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Jean BOCCACE
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LE DECAMERON
(1349-1353)
Traduction de Sabatier de Castres
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Dixième Journée
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NOUVELLE PREMIÈRE
MESSIRE ROGER
Messire Roger de Figiovan a été un des plus aimables et des plus vaillants chevaliers qu’ait produits la ville de Florence ; peut-être aussi a-t-il été un des honnêtes hommes dont elle puisse se vanter. Comme il était fort riche, qu’il brûlait du désir de s’illustrer, et qu’il voyait que la Toscane était un pays peu propre à favoriser ses desseins, il résolut d’entrer, pendant quelque temps, au service d’Alphonse, roi d’Espagne, prince d’une réputation qui effaçait celle des princes ses voisins. Il passa donc à Madrid, suivi d’un nombreux équipage, et fut fort bien reçu du roi. Il vécut pendant quelque temps auprès de lui d’une manière brillante, se signala par plusieurs belles actions, et acquit bientôt la réputation d’un galant homme. Cependant, comme il étudiait avec soin le caractère et la conduite du roi, il remarqua que ce prince accordait les grâces assez indiscrètement, et que ce n’était pas toujours le mérite qui avait part à ses dons. Les châteaux, les places, les baronnies étaient distribués à des gens ignorés, et qui n’avaient d’autre titre, pour les obtenir, que beaucoup d’intrigue. Il se connaissait, il savait fort bien ce qu’il valait, et, voyant qu’on l’oubliait dans la distribution des faveurs, il crut que cet oubli, tout injuste qu’il était, blessait son honneur. Il résolut donc de se retirer. Il demanda son congé au roi, et l’obtint. Ce prince lui fit présent de la plus belle et de la meilleure mule qu’il y eût dans ses écuries, telle enfin que Roger eût pu la désirer pour le long voyage qu’il projetait. Ensuite le roi chargea un de ses gentilshommes, dont il connaissait la sagesse et la discrétion, de tâcher de trouver le moyen d’accompagner messire Roger dans sa route, sans qu’il pût s’apercevoir qu’il eût des ordres pour cela ; de bien écouter ce qu’il dirait de lui, afin de pouvoir lui en rendre compte, et de faire en sorte de le ramener à la cour après qu’il aurait bien déclamé. L’officier joua fort bien son rôle. Il épia le moment où Roger sortirait de la ville. Dès qu’il le vit partir, il le suivit, l’aborda, et, lui faisant accroire qu’il allait en Italie, il marcha avec lui, comme compagnon de voyage. Ils parlèrent d’abord de choses indifférentes et générales ; mais, sur les neuf heures, le gentilhomme dit à Roger : « Je crois qu’il serait à propos de faire pisser nos montures et de les faire un peu repaître. » On entre dans une hôtellerie, où toutes les bêtes pissèrent, excepté la mule ; ce qui fut remarqué de Roger. S’étant remis en route, on arrive à un ruisseau où ils firent boire les bêtes, et où la mule ne manqua pas de pisser. « La peste soit de l’animal ! s’écria Roger ; il est du naturel du maître de qui je la tiens. » L’officier ne laissa pas échapper cette phrase ; il en avait déjà recueilli beaucoup d’autres sur le compte du roi, mais toutes étaient en son honneur. Le lendemain matin, le gentilhomme fit si bien, qu’il contraignit Roger de revenir sur ses pas. On prétend que, ne pouvant l’y déterminer par la persuasion, il l’y obligea par ordre du roi. Quoi qu’il en soit, Alphonse, prévenu déjà de son propos, le fait venir, lui fait un bon accueil, et lui