ; alors

ses forces semblent épuisées, les miennes redoublent ; il

a tout au plus une avance de quinze pas...

– Vous l’atteignez, vous l’arrêtez et les archers

arrivent ! s’écria La Reynie les yeux étincelants, en

serrant fortement le bras de Desgrais, comme s’il eût

saisi le meurtrier lui-même.

– À quinze pas de moi, reprit Desgrais d’une voix

sourde et reprenant péniblement haleine, à quinze pas

de moi, l’homme fait un bond de côté dans l’ombre, et

disparaît à travers la muraille.

– Il disparaît ? – À travers un mur ! – Êtes-vous

fou ? dit La Reynie en reculant de deux pas, et en

frappant ses mains l’une contre l’autre.

– Monseigneur, reprit Desgrais en se frottant le front

comme un homme assailli par de funestes pensées,

traitez-moi de visionnaire ; ce que je vous ai dit n’est

pas moins exact. J’étais encore pétrifié devant la

muraille, lorsque plusieurs archers arrivèrent hors

d’haleine ; le marquis de La Fare qui s’était relevé était

avec eux, l’épée à la main. Nous allumons des

flambeaux, nous frappons de tous côtés sur le mur ; pas

la trace d’une porte, d’une fenêtre, d’une ouverture.

C’est une épaisse muraille, en pierres de taille, qui tient

à une maison où demeurent des gens contre lesquels on

ne peut nourrir le moindre soupçon. Ce matin encore,

au grand jour, j’ai tout examiné. C’est le diable lui-

même qui nous joue !

L’histoire de Desgrais fut bientôt connue de tout

Paris. Toutes les têtes étaient remplies

d’enchantements, de sorcelleries, de pactes avec le

diable, contractés par la Voisin, par la Vigoureux et par

le fameux prêtre Lesage ; et, comme le veut

éternellement notre nature qui étouffe toujours notre

raison par la disposition que nous conservons pour le

merveilleux, on ne douta pas, comme l’avait dit

Desgrais dans son découragement, que ce fût le diable

en personne qui protégeait ceux qui lui vouaient leur

âme. Une complainte en tête de laquelle se trouvait une

belle gravure en bois, représentant un démon effroyable

qui s’abîmait dans la terre devant Desgrais épouvanté,

se débita à tous les coins de rue ; bref, tout continua à

intimider le peuple et à ravir tout courage aux archers

qui ne marchaient plus la nuit qu’en tremblant, après

s’être munis préalablement d’eau bénite et d’amulettes.

Le lieutenant criminel voyant échouer les efforts de

la Chambre-Ardente, pria le roi de créer un nouveau

tribunal, investi de prérogatives plus étendues pour

rechercher les crimes ; mais le roi, qui se reprochait

d’avoir déjà donné trop de pouvoir à la Chambre-

Ardente, et frappé des nombreux supplices que La

Reynie avait ordonnés, repoussa cette proposition. On

imagina alors un autre moyen pour la faire agréer au

roi.

Un soir, dans l’appartement de madame de

Maintenon, où le roi passait l’après-midi, et où il

travaillait quelquefois avec ses ministres, jusque bien

avant dans la nuit, on présenta à Louis XIV, une pièce

en vers au nom des amants en péril, qui se plaignaient

de ne pouvoir offrir un riche présent à leurs maîtresses,

sans exposer leur vie. L’honneur et l’amour, disaient-

ils, voulaient jadis qu’on versât son sang en champ clos

pour sa bien-aimée, vis-à-vis de nobles adversaires,

mais non qu’on s’exposât au poignard de vils assassins.

C’était donc au grand Louis, l’astre de la galanterie et

de l’amour, de dissiper par ses rayons cette nuit

funeste ; il appartenait au demi-dieu qui avait foudroyé

tous ses ennemis, d’écraser, comme Hercule, cette

hydre de Lerne ; nouveau Thésée, de combattre ce

minotaure qui dévorait les amants et changeait leurs

joies en un deuil éternel.

Quelque grave que fût le sujet, cette composition ne

manquait pas de traits ingénieux, et l’on y avait peint

avec art les craintes de l’amant se glissant chez sa

maîtresse, l’effroi dissipant l’amour, la galanterie

réduite aux abois. Comme ce petit poème se terminait

par le plus exagéré panégyrique des vertus de Louis

XIV, il ne manqua pas d’obtenir l’assentiment du roi

qui le lut avec une satisfaction visible. Lorsqu’il en eut

achevé la lecture, il se tourna vivement vers madame de

Maintenon et lui demanda en souriant agréablement ce

qu’elle pensait des plaintes de ces amants. Fidèle à la

gravité de ses mœurs et conservant toujours une

certaine teinte de pruderie, madame de Maintenon

répondit que ce n’était pas au roi de protéger les rendez-

vous interdits par la morale ; mais que les crimes

horribles qui épouvantaient la cour et la ville

demandaient une vengeance prompte et éclatante. Le

roi, mécontent de cette réponse, referma le papier et se

disposait à passer dans la chambre voisine, où

l’attendait un des secrétaires d’état, lorsque ses regards

tombèrent sur mademoiselle de Scudéry, qui était venue

faire sa cour à madame de Maintenon. Il s’avança tout à

coup vers elle, et le sourire qui avait disparu de ses

lèvres s’y montra de nouveau.

– La marquise refuse une fois pour toutes d’entendre

parler de galanterie, dit le roi, mais vous, mademoiselle,

que pensez-vous de cette supplique ?

Mademoiselle de Scudéry s’inclina avec respect,

une légère rougeur, semblable à la pourpre du

crépuscule, couvrit les joues pâles de la vénérable

dame ; et, les yeux baissés, elle prononça ces deux

vers :

Un amant qui craint les voleurs

N’est point digne d’amour.

Surpris de l’esprit chevaleresque qui régnait dans ce

peu de mots, et qui effaçait d’un trait toute la tirade de

vers qu’il venait de lire, Louis s’écria : – Vous avez

raison mademoiselle ! point de rigueurs nouvelles qui

confondent l’innocent avec le coupable. Que La Reynie

fasse son devoir.

 

 

 

            III

 

 

 

La Martinière raconta le lendemain à sa maîtresse,

ce qui s’était passé dans la nuit, et remit en tremblant la

cassette mystérieuse. Elle supplia, au nom de tous les

saints, mademoiselle de Scudéry de n’ouvrir cette boîte

qu’avec les précautions les plus grandes, et Baptiste,

pâle et retiré à l’extrémité de la chambre, joignit ses

instances à celle de la chambrière. Mademoiselle de

Scudéry souleva la cassette et leur répondit en riant : –

Vous êtes deux fous ! les voleurs qui connaissent si

bien l’intérieur des maisons, comme vous le dites vous-

mêmes, savent fort bien que je ne suis pas riche, et qu’il

ne se trouve pas chez moi des trésors qui vaillent un

assassinat. On en voudrait à ma vie ? À qui pourrait

servir la mort d’une personne de soixante-treize ans qui

n’a jamais attaqué de brigands et de larrons que ceux

qu’elle a créés dans ses romans, et qui ne laissera à ses

héritiers que les atours d’une vieille demoiselle et

quelques douzaines de volumes passablement reliés et

dorés sur tranche ? Va, ma bonne Martinière, tu as beau

décrire l’étranger de cette nuit d’une façon terrible, tu

ne me feras pas croire qu’il a eu de méchants desseins.