demande pourquoi il l’avait comparé à sa mule. « Sire, répondit le Florentin sans se déconcerter, j’ai fait cette comparaison parce qu’elle est juste. En effet, ma mule n’ayant pas pissé où il fallait, et pissant où il ne fallait pas, a agi, ce me semble, comme Votre Majesté, qui ne donne pas quand il le faut, et qui donne quand il ne le faut pas, puisqu’elle comble de ses dons ceux qui en sont indignes et qu’elle les refuse à ceux qui n’ont rien négligé pour les mériter. – Mon cher Roger, répondit le roi, si je ne vous ai pas, comme à beaucoup d’autres, accordé mes faveurs, ce n’est pas que je ne vous en aie cru beaucoup plus digne que la plupart de ceux qui les ont obtenues. Je connais tout votre mérite, je vous rends la justice qui vous est due ; mais votre malheureuse étoile s’est toujours opposée aux effets de ma bonne volonté : c’est elle et non pas moi qu’il faut accuser, et je veux vous en donner une preuve convaincante. – Sire, répliqua le Toscan, je ne me plains point de n’avoir eu aucune part à vos dons, parce que je ne suis pas tourmenté du désir d’augmenter ma fortune ; mais je me plains de ce que cet oubli paraît déposer et contre mes services et contre le désir que j’ai toujours eu de mériter votre estime. Cependant je reçois votre déclaration avec tout le respect et toute la reconnaissance que je vous dois, et suis prêt à voir tout ce qu’il vous plaira, quoique vous n’ayez aucunement besoin de justification à mon égard. » Le roi le mena dans une grande salle où, selon ses ordres, il y avait deux coffres fermés : « Un de ces coffres, lui dit-il ensuite en présence de plusieurs personnes, contient ma couronne, mon sceptre et mes bijoux les plus précieux ; l’autre ne renferme que de la terre. Prenez lequel des deux il vous plaira : je vous donne celui que vous choisirez. Vous verrez, par cette épreuve, qui de votre étoile ou de moi a été injuste envers vous. »
Roger ayant obéi, le roi fait ouvrir le coffre qu’il avait choisi : c’était celui qui ne contenait que de la terre. « Vous voyez bien, reprit alors Alphonse en riant, que ce que j’ai dit de votre étoile est exactement vrai ; mais vos vertus méritent que j’en corrige la maligne influence. Je sais que vous n’avez nulle envie de devenir Espagnol ; ainsi je ne vous donnerai ni château ni place ; mais je veux que le coffre que la fortune vous a refusé soit à vous en dépit d’elle. Emportez-le dans votre pays ; qu’il soit pour vous et pour les vôtres un témoignage de votre vertu et de mon empressement à récompenser le mérite. Roger reçut le présent, et, après avoir fait les remercîments qu’il méritait, il reprit, bien joyeux, le chemin de la Toscane.
NOUVELLE II
GUINOT DE TACCO
Guinot de Tacco, renommé par son audace et ses brigandages, ennemi des comtes de Saint-Flour, chassé de Sienne, fit révolter la ville de Radicofani contre la cour de Rome, s’y établit, et pour s’y soutenir, faisait détrousser tous ceux qui passaient dans les environs par les satellites qui lui étaient attachés. Boniface VIII occupait alors la chaire pontificale. L’abbé de Clugny, qu’on regarde comme le plus riche prélat de toute la chrétienté, vint faire dans ce temps sa cour à Rome. Là, s’étant gâté l’estomac par les excès de la bonne chère, les médecins lui conseillèrent d’aller prendre les eaux de Sienne, et en ayant obtenu l’agrément du pape, il partit en grande pompe et avec un train nombreux de chars, d’hommes et d’animaux, sans trop s’inquiéter de ce qu’on disait de Guinot.