Ainsi...

La Martinière recula trois pas, et Baptiste poussa un

cri, en voyant mademoiselle de Scudéry faire jouer un

bouton d’acier qui brillait sur la boîte dont le couvercle

s’ouvrit avec bruit.

Quel fut l’étonnement de mademoiselle de Scudéry

en voyant étinceler, du fond de la boîte, deux bracelets

richement garnis de diamants, et un collier plus

magnifique encore ! Elle prit les joyaux dans ses mains,

et, tandis qu’elle en admirait le travail infini, la

Martinière contemplait les bracelets et jurait que

madame de Montespan elle-même n’en possédait pas

d’aussi beaux. – Mais, que signifie cet envoi ? demanda

mademoiselle de Scudéry.

En parlant ainsi, elle aperçut un petit billet placé au

fond de la boîte. Elle le prit aussitôt, dans l’espoir d’y

trouver l’explication de ce mystère ; mais à peine l’eut-

elle lu, qu’il échappa à ses mains tremblantes. Elle

éleva les yeux au ciel et tomba presque évanouie dans

un fauteuil ! La Martinière et Baptiste la soutinrent fort

effrayés. – Oh ! quelle insulte ! quelle profonde

humiliation ! s’écria-t-elle d’une voix étouffée par les

larmes. À mon âge, devrais-je m’attendre à être avilie

de la sorte ! Ai-je donc jamais agi avec légèreté, pour

être traitée aujourd’hui comme une créature sans vertu.

Oh ! Dieu, des paroles échappées en plaisantant, ont-

elles reçu une interprétation aussi horrible ! M’accuser

d’un pacte infâme, moi qui depuis mon enfance me suis

montrée fidèle à la vertu et à la piété !

Mademoiselle de Scudéry avait couvert ses yeux de

son mouchoir, et pleurait si amèrement, que la

Martinière et Baptiste ne savaient comment soulager la

douleur de leur bonne maîtresse, dont ils ignoraient la

cause. La Martinière avait ramassé le billet que

mademoiselle de Scudéry avait laissé tomber. On y

lisait :

Un amant qui craint les voleurs

N’est point digne d’amour

« Très honorée dame,

«Votre esprit pénétrant nous a préservés d’une

grande persécution, nous qui exerçons le droit de la

force contre la faiblesse et la lâcheté, et qui nous

approprions des trésors qui seraient indignement

prodigués. Acceptez cette parure comme un témoignage

de notre reconnaissance. C’est le plus précieux butin

qui soit tombé dans nos mains depuis longtemps. Bien

que vous méritiez de porter de plus beaux ornements,

digne dame, nous vous prions de ne pas refuser ceux-

ci ; daignez ne pas nous retirer votre amitié, et nous

garder un gracieux souvenir.

« LES INVISIBLES. »

– Est-il possible qu’on porte l’audace aussi loin !

s’écria mademoiselle de Scudéry lorsqu’elle fut un peu

remise de son agitation. Le soleil perçait à travers les

rideaux de damas cramoisi qui garnissait la croisée, et

les diamants qui étaient restés sur la table éclataient

d’une teinte rougeâtre. Mademoiselle de Scudéry

détourna les yeux avec horreur, et commanda à la

Martinière d’emporter cette horrible parure, encore

teinté du sang des victimes dont elle avait causé le

meurtre. La Martinière renferma les pierreries dans la

cassette, et dit qu’il serait prudent de les porter au

lieutenant-criminel et de lui confier les circonstances

qui avaient accompagné l’inquiétante apparition du

jeune homme de la nuit passée.

Mademoiselle de Scudéry se leva en silence et

parcourut plusieurs fois la chambre, comme

réfléchissant à ce qu’elle devait faire. Puis elle ordonna

à Baptiste d’aller lui chercher une chaise à porteur, et se

fit habiller par la Martinière, car elle voulait se rendre à

l’instant même chez la marquise de Maintenon. Elle se

fit porter chez la marquise. Elle savait qu’à cette heure-

là elle la trouverait seule dans ses appartements, et

emporta la cassette avec elle. La marquise fut fort

étonnée à la vue de la pâleur et de la marche incertaine

de mademoiselle de Scudéry, qui, en dépit de sa

vieillesse, avait conservé une dignité extrême, une

constante amabilité et un maintien plein de charme.

– Que vous est-il donc arrivé, au nom du ciel ! cria

du plus loin la marquise à la vieille dame, qui eut à

peine la force de gagner le siège qu’on lui offrait. Enfin,

lorsqu’elle retrouva la faculté de parler, elle dit quelle

profonde et douloureuse insulte lui avait attirée la

réponse à la supplique des amoureux ; mais la

marquise, après l’avoir écoutée avec beaucoup

d’attention, prétendit que mademoiselle de Scudéry

prenait trop vivement cette singulière aventure, que le

mépris de quelques misérables ne pouvait atteindre une

âme aussi élevée, et enfin elle demanda à voir les

pierreries.

Mademoiselle de Scudéry remit la cassette à la

marquise, qui ne put retenir un cri d’admiration à la vue

de cette splendide parure. Elle tira le collier, puis les

bracelets, et s’approcha de la fenêtre, où elle fit jouer

les chatons aux rayons du soleil, s’émerveillant tantôt

de leur beauté excessive et tantôt de l’art avec lequel

l’or était travaillé.

Tout à coup la marquise se tourna vers

mademoiselle de Scudéry, et s’écria : – Savez-vous que

ce collier et ces diamants ne peuvent avoir été faits que

par René Cardillac ?

René Cardillac était alors le plus habile orfèvre de

Paris, un des hommes les plus adroits et les plus

singuliers de son temps. D’une petite stature, mais large

d’épaules et d’une structure musculeuse, Cardillac, à

cinquante ans, avait conservé toute la vigueur et

l’agilité d’un jeune homme. Des cheveux roux, épais et

crépus, un visage saillant et coloré, témoignaient de sa

vigueur peu ordinaire. Si Cardillac n’eût pas été connu

dans tout Paris pour un homme d’honneur, franc,

ouvert, désintéressé, toujours prêt à assister les autres,

le regard singulier qui s’échappait de ses petits yeux

gris, enfoncés et étincelants, eût suffi pour le faire

accuser de méchanceté et de noirceur. Cardillac était,

comme je l’ai dit, l’homme le plus habile de son art qui

existât, non pas seulement à Paris, mais dans toute

l’Europe. Parfaitement initié à la connaissance des

pierres précieuses, il savait les enchâsser avec tant de

goût, que des joyaux qui n’avaient que peu de valeur,

acquéraient un éclat extrême au sortir de ses mains. Il

acceptait toutes les commandes avec une ardeur sans

égale, et le prix qu’il mettait à son travail, quelque léger

qu’il fût, était encore d’une modicité extrême. Alors, il

ne prenait aucun repos, on l’entendait jour et nuit faire

retentir son marteau dans son atelier ; et souvent, au

moment où sa tâche allait être achevée, la parure lui

semblait-elle peu gracieuse, les pierres mal encadrées,

trouvait-il un chaînon défectueux, il remettait tout l’or

au creuset, et recommençait sur nouveaux frais. Aussi,

il ne sortait de son atelier que des chefs-d’œuvre sans

pareils, qui excitaient au plus haut degré la surprise des

personnes auxquelles ils étaient destinés ; mais il était

presque impossible d’obtenir de lui qu’il terminât un

travail. Il renvoyait ses pratiques, sous mille prétextes,

de semaine en semaine, de mois en mois. En vain lui

offrait-on le double du prix stipulé, il ne voulait jamais

accepter un louis au-delà de ce qu’il avait demandé ;

enfin, lorsqu’il était forcé de céder aux instances de

quelqu’un et de rendre une parure, il ne pouvait se

défendre de donner tous les signes d’un profond chagrin

et même d’une colère mal réprimée. Mais, s’il lui fallait

livrer un ouvrage d’une grande richesse, précieux par le

travail de l’orfèvrerie, par le nombre et par la beauté

des pièces, on le voyait courir çà et là comme un

forcené, maudissant son état, se maudissant lui-même et

furieux contre ceux qui l’entouraient. Alors, quelqu’un

accourait-il chez lui en disant : – René Cardillac,

voulez-vous me faire un collier pour ma fiancée, des

bracelets pour ma maîtresse ? il s’arrêtait tout à coup,

lui lançait des regards brillants, et demandait en se

frottant les mains : – Que m’apportez-vous là ? – Ce

sont, lui répondait-on, des bijoux communs, des pierres

de peu de valeur, mais dans vos mains... Cardillac ne le

laissait pas achever, il lui arrachait la boîte, en tirait les

bijoux qui souvent avaient réellement peu de valeur, les

élevait vers la lumière, s’écriait avec ravissement : –

Oh ! oh ! des bijoux communs, dites-vous ? Nullement,

ce sont de belles pierres, des pierres magnifiques :

laissez-moi seulement faire ! et si vous ne regardez pas

à une poignée de louis, je vous y ajouterai quelques

rubis qui étincelleront comme le soleil. – Répondait-

on : Je vous laisse maître d’agir à votre gré, maître

René, et je vous paierai ce que vous demanderez !

Alors, sans s’inquiéter s’il avait affaire à un riche

bourgeois ou à un seigneur de la cour, Cardillac se jetait

à son cou avec impétuosité, le serrait dans ses bras,

l’embrassait et s’écriait qu’il était enfin heureux et qu’il

lui rendrait sa parure dans huit jours. Il parcourait alors

toute sa maison, puis courait se renfermer dans son

atelier, travaillait sans relâche, et en huit jours il avait

fait un chef-d’œuvre. Mais, dès que celui qui lui avait

commandé cet ouvrage revenait, l’argent à la main,

chercher la parure qui se trouvait achevée, Cardillac se

montrait sombre, insolent, grossier.

– Mais songez donc, maître Cardillac, que je me

marie demain.

– Que m’importe votre noce ! revenez dans quinze

jours.

– La parure est terminée ; voici l’argent ; il faut que

j’emporte mon collier.

– Et moi, je vous dis qu’il y a encore plusieurs

choses à changer à cette parure, et que vous ne pouvez

la recevoir aujourd’hui.

– Et moi, je vous dis que, si vous ne remettez sur-le-

champ ce collier dont je suis prêt à vous payer la façon

le double de sa valeur, vous me verrez venir le chercher

avec les soldats du guet et les gens du châtelet.

– Eh bien ! que le diable vous serre dans ses

tenailles brûlantes, et puisse ce collier étrangler celle

qui le portera ! En parlant ainsi, Cardillac mettait la

parure dans le pourpoint de l’impatient fiancé, le

prenait par le bras, et le poussait si violemment hors de

la chambre, qu’il roulait jusqu’au bas de l’escalier ; puis

il se mettait à la croisée et riait de tout son cœur d’un

rire infernal, en le voyant s’éloigner le mouchoir sur le

nez, sanglant et éclopé. La conduite de Cardillac était

inexplicable. Souvent, après avoir entrepris un travail

avec enthousiasme, il suppliait celui qui l’avait

demandé de lui permettre de ne pas le lui rendre, et il

donnait toutes les marques de l’affliction la plus vive,

priant et conjurant au nom de la Sainte Vierge qu’on eût

pitié de lui. Plusieurs personnages du plus haut rang

avaient en vain offert des sommes considérables pour

obtenir de lui le moindre de ses ouvrages. Il se jeta aux

pieds du roi, et lui demanda comme une faveur d’être

dispensé de travailler pour sa personne ; il se refusa

également à faire une parure pour madame de

Maintenon, et repoussa avec une sorte d’horreur et

d’effroi la commission qu’elle lui donna un jour de

confectionner une petite bague, ornée des emblèmes des

arts, qu’elle destinait à Racine.

– Je gage, dit madame de Maintenon, que si j’envoie

chez Cardillac pour savoir à qui il a livré cette parure, il

refusera de venir, tant il craint que je le contraigne de

travailler pour moi, bien que depuis quelque temps il se

soit beaucoup amendé, dit-on, et qu’il livre exactement

ses commandes, non sans humeur et sans chagrin

toutefois.

Mais mademoiselle de Scudéry, qui désirait

ardemment que l’auteur du présent qui lui avait été fait

fût dévoilé, et que les diamants fussent rendus à leur

propriétaire légitime, insista pour qu’on fit venir cet

étrange personnage. On envoya donc chez Cardillac, et,

comme s’il eût été déjà en route pour se rendre chez la

marquise, il se présenta devant elle quelques moments

après.