Celui-ci, instruit du voyage du prélat, tendit ses filets, et l’enferma si bien dans un lieu fort étroit, lui et son train, qu’il n’en échappa point un seul valet. Ensuite il lui députa un de ses principaux officiers, qui lui dit fort civilement, de sa part, qu’il le priait de venir descendre chez lui. L’abbé répondit en colère qu’il ne le ferait pas, qu’il n’avait rien à démêler avec Guinot ; qu’il passerait outre, et qu’il n’y avait personne assez hardi pour s’opposer à son passage. Le député lui répliqua respectueusement qu’il était en un lieu où l’on ne reconnaissait de force supérieure que celle de Dieu même, et où les excommunications, les interdictions étaient méprisées et de nul effet : « Ainsi, je crois, monsieur, continua-t-il, que le parti le plus sage que vous ayez à prendre est de vous rendre de bonne grâce à l’invitation de Guinot. »
Pendant cette petite conférence, arrive une troupe de satellites, qui environnent monsieur l’abbé et le forcent de prendre, avec tous ses gens et son bagage, le chemin du château. Dès qu’il y fût arrivé, on le logea, selon les ordres qui avaient été donnés, dans une petite chambre fort étroite et fort obscure, tandis qu’on donna à toutes les personnes de sa suite un appartement commode et proportionné à leur qualité. Après qu’on eût mis en sûreté les mulets, les chevaux et le reste de l’équipage, Guinot alla trouver monsieur l’abbé, et lui dit : « Guinot, monsieur, dont vous êtes l’hôte, m’envoie vous prier d’avoir la complaisance de lui déclarer le but et le sujet de votre voyage. » L’abbé, à qui l’expérience du malheur avait déjà donné un peu de sagesse et de modestie, répondit à tout sans se faire prier.
Il vint alors en tête à Guinot de guérir lui-même l’abbé sans lui faire prendre de bain. Il eut soin qu’on entretînt un grand feu dans sa petite chambre, et qu’on veillât exactement à sa porte, avec défense de laisser entrer personne. Il ne retourna le voir que le lendemain matin, lui apportant une serviette propre, deux tranches de pain rôti et un grand verre de verdie de Cornilie, puisé dans la provision même de l’abbé. « Monsieur, lui dit-il après les premières salutations, Guinot, dans sa jeunesse, étudia en médecine, et il prétend qu’il n’y a point de meilleur remède pour l’estomac que celui qu’il veut vous faire. Ce que je vous présente en est un commencement ; prenez-le donc, et vous fortifiez. L’abbé, que la faim sollicitait plus vivement que le désir de causer, mangea et but avec plaisir, quoiqu’il eût l’air de le faire avec dédain. Ensuite il tint beaucoup de propos qui sentaient la fierté, fit plusieurs plaintes, plusieurs questions, et demanda, entre autres choses, à voir Guinot, qui regarda une partie de ces discours comme autant de paroles vaines qui méritaient peu son attention. Il répondit aux autres choses fort civilement, et l’assura que Guinot se ferait un plaisir de le venir voir dans peu de temps. Le lendemain, il revint avec la même provision, qui fut reçue de la même manière, et il continua ce manège pendant plusieurs jours. Mais s’étant enfin aperçu que son malade avait mangé des fèves sèches qu’il avait apportées exprès, et qu’il avait feint d’avoir laissées par mégarde, il vint lui demander, de la part de Guinot, comment il se trouvait de son estomac. « Je ne me trouverais que trop bien, répondit l’abbé, si j’étais hors des mains de ton maître, et que j’eusse plus amplement à manger ; car ses remèdes m’ont si bien guéri, que j’ai un appétit dévorant. »
Guinot alla aussitôt faire préparer une belle chambre qu’il fit garnir des meubles de monsieur l’abbé. Il commanda ensuite un grand festin, auquel il invita les principaux habitants de la ville, et plusieurs personnes de la suite de l’abbé. Le lendemain matin, il alla dans sa cellule : « Monsieur, lui dit-il, puisque vous vous sentez bien, il est temps que vous sortiez de l’infirmerie. » Il le prend ensuite par la main, le conduit dans l’appartement qui lui était destiné, l’y laisse avec ses gens, et va donner ses ordres pour le dîner. L’abbé eut de la joie de revoir son monde ; il leur raconta quelle vie il avait menée dans sa prison. Pour eux, ils firent beaucoup d’éloges de la manière dont ils avaient été traités.