À la vue de mademoiselle de Scudéry, il parut

frappé d’émotion, et s’inclina respectueusement devant

elle avant que de saluer la marquise, comme quelqu’un

à qui une sensation imprévue fait oublier les

convenances. Madame de Maintenon, lui montrant du

doigt les pierreries qui étaient restées sur le tapis de la

table, lui demanda si c’était là son ouvrage. À peine

Cardillac y eut-il jeté un regard, que, tournant les yeux

vers la marquise, il remit la parure dans l’écrin, le

referma et le repoussa loin de lui avec violence. Puis il

se mit à sourire affreusement, et dit, en contractant son

visage bourgeonné : – Madame la marquise, il faudrait

bien peu connaître l’ouvrage de René Cardillac pour

croire un seul instant qu’il existe dans le monde un

joaillier capable de confectionner une semblable parure.

Oui, sans doute, ce travail est de moi.

– Alors, vous nous direz pour qui vous l’avez

exécuté.

– Pour moi seul, répondit Cardillac. Oui, ajouta-t-il

en voyant que madame de Maintenon et mademoiselle

de Scudéry se regardaient avec étonnement, l’une d’un

air de défiance, l’autre avec une expression d’anxiété et

d’effroi ; oui, madame la marquise, vous pouvez

trouver cela singulier, mais il en est ainsi. J’ai

rassemblé mes plus belles pierres, uniquement dans le

dessein de faire un ouvrage parfait, et j’y ai travaillé

avec un zèle et une satisfaction sans égales. Il y a

quelque temps, cette parure disparut de mon magasin

d’une façon inconcevable.

– Le ciel soit loué ! s’écria mademoiselle de

Scudéry, les yeux brillants de joie ; et, se levant avec la

vivacité et la prestesse d’une jeune fille, elle s’avança

vers Cardillac : Maître René, lui dit-elle en appuyant

une de ses mains sur ses épaules, reprenez votre bien,

que des scélérats audacieux vous avaient dérobé. – Elle

lui raconta alors la manière dont elle avait reçu ces

pierreries. Cardillac l’écouta les yeux baissés et en

silence ; de temps en temps seulement, il laissait

échapper une petite exclamation inintelligible, comme :

– Ah ! ah ! ah ! oh ! oh ! tantôt il joignait ses mains

derrière son dos, tantôt il se frottait les joues et le

menton. Lorsque mademoiselle de Scudéry eut achevé

de parler, Cardillac sembla combattre quelque temps

des idées confuses. Il se frotta le front, il soupira, il

passa sa main sur ses yeux comme pour essuyer une

larme ; enfin, il saisit la cassette que lui rendait

mademoiselle de Scudéry, s’agenouilla lentement, et lui

dit : – Le sort vous avait destiné ces joyaux,

mademoiselle, maintenant je vois que c’était à vous que

je songeais en les confectionnant, que je travaillais pour

vous seule. Ne refusez pas d’accepter et de porter cette

parure, la plus belle de toutes celles que j’ai terminées

depuis longtemps.

– Y songez-vous, répondit mademoiselle de Scudéry

en souriant agréablement ; me convient-il, à mon âge,

de porter des diamants ? Et quel droit avez-vous à me

faire de si riches présents ? Allez, allez, maître René, si

j’étais riche et belle comme la marquise de Fontange,

vraiment je ne laisserais pas sortir ces bijoux de mes

mains ; mais cette vaine parure conviendrait mal à ces

bras amaigris, et un brillant collier figurerait mal sur

cette gorge voilée.

Cardillac, qui s’était levé, tendait toujours la cassette

à mademoiselle de Scudéry. Il lui dit d’un air farouche

et comme hors de lui : – Par pitié, mademoiselle, prenez

cette parure ! Vous ne vous figurez pas combien

j’honore profondément vos vertus, combien mon cœur

est touché de vos qualités éminentes ! Acceptez donc

mon faible présent, comme un témoignage des

sentiments intimes que je voudrais vous témoigner.

Comme mademoiselle de Scudéry hésitait encore,

madame de Maintenon prit l’écrin des mains de

Cardillac. – Au nom du ciel, mademoiselle, vous parlez

toujours de votre grand âge, qu’avons-nous l’une et

l’autre de commun avec les années et leur poids ? Ne

faites-vous pas ici comme une jeune créature bien

honteuse qui voudrait bien atteindre à de doux fruits

défendus, si elle pouvait le faire sans y porter les mains

et les doigts ? Ne refusez pas ce brave maître René, qui

vous offre ce que tant d’autres ne pourraient obtenir ni

par or ni par supplications.

Tout en parlant ainsi, madame de Maintenon avait

placé l’écrin dans les mains de mademoiselle de

Scudéry. Cardillac se jeta encore à ses pieds, baisa sa

robe, ses mains, supplia, soupira, pleura, gémit, se leva

et s’échappa comme un insensé, renversant les sièges et

les tables d’où la porcelaine et les cristaux tombèrent à

grand bruit.

Tout effrayée, mademoiselle de Scudéry s’écria : –

Au nom de tous les saints, qu’est-il arrivé à cet

homme ! Mais la marquise, qui se trouvait ce jour-là,

fort contrairement à ses habitudes, d’une humeur

joviale, fit un grand éclat de rire et s’écria : – Nous

tenons le mot, mademoiselle ; maître René est

amoureux de vous à en mourir, et il débute

conformément aux bonnes et vieilles coutumes de la

galanterie, en assiégeant votre cœur par de riches

présents.

Madame de Maintenon continua cette plaisanterie

en conseillant à mademoiselle de Scudéry de ne point

se montrer trop cruelle envers ce pauvre amant

désespéré, et celle-ci donnant un libre cours à sa gaieté

naturelle, se laissa entraîner à débiter mille idées folles.

Elle dit que, puisque les choses en étaient venues là,

elle ne pouvait résister plus longtemps, et donnerait au

monde l’exemple inouï d’une fille de haute naissance,

fiancée, à l’âge de soixante-treize ans, à un orfèvre.

Madame de Maintenon s’offrit à tresser la couronne de

la fiancée, et à l’instruire des devoirs d’une mère de

famille, qu’une petite fille inexpérimentée comme elle

devait nécessairement ignorer.

En dépit de ces joyeux propos, mademoiselle de

Scudéry redevint sérieuse au moment de prendre congé

de la marquise, et jeta un coup d’œil sur l’écrin qui était

resté dans ses mains. – Je ne me servirai cependant

jamais de cette parure, madame la marquise, dit-elle.

De quelque manière qu’elle me soit parvenue, elle a été

en la possession de ces monstres qui volent et

assassinent avec l’audace du démon, qui a peut-être fait

un pacte avec eux. Je frémis en les voyant, car ils me

semblent teints de sang au milieu de leur éclat. Et, je

dois l’avouer, la conduite de ce Cardillac a quelque

chose d’inquiétant et de funeste. Je ne puis me défendre

d’un sombre pressentiment ; il me dit qu’un horrible,

qu’un effroyable mystère est caché sous cet

événement ; j’ai beau me remettre chaque circonstance

sous les yeux, je ne puis m’expliquer en quoi ce

mystère consiste, et pourquoi l’honnête et digne maître

René, le type d’un bon et pieux bourgeois, me semble

receler des projets criminels, des desseins

condamnables.

La marquise assura que c’était pousser trop loin le

scrupule, mais lorsque mademoiselle de Scudéry lui

demanda sur sa conscience ce qu’elle ferait en sa place,

la marquise répondit d’un air grave et sérieux : – Plutôt

jeter cette parure dans la Seine que jamais la porter !

L’entrevue de maître René avec mademoiselle de

Scudéry inspira à celle-ci des vers fort agréables,

qu’elle lut le lendemain au roi dans les appartements de

madame de Maintenon. Il se peut que, malgré la terreur

que lui causaient ses pressentiments, elle eût présenté

sous de vives couleurs le tableau réjouissant d’une

fiancée de soixante-treize ans. Bref, le roi rit beaucoup,

et jura que Boileau-Despréaux avait trouvé son maître.

 

 

 

         IV

 

 

 

Plusieurs mois s’étaient écoulés, lorsque le hasard

voulut que mademoiselle de Scudéry passât sur le Pont-

Neuf dans le carrosse à glaces de la duchesse de

Montausier. L’invention des élégants carrosses à glaces

était encore si nouvelle, qu’un peuple de curieux se

pressait dans les rues dès qu’une voiture de ce genre y

paraissait. Aussi, une multitude de badauds s’assembla

sur le Pont-Neuf, et, environna le carrosse de madame

de Montausier, de manière à empêcher les chevaux

d’avancer. Tout à coup mademoiselle de Scudéry

entendit un grand bruit, des malédictions et des

jurements, et elle aperçut un homme qui se frayait de

force un chemin à travers les rangs épais de la foule. Il

s’approcha du carrosse, et les regards de mademoiselle

de Scudéry rencontrèrent ceux d’un jeune homme pâle

et défait, dont les yeux étaient étincelants. Il ne cessa

pas de la regarder, tout en se défendant contre les

curieux qui voulaient le repousser ; enfin il atteignit au

marchepied du carrosse, s’y élança avec impétuosité,

jeta un billet sur le sein de mademoiselle de Scudéry, et

disparut comme il était venu, en frappant

indistinctement autour de lui pour se frayer un passage.

La Martinière, qui se trouvait auprès de sa maîtresse,

avait poussé un cri d’effroi dès que cet homme avait

paru à la portière, et s’était laissée aller évanouie au

fond du carrosse. En vain mademoiselle de Scudéry tira

le cordon du cocher ; celui-ci, comme pressé par un

malin esprit, fouettait à outrance les chevaux, qui,

faisant jaillir l’écume autour d’eux, piétinèrent avec

bruit, se dressèrent, et franchirent enfin d’un galop

rapide le pont qui retentissait sourdement sous leurs

pas. Mademoiselle de Scudéry versa toutes ses eaux de

senteur sur la pauvre femme de chambre, qui ouvrit

enfin les yeux, et murmura péniblement, la pâleur et

l’effroi sur son visage : Au nom le la bienheureuse

Vierge Marie, que nous voulait cet homme terrible ? –

Ah ! c’était bien lui, c’était le même qui vous apporta la

cassette dans cette épouvantable nuit ! – Mademoiselle

de Scudéry la tranquillisa en lui représentant qu’il

n’était rien arrivé de fâcheux, et qu’il ne s’agissait que

de lire un billet. Elle ouvrit le papier et y trouva ces

mots :

« Un destin funeste, que vous pouvez détourner, me

précipite dans l’abîme ! – Je vous supplie, comme un

fils supplierait sa mère, avec toute l’ardeur d’un amour

filial, de faire porter chez maître René Cardillac (que ce

soit par quelque prétexte qu’il vous plaise d’imaginer,

comme pour y faire un changement ou une réparation),

le collier et les bracelets que vous avez reçus de moi ;

votre bien-être, votre vie en dépendent. Si vous ne le

faites, d’ici à après-demain, je pénètre dans votre

maison, et je me tue à vos yeux. »

– Il est bien certain, dit mademoiselle de Scudéry

après la lecture du billet, il est bien certain que

l’homme mystérieux, fût-il de la bande des assassins, ne

médite rien contre moi. S’il était parvenu à me parler

dans la nuit, qui sait s’il ne m’aurait pas révélé maintes

choses que je m’efforce vainement d’expliquer. Mais,

quoi qu’il en soit, je ferai ce qu’on me demande dans

cette lettre, ne fût-ce que pour être délivrée de ces

malheureux diamants qui me semblent un talisman

infernal. Cardillac, fidèle à ses vieilles habitudes, ne les

laissera plus si facilement sortir de ses mains.

Le lendemain déjà mademoiselle de Scudéry

s’occupait à se rendre avec la parure chez l’orfèvre ;

mais, comme si tous les beaux esprits de Paris se

fussent donné rendez-vous chez elle, elle fut assiégée,

durant toute la matinée, de vers, de comédies et

d’anecdotes. À peine Chapelle avait-il achevé la lecture

d’une scène de tragédie, en assurant malignement qu’il

avait bien le projet de battre complètement Racine, que

celui-ci entra et le réduisit au silence par une tirade

pathétique, jusqu’à ce que Boileau vînt à son tour

éclaircir le noir horizon tragique par les étincelles

jaillissantes de son humeur caustique, et faire cesser les

longs récits sur la colonnade du Louvre, qu’avait

entamés le médecin-architecte Perrault.

La matinée était avancée, mademoiselle de Scudéry

fut forcée de se rendre chez madame de Montausier ; il

fallut bien remettre au lendemain le visite chez maître

René Cardillac. Mademoiselle de Scudéry se sentait

tourmentée d’une inquiétude extrême. Le jeune homme

qu’elle avait vu était sans cesse devant ses yeux, et un

souvenir confus, qui s’élevait du fond de son cœur, lui

disait que ce n’était pas la première fois qu’elle avait

contemplé ses traits. Elle ne put prendre le moindre

repos ; il lui semblait qu’elle avait agi avec légèreté, et

qu’elle était coupable de n’avoir pas offert une main

secourable au malheureux qui lui tendait la sienne du

bord de l’abîme ; elle se reprochait déjà de n’avoir pas

prévenu un événement funeste, un crime horrible peut-

être ! Dès le matin, elle se fit habiller, et, munie de

l’écrin, elle se fit conduire en voiture chez l’orfèvre.