L’heure du dîner venue, on servit un repas magnifique, où la bonne chère et le bon vin abondaient. Guinot conservait toujours l’incognito vis-à-vis de l’abbé. Enfin, après l’avoir traité pendant trois ou quatre jours avec cette même magnificence, il ordonna qu’on apportât dans une salle tous ses bagages, et fit conduire dans une cour, sur laquelle cette salle avait vue, tous ses chevaux, jusqu’à la plus mauvaise haridelle. Ensuite il alla trouver l’abbé, lui demanda comment il se portait, et s’il se sentait assez de forces pour monter à cheval. L’abbé répondit qu’il était parfaitement guéri de son estomac ; mais que sa santé irait beaucoup mieux encore dès qu’il serait sorti des mains de Guinot. Celui-ci le mena alors dans la salle où étaient son bagage et ses gens, et l’ayant conduit à une fenêtre d’où il pouvait voir tous ses chevaux : « Vous devez savoir, monsieur, lui dit-il, que ce n’est point par lâcheté ou par méchanceté que Guinot de Tacco, qui n’est autre que moi-même, s’est rendu voleur de grand chemin, ennemi du pape et de toute la cour romaine ; c’est pour venger son honneur et sauver sa vie, comme un brave gentilhomme, et pour se délivrer des ennemis qui le poursuivaient : on m’a contraint de quitter mon pays, et n’ayant pas de bien, j’en prends où j’en trouve. Mais parce que vous me semblez un seigneur distingué, quoique j’aie guéri votre estomac, je ne veux rien m’approprier de ce qui vous appartient, comme je ferais à l’égard de tout autre qui serait à ma disposition. Je me contenterai de ce que vous voudrez vous-même m’accorder en faveur du besoin où je me trouve. Vos bagages sont ici, vos chevaux dans cette cour ; laissez-m’en, ne m’en laissez pas, partez ou demeurez, dès ce moment je vous rends tous vos droits de propriété et votre première liberté. »
L’abbé, étonné qu’un voleur de grand chemin parlât d’une manière si généreuse, et qui lui plaisait si fort, oublia tout son ressentiment contre Guinot, courut l’embrasser avec affection, en lui disant : « Je proteste devant Dieu que, pour gagner le cœur d’un homme tel que toi, je souffrirais bien plus qu’il me semble que tu ne m’as fait souffrir. Cruelle fortune, qui t’oblige à faire un si malheureux métier ! » Cela dit, il reprit le chemin de Rome avec le plus simple équipage, et lui laissa tous les chevaux et tous les meubles dont il put se passer, ne gardant que le plus simple nécessaire.
Le pape avait été instruit de la prise de l’abbé, et en avait été fort affligé. Cependant, dès qu’il le vit, il lui demanda si les bains lui avaient fait grand bien. « Très-saint père, répondit l’abbé en souriant, j’ai trouvé, avant d’arriver aux bains, un très-habile médecin, qui m’a parfaitement guéri. » Et il lui conta alors son aventure. Sa Sainteté en rit beaucoup ; mais l’abbé, dans un transport de reconnaissance, lui demanda une grâce. Le pape, croyant que c’était une nouvelle abbaye dont il s’agissait, dit qu’il ferait tout ce qu’il demanderait. « Saint-père, continua-t-il, je vous supplie de pardonner à Guinot de Tacco, mon médecin, et de lui rendre vos bontés, parce que je ne connais pas d’homme plus vertueux, ni plus estimable. Tout le mal qu’il a fait est moins son propre crime que celui de sa fortune. Changez-la, donnez-lui de quoi vivre d’une manière convenable à son état, et vous le verrez tel que je le vois moi-même. »
Le pape, qui était généreux, et qui aimait la vertu partout où elle se trouvait, répondit qu’il se rendait aux prières de l’abbé, pourvu toutefois qu’il ne lui en imposât pas, et lui dit qu’il pouvait faire venir sans crainte son protégé. Guinot vint à Rome, et n’y séjourna pas longtemps sans remplir la haute idée qu’on avait donnée de lui. Le pape le remit en ses bonnes grâces, le créa chevalier des Hospitaliers, et lui donna un grand prieuré de cet ordre. Il se montra pendant tout le reste de sa vie l’ami, le serviteur de la sainte Église romaine et de l’abbé de Clugny.