Vers la rue Saint-Nicaise, où demeurait Cardillac,

s’était assemblée une grande multitude ; on se pressait,

même devant sa porte. On criait, on menaçait, on

tempêtait. On voulait briser la porte, et la

maréchaussée, qui cernait la maison, avait peine à

contenir le peuple. Au milieu du tumulte et du bruit, des

voix furieuses s’écriaient : – Déchirez, coupez en

quartiers ce maudit assassin ! Enfin Desgrais parut avec

une troupe nombreuse qui perça une avenue à travers la

foule. La porte de la maison s’ouvrit, et un homme

chargé de fers fut amené et entraîné au milieu des

malédictions du peuple en furie. Au même instant,

mademoiselle de Scudéry, presque évanouie de terreur,

et saisie d’un affreux pressentiment entendit un cri

perçant. – Avancez ! avancez toujours ! cria-t-elle au

cocher, qui, tournant subitement et avec adresse,

dispersa la foule et arrêta ses chevaux tout proche de la

porte de Cardillac. Mademoiselle de Scudéry aperçut

alors Desgrais, et à ses pieds, une jeune fille, belle

comme le jour, les cheveux épars, demi-vêtue, le

désespoir dans les traits ; elle tenait les genoux de

Desgrais embrassés, et s’écriait avec l’accent d’une

douleur mortelle : – Il est innocent ! il est innocent ! En

vain Desgrais et ses soldats s’efforçaient-ils de

l’éloigner et de la faire relever. Enfin un homme

vigoureux et rustique la saisit de ses lourdes mains,

l’arracha avec force des genoux de Desgrais ; mais,

ébranlé lui-même par cet effort, il la laissa échapper le

long des marches du perron, au pied duquel elle tomba

sur le pavé, sans voix et sans mouvement.

Mademoiselle de Scudéry ne put se contenir plus

longtemps.

– Au nom de Jésus-Christ, qu’est-il arrivé ? que se

passe-t-il ici ? s’écrie-t-elle en ouvrant vivement la

portière et en descendant.

Le peuple s’écarta respectueusement devant la

vénérable dame, qui, voyant quelques femmes

compatissantes relever la jeune fille, la placer sur les

marches et lui frotter le front avec une eau spiritueuse,

s’approcha de Desgrais, et lui renouvela avec vivacité

sa demande.

– Il est arrivé quelque chose d’épouvantable,

répondit Desgrais. René Cardillac a été trouvé assassiné

ce matin d’un coup de poignard. Le meurtrier est son

apprenti, Olivier Brusson. On vient de l’emmener en

prison.

– Et cette jeune fille, s’écria mademoiselle de

Scudéry.

– C’est Madelon, la fille de Cardillac. À présent elle

pleure et elle gémit, et elle crie qu’Olivier est innocent,

entièrement innocent. Après tout, elle a peut-être pris

part à cette affaire, et il faudra que je la fasse aussi

conduire à la Conciergerie. En parlant ainsi, Desgrais

jeta sur la jeune fille un regard qui fit frémir

mademoiselle de Scudéry.

La jeune fille commençait à respirer ; mais hors

d’état de prononcer une parole, de faire un mouvement,

les yeux fermés, elle restait sans vie, et on ne savait s’il

fallait la transporter dans la maison ou continuer de lui

prodiguer des soins. Mademoiselle de Scudéry

contemplait avec émotion ce visage innocent ; tout à

coup un bruit sourd retentit sur les marches, on

apportait le cadavre de Cardillac. Mademoiselle de

Scudéry prit aussitôt sa résolution : – J’emmène cette

jeune fille avec moi, dit-elle. Desgrais, chargez-vous du

reste ! Un sourd murmure de satisfaction se prolongea

parmi le peuple. Les femmes relevèrent la jeune fille,

mille bras s’efforcèrent de la soutenir, et elle fut portée

dans le carrosse, comme à travers les airs, au milieu des

bénédictions qui s’échappaient de toutes les bouches en

faveur de mademoiselle de Scudéry, dont la générosité

arrachait cet enfant au tribunal de sang.

Grâce aux soins de Séron

, le plus célèbre médecin

de Paris, Madelon, qui était restée quelque temps dans

un état d’insensibilité complète, fut enfin rappelée à

elle-même. Mademoiselle de Scudéry acheva ce que le

médecin avait commencé, en répandant de douces

consolations dans l’âme de la jeune fille, jusqu’à ce

qu’enfin un violent torrent de larmes s’échappât de ses

yeux et soulageât son cœur. Elle essayait quelquefois de

raconter ce qui s’était passé, mais toujours la douleur

étouffait ses paroles.

À minuit, elle avait été réveillée par plusieurs légers

coups frappés à la porte de sa chambre, et elle avait

entendu la voix d’Olivier qui la conjurait de se lever

sur-le-champ, parce que son père était sur le point de

mourir. Elle s’était élancée de son lit avec épouvante, et

avait ouvert la porte. Olivier, pâle, tremblant, baigné de

sueur, s’était dirigé d’un pas vacillant, une lumière à la

main, vers l’atelier ; elle l’avait suivi. Là, elle avait

trouvé son père, les yeux fixés, râlant péniblement et se

débattant avec la mort. Elle s’était jetée sur lui en

gémissant, et alors seulement elle avait aperçu sa

chemise souillée de sang. Olivier l’avait doucement

éloignée, et s’était alors occupé de laver avec du baume

vulnéraire et de panser une blessure que portait son père

au côté gauche du sein. Pendant ce temps, son père

avait repris l’usage de ses sens, ses râlements avaient

cessé ; il avait jeté alors des regards attendris sur elle,

puis sur Olivier, et prenant la main de sa fille, il l’avait

placée dans celle de son apprenti, en les serrant toutes

deux avec force. Tous deux, Olivier et elle, s’étaient

agenouillés devant le lit où se trouvait Cardillac, il

s’était relevé en poussant un cri perçant, mais il était

retombé aussitôt, et il avait rendu l’âme avec un

profond soupir. Ils s’étaient mis alors à pleurer

ensemble et à gémir. Olivier lui avait raconté comment

maître René avait été assassiné en sa présence, dans une

course où il l’avait accompagné pendant la nuit par son

ordre, et comme il avait porté jusqu’au logis, avec la

plus grande fatigue, son maître, qui était fort grand et

fort lourd, et qu’il ne croyait pas mortellement blessé.

Dès le point du jour, les gens de la maison étaient

montés et les avaient trouvés encore à genoux devant le

corps de Cardillac, et dans une désolation profonde. Un

grand bruit s’était fait entendre, c’était la maréchaussée

qui arrivait. Elle avait arrêté Olivier, que l’on accusait

de la mort de son maître. Madelon ajouta le tableau le

plus touchant de la vertu, de la piété et de la fidélité de

son cher Olivier ; elle dit comme il avait honoré son

maître de même que s’il eût été son père, comme celui-

ci lui rendait sa tendresse avec usure, et comme il

l’avait choisi pour son gendre, malgré sa pauvreté,

parce que son habileté égalait sa fidélité et ses nobles

sentiments. Madelon raconta tout cela du plus profond

de son cœur, et conclut en disant que si Olivier avait

enfoncé, en sa présence, un poignard dans le sein de son

père, elle regarderait cet événement comme un prestige

du diable, plutôt que de croire Olivier capable d’un

crime aussi inouï et aussi horrible.

Mademoiselle de Scudéry, profondément touchée

des peines de Madelon, et entièrement portée à croire à

l’innocence du pauvre Olivier, prit des informations qui

confirmèrent tout ce que Madelon lui avait dit au sujet

des relations du maître avec son apprenti. Les gens de

la maison, les voisins vantaient tout d’une voix Olivier

comme un modèle de bonnes mœurs, de dévotion et

d’assiduité ; et cependant, était-il question du crime,

chacun haussait les épaules et disait qu’il y avait là-

dedans quelque chose d’inconcevable.

Amené devant la chambre ardente, Olivier nia tout

avec la plus grande fermeté, avec l’indépendance d’un

innocent, et assura que son maître avait été attaqué dans

la rue en sa présence et assassiné, et qu’il l’avait

emporté dans sa maison, où il avait bientôt expiré. Cette

déclaration s’accordait avec celle de Madelon.

Mademoiselle de Scudéry se faisait sans cesse

raconter les plus petites circonstances de cet horrible

événement. Elle s’informa exactement si jamais une

querelle s’était élevée entre le maître et le compagnon,

si peut-être Olivier n’était pas entièrement maître de ces

emportements qui s’emparent souvent des hommes les

plus doux et les entraînent à des actes que leur volonté

semble repousser ; mais plus elle répétait ses demandes,

plus Madelon lui parlait avec enthousiasme du

tranquille bonheur domestique où vivaient trois

personnes liées par la tendresse la plus vive, et plus

s’évanouissait l’ombre du soupçon d’un meurtre

commis par Olivier. En examinant tout avec attention,

en admettant qu’en dépit de tout ce qui attestait

l’innocence d’Olivier, il fût néanmoins coupable du

meurtre de Cardillac, mademoiselle de Scudéry ne

pouvait trouver dans toutes ses dépositions aucun motif

qui eût pu entraîner ce jeune homme à un crime dont le

premier résultat était de troubler tout son bonheur. – Il

est pauvre ; mais habile, il pouvait gagner l’amitié du

maître le plus célèbre ; il aime sa fille, le maître

favorise son amour ! le bonheur, l’aisance lui sont

assurés pour le reste de ses jours ! – Mais soit

qu’Olivier, irrité, Dieu sait pour quels motifs, ait

attaqué traîtreusement son bienfaiteur, son père, quelle

dissimulation maudite l’a porté à se conduire après le

crime comme il l’a fait ! – Fermement convaincue de

l’innocence d’Olivier, mademoiselle de Scudéry prit la

résolution de sauver ce jeune homme à quelque prix

que ce fût. Il lui sembla prudent, avant que de recourir à

la clémence du roi lui-même, de s’adresser au président

La Reynie, d’éveiller son attention sur toutes les

circonstances qui parlaient en faveur d’Olivier, et de

faire naître, s’il était possible, dans l’âme du président,

une conviction intérieure qui devait se communiquer

aux autres juges. Le Reynie reçut mademoiselle de

Scudéry avec tout le respect auquel la digne dame,

honorée de la bienveillance du roi, avait droit de

prétendre. Il écouta avec calme ce qu’elle lui rapporta

au sujet du crime, des rapports d’Olivier avec son

maître et de son caractère. Mademoiselle de Scudéry lui

répéta, plusieurs fois interrompue par ses larmes, que,

loin d’être l’ennemi des accusés, un juge devait écouter

tout ce qui était en leur faveur ; et un sourire fin,

presque ironique, témoigna seul qu’elle n’adressait pas

ce discours à des oreilles complètement sourdes.

Lorsqu’elle eut enfin tout dit, et qu’elle eut essuyé ses

larmes, La Reynie répondit : – Il est digne de votre

excellent cœur de vous laisser abuser par les larmes

d’une jeune fille amoureuse, mademoiselle ; et il est

tout naturel que vous ne puissiez admettre la pensée

d’un semblable crime ; mais il en est autrement d’un

juge qui est habitué à arracher le masque aux scélérats.

Mon emploi ne m’oblige pas à dévoiler, à quiconque

m’interroge, la marche d’un procès criminel.

Mademoiselle, je fais mon devoir, peu m’importe le

jugement du monde ! Les criminels doivent trembler

devant la chambre ardente, qui ne connaît d’autres

peines que le feu et le sang. Mais devant vous, ma

digne demoiselle, je ne voudrais pas passer pour un

monstre de dureté et de cruauté ; permettez donc que je

montre clairement à vos yeux, en peu de mots, l’action

sanguinaire de l’assassin, qui, grâce au ciel, expiera son

crime. Votre esprit pénétrant rejettera alors cette

bienveillance qui vous fait honneur, mais qui ne me

siérait pas. – Un matin, on trouve René Cardillac

assassiné d’un coup de poignard. Personne n’est auprès

de lui que son apprenti Olivier Brusson et sa fille. Entre

autres choses, on trouve dans la chambre d’Olivier un

poignard fraîchement teint de sang qui s’ajuste

parfaitement à la blessure. – Cardillac, dit Olivier, a été

assassiné dans la nuit, devant mes yeux. – Voulait-on le

voler ? – Je l’ignore. – Tu étais avec lui, et tu n’as pas

pu t’opposer à l’assassin... le retenir, appeler du

secours ? – Le maître marchait à quinze ou vingt pas

devant moi, je le suivais. – Mais, au nom du ciel,

pourquoi te tenir si éloigné ? – Le maître le voulait

ainsi. – Qu’avait donc à faire maître Cardillac si tard

dans les rues ? – Je ne puis le dire. D’ordinaire, il ne

sortait jamais de la maison après neuf heures. Ici,

Olivier s’embarrasse, il est confondu, il soupire, il

répand des larmes, il jure par tout ce qu’il y a de plus

sacré que Cardillac est réellement sorti dans la nuit et

qu’il a trouvé la mort. Mais remarquez bien ceci,

mademoiselle. Il est prouvé jusqu’à l’évidence la plus

complète que Cardillac n’a point quitté sa maison cette

nuit-là : ainsi l’assertion d’Olivier, qui prétend être sorti

avec lui, n’est qu’un audacieux mensonge. La porte de

la maison est pourvue d’une lourde serrure qui fait un

bruit aigu lorsqu’on l’ouvre et lorsqu’on la ferme ; puis

les battants de la porte roulent sur leurs gonds en criant

et en gémissant, ainsi que des essais réitérés l’ont

prouvé, de sorte que ce bruit retentit jusqu’à l’étage le

plus élevé de la maison. Or, à l’étage le plus bas, ainsi

tout près de la porte, demeure le vieux maître Claude

Patru avec sa gouvernante, personne âgée d’environ

quatre-vingts ans, mais encore vive et alerte. Ces deux

personnes ont entendu Cardillac descendre l’escalier à

neuf heures précises, selon sa coutume, fermer la porte

à grand bruit, remonter, lire à haute voix la prière du

soir, et puis se retirer dans sa chambre à coucher,

comme on a pu l’entendre au craquement de la porte.