NOUVELLE III
MITRIDANES ET NATHAN
C’est une chose certaine et avérée, du moins si on peut ajouter foi au récit des Génois et de plusieurs autres voyageurs, que dans le Catay, un gentilhomme fort riche, nommé Nathan, avait une pièce de terre qui joignait la route par où étaient contraints de passer tous ceux qui allaient de l’Occident à l’Orient, ou de l’Orient à l’Occident. Cet homme, doué d’un caractère noble, généreux et libéral, et voulant faire connaître la grandeur de son âme par une action d’éclat, fit assembler des maçons, des charpentiers et des ouvriers de toute espèce, et construire sur le bord de la route, en très-peu de temps, un des plus beaux, des plus grands, des plus riches palais qui jamais aient existé. Il le fit ensuite meubler de toutes les choses nécessaires pour recevoir honorablement tous les gentilshommes qui y passeraient. Un grand nombre de serviteurs l’aidaient à accueillir les passants avec une magnificence digne de ses grands biens et de son grand cœur. Cela dura si longtemps, que le bruit de sa libéralité se répandit, non-seulement dans les contrées de l’Orient, mais dans celles de l’Occident. Étant déjà chargé d’années et toujours libéral et magnifique, il arriva qu’un jeune seigneur nommé Mitridanes, d’un pays peu éloigné du sien, qui n’était pas moins riche, et qui avait souvent entendu louer ses libéralités, en devint jaloux, et se proposa de l’effacer ou du moins de l’obscurcir par de plus grandes. À l’imitation de son rival, il fit bâtir un somptueux et vaste palais, où il recevait les voyageurs et les comblait d’honnêtetés, de sorte qu’il acquit en peu de temps une réputation glorieuse.
Mitridanes étant un jour seul dans la cour de son palais, une pauvre femme entra par une des portes et lui demanda l’aumône, et l’ayant obtenue, elle revint par une autre, ainsi de suite, jusqu’à douze fois sans être refusée. Elle reparut une treizième fois : « Bonne femme, lui dit Mitridanes, tu reviens bien souvent. » Et cependant il lui donna encore ce qu’elle demandait. « Ô libéralité de Nathan ! s’écria la vieille, combien tu es merveilleuse ! étant entrée par les trente-deux portes qu’a son palais, comme celui-ci, et lui ayant toujours demandé l’aumône, il a feint de me méconnaître, et me l’a toujours donnée. Je ne viens ici que treize fois, je suis connue et réprimandée ! » À ces mots, elle part et ne revient plus.
Mitridanes, offensé et irrité du discours de la vieille, et craignant que la renommée de Nathan ne portât préjudice à la sienne, s’écria : « Malheureux ! quand pourrai-je atteindre à la libéralité de Nathan ? Il ne faut plus que je cherche à le surpasser dans les grandes choses, comme je le prétendais, puisque je ne puis en approcher dans les plus petites. Tant que cet homme vivra, mes peines seront inutiles ; et puisque le poids des années n’a pu encore l’ôter de ce monde, il faut que je le fasse moi-même. » Dans ce mouvement de dépit et de fureur, sans communiquer son dessein à personne, il monte à cheval, suivi de peu de monde, et arrive, après trois jours de marche, à la demeure de Nathan. Il commanda à ses gens de feindre de n’être pas de sa suite, de le méconnaître, et de chercher à se loger aussi dans le palais, et d’y demeurer jusqu’à ce qu’ils eussent d’autres ordres de lui. Mitridanes, qui était arrivé sur le soir, trouve