Maître Claude est affligé d’insomnie comme il arrive

aux vieilles gens. Il était à peu près dix heures lorsque

sa gouvernante traversa le vestibule pour aller prendre

de la lumière dans la cuisine ; elle revint s’asseoir

auprès de maître Claude et lui lut une ancienne

chronique, tandis que le vieillard se livrant à ses

pensées, tantôt se jetait dans un fauteuil, tantôt se

relevait et se promenait lentement dans la chambre,

pour gagner de la fatigue et du sommeil. Tout resta

paisible et silencieux jusqu’après minuit. Ils entendirent

alors au-dessus de leur tête des pas pesants, une chute

lourde comme si un fardeau fût tombé sur le plancher,

et aussitôt après de sourds gémissements. Ils furent tous

deux saisis d’un effroi et d’une stupeur sans égales.

L’idée d’un crime qui se commettait en cet instant

passa dans leur esprit, puis le matin éclaircit ce qui

avait eu lieu dans les ténèbres.

– Mais, au nom du ciel, dit mademoiselle de

Scudéry, après tout ce que je vous ai raconté fort à la

hâte, pouvez-vous imaginer le motif qui a donné lieu à

ce crime infernal ?

– Hem ! répondit La Reynie, Cardillac n’était pas

pauvre. – Il possédait des pierreries admirables.

– Sa fille, reprit mademoiselle de Scudéry, ne

devait-elle pas hériter de tout cela ? Vous oubliez

qu’Olivier allait devenir le gendre de Cardillac ?

– Il devait peut-être partager, ou même assassiner

pour d’autres, dit La Reynie.

– Partager, assassiner pour d’autres ! s’écria

mademoiselle de Scudéry, frappée d’étonnement.

– Savez-vous, mademoiselle, continua le président,

qu’Olivier aurait déjà versé son sang sur la place de

Grève, si son attentat n’était point lié au mystère

profond qui plane depuis si longtemps sur Paris !

Olivier appartient indubitablement à la bande

d’assassins qui, se jouant de toute la vigilance, de tous

les efforts, de toutes les recherches des cours de justice,

sait porter ses coups en sûreté et avec impunité. Par lui

tout s’éclaircira, tout doit s’éclaircir. La blessure de

Cardillac est entièrement semblable à celle que

portaient toutes les personnes qui ont été assassinées

dans les rues et dans les maisons. Mais ce qui est plus

décisif encore, depuis qu’Olivier Brusson est arrêté,

tous les meurtres, tous les brigandages ont cessé ; les

rues sont sûres la nuit comme le jour : preuve suffisante

qu’Olivier était à la tête des bandits. Il ne veut encore

rien avouer, mais il est des moyens de le faire parler

malgré lui.

– Et Madelon, s’écria mademoiselle de Scudéry, la

fidèle, l’innocente colombe !

– Eh ! qui me répond qu’elle n’a pas trempé dans ce

complot ! dit La Reynie en souriant méchamment ; que

lui importe son père ! elle n’a de larmes que pour cet

assassin.

– Que dites-vous ! il n’est pas possible ! son père !

une fille ! ! !

– Oh ! continua La Reynie, songez seulement à la

Brinvilliers ! Vous me pardonnerez, si je me vois peut-

être bientôt forcé de vous arracher votre protégée et de

la faire jeter à la Conciergerie.

Un frisson glaça le sang de mademoiselle de

Scudéry à ce soupçon. Elle vit que devant cet homme

terrible il n’était pas de loyauté, pas de vertu ; il

cherchait le meurtre et les crimes au fond de tous les

cœurs. Elle se leva. – Soyez humain ! c’est là tout ce

qu’elle put dire. Au moment de descendre les degrés

jusqu’où le président l’avait reconduite avec une

cérémonieuse politesse, il lui vint, sans qu’elle pût s’en

rendre compte, une pensée singulière.

– Me sera-t-il permis de voir le malheureux Olivier

Brusson ? demanda-t-elle au président en se retournant

vivement vers lui.

Celui-ci l’examina d’un air pensif, et sa figure prit

ce sourire repoussant qui lui était propre. – Vous voulez

sans doute, vous fiant plus à vos sensations et à une

voix intérieure qu’à nos yeux, sonder vous-même la

culpabilité ou l’innocence d’Olivier. Si le séjour du

crime ne vous épouvante pas, si le tableau de

l’abjection dans ses derniers degrés ne vous cause pas

d’horreur, dans deux heures la Conciergerie vous sera

ouverte. On vous montrera cet Olivier dont le destin

excite votre compassion.

En effet, mademoiselle de Scudéry ne pouvait

admettre que ce jeune homme fût coupable. Tout parlait

contre lui, aucun juge n’eût agi autrement que l’avait

fait La Reynie, mais le tableau du bonheur domestique

présenté par Madelon sous des couleurs si vives effaçait

tous les soupçons de mademoiselle de Scudéry ; elle

aima mieux adopter une opinion inexplicable que

d’admettre une pensée contre laquelle toute son âme se

révoltait.

Elle résolut de se faire encore raconter par Olivier

tout ce qui s’était passé dans la fameuse nuit, et de

pénétrer autant qu’il serait possible un secret qui n’avait

pas été révélé aux juges, uniquement peut-être parce

qu’ils avaient négligé de le sonder.

Arrivée à la Conciergerie, on conduisit

mademoiselle de Scudéry dans une grande chambre fort

claire. Peu de moments après, elle entendit un bruit de

chaînes. On amenait Olivier Brusson. Mais dès qu’il eut

passé la porte, mademoiselle de Scudéry tomba

évanouie. Lorsqu’elle revint à elle, Olivier avait

disparu. Elle demanda avec violence qu’on la

reconduisît à sa voiture, et elle voulut quitter aussitôt ce

repaire de scélérats. Hélas ! elle avait reconnu, au

premier coup d’œil, dans Olivier Brusson le jeune

homme qui, sur le Pont-Neuf, avait jeté un billet dans sa

voiture, celui qui lui avait apporté la cassette de

pierreries.

 

 

 

 

 

 

 

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Tags associés : mademoiselle, scudery, chapitres

J'kaz !
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Samedi 05 Décembre 2009Poster un commentaire
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