Nathan lui-même qui se promenait seul aux environs du palais, habillé fort simplement. Ne le connaissant point, il lui demanda s’il ne pourrait pas lui enseigner la demeure de Nathan. « Mon fils, personne ne peut mieux vous l’apprendre que moi, lui répondit gaiement celui-ci : je vous mènerai chez lui avec plaisir. – Vous m’obligerez, repartit Mitridanes ; mais je veux, s’il se peut, n’être pas connu de Nathan. – Je puis encore vous satisfaire à cet égard, » répliqua le vieillard. Mitridanes descend donc de cheval et suit son conducteur, qui le mène jusqu’au palais. Nathan fait prendre aussitôt le cheval de son hôte par un domestique, auquel il dit à l’oreille d’aller promptement ordonner à ses compagnons que personne ne dise au jeune homme qu’il fût Nathan. Ensuite il le conduisit dans une belle chambre où il n’était vu que de ceux qui avaient ordre de le servir. Il lui fit faire ensuite de grands honneurs et lui tint lui-même compagnie. Quoique Mitridanes respectât Nathan inconnu comme un vénérable vieillard, il lui demanda cependant qui il était. « Je suis, répondit-il, un petit serviteur de Nathan ; je le sers dès ma plus tendre jeunesse, sans qu’il m’ait élevé à autre chose qu’à ce que vous voyez ; de sorte que, lorsque tout le monde se loue de lui, moi, je pourrais m’en plaindre. »
Ce discours donna à Mitridanes l’espérance d’obtenir des secours et des facilités pour l’exécution de son mauvais dessein. Nathan lui demanda à son tour, le plus honnêtement du monde, qui il était et quelles affaires l’attiraient dans le pays, lui offrant ses conseils et ses services dans tout ce qui dépendrait de lui. Mitridanes réfléchit un peu avant de répondre ; mais enfin, résolu de lui donner toute sa confiance, il lui fit un long discours pour s’assurer de sa fidélité, et, après l’avoir entretenu du sujet de son voyage et lui avoir dit son nom et son état, il finit par lui demander ses conseils et son secours. Nathan fut surpris et effrayé d’une pareille résolution ; mais, s’étant bientôt remis, il lui dit avec fermeté, d’un front serein : « Né d’un père qui n’était point gentilhomme, et qui s’honora peu par les grandes qualités du cœur, je vois, mon cher Mitridanes, que vous ne voulez point imiter son exemple, puisque vous vous faites un devoir d’exercer la libéralité envers tout le monde. Je vous loue de porter envie à la vertu de Nathan, parce que, s’il y en avait beaucoup qui lui ressemblassent, la misère disparaîtrait de la terre, et il n’y aurait plus moyen de s’illustrer par la bienfaisance. Vous pouvez compter que ce que vous m’avez confié demeurera secret ; mais je dois vous prévenir que je puis mieux seconder votre projet par mes conseils que par mes secours. Voyez ce petit bois, qui n’est guère éloigné que d’un quart de lieue : Nathan va s’y promener presque tous les matins ; il vous sera facile de l’y surprendre seul et de faire de ce bonhomme tout ce que vous voudrez. Si vous le tuez, il ne faudra pas vous enfuir par le même chemin que vous avez pris en venant, mais vous retirer par celui que vous voyez à main gauche, et qui mène hors du bois. Il est moins fréquenté que l’autre ; cependant c’est le plus court et le plus sûr pour vous en retourner. » Mitridanes, ainsi instruit, fit savoir à ses gens dans quel endroit il voulait qu’ils l’attendissent le lendemain.
Le jour ne fut pas plutôt venu que Nathan, invariable dans ses sentiments, et peu attaché à une vie dont il était toujours prêt à rendre compte au maître des destinées, se rendit seul au petit bois, pour y recevoir la mort. Le jeune homme, de son côté, prend son arc et son épée, car il n’avait point d’autres armes, et se rend au même lieu. Il aperçoit Nathan qui se promène seul. Désirant de le voir et de lui parler avant de l’attaquer, il court à lui, le saisit, l’arrête, en lui disant : « Vieillard, c’est fait de toi. – J’ai donc mérité de mourir ? » répondit Nathan. À ce son de voix, à l’aspect de ce visage, Mitridanes ne put méconnaître l’hôte bienfaisant qui l’avait si bien reçu et conseillé si fidèlement. Soudain sa fureur s’éteint, et la honte succède au courroux. Il jette loin de lui son épée nue, s’élance de cheval, tombe aux pieds du vieillard : « Mon père, lui dit-il en pleurant, votre libéralité éclate plus que jamais ; après vous avoir témoigné le désir de vous ôter la vie, vous venez ici pour me la sacrifier ! mais le ciel, plus soigneux de mon honneur, de ma vertu, que moi-même, m’a fort à propos ouvert les yeux, que l’envie jusqu’alors avait fascinés. Plus vous avez montré de complaisance à me satisfaire, plus je suis coupable ; vengez-vous donc, et punissez-moi comme je le mérite. »
Nathan releva Mitridanes, et l’ayant embrassé tendrement : « Mon fils, lui dit-il, votre faute, puisqu’il vous plaît de lui donner ce nom, est de la nature de celles qui méritent de l’indulgence. Ce n’était point par un motif de haine que vous aviez résolu de m’ôter la vie, mais par un principe de vertu, par la noble ambition de passer pour le meilleur des hommes. Ne craignez donc point mon ressentiment ; soyez assuré, au contraire, que personne ne vous aime plus que moi. Votre cœur est véritablement grand, puisque, loin de songer, comme la plupart des riches, à augmenter vos richesses, vous ne cherchez qu’à dépenser avec magnificence celles que vous avez. Ne rougissez point d’avoir voulu me tuer pour devenir fameux, et ne pensez pas que votre dessein m’ait beaucoup étonné. Les plus grands généraux, les plus grands rois n’ont étendu leur domaine et leur renommée qu’en tuant non un seul homme, comme vous aviez projeté de le faire, mais des millions ; qu’en saccageant des villes, qu’en ravageant des régions entières. » Mitridanes ne songea plus à s’excuser, voyant que Nathan l’excusait si bien. Il se borna à lui témoigner son repentir et sa surprise extrême, qu’il eût pu non-seulement se résoudre à mourir, mais qu’il eût lui-même fourni les moyens, et donné des conseils pour l’exécution de son dessein. « Vous cesserez d’être étonné, lui répondit-il, de cette résolution, quand vous saurez que, dès que je fus mon maître, et que j’eus formé à peu près le même dessein que vous, je jurai de ne jamais rien refuser de tout ce qui serait en mon pouvoir. J’ai rempli mon serment jusques aujourd’hui. Vous êtes venu chez moi avec le désir de m’ôter la vie ; vous m’avez témoigné ce désir à moi-même ; je n’ai pas cru devoir m’y opposer, ne voulant pas que vous fussiez le seul homme qui sortît mécontent de mon château : voilà ce qui m’a déterminé à vous indiquer les moyens de vous satisfaire sans risque et sans péril. Si vous avez encore le même désir, j’ai la même volonté, et vous les mêmes facilités. Puis-je mieux employer ce qui me reste de jours qu’en les sacrifiant à qui ce sacrifice peut être avantageux ? J’ai passé quatre-vingts ans dans les plaisirs et les délices ; ainsi, selon le cours ordinaire des choses, ce reste ne sera pas de longue durée. Ne vaut-il pas mieux le donner, comme j’ai donné mes trésors, que d’attendre que la nature vienne me l’arracher ? C’est donner bien peu de chose que de donner cent ans ; qu’est-ce donc que d’en sacrifier six ou huit ? Encore un coup, si ma mort peut vous faire plaisir, ne craignez pas de m’ôter la vie. Je n’ai jusqu’à présent trouvé personne qui l’ait désirée, et peut-être n’en trouverai-je jamais. Mais, en supposant que quelqu’un en devienne jaloux, je sens fort bien que plus je la garderai, moins elle aura de prix. Prenez-la donc avant qu’elle soit moins précieuse encore. »
Mitridanes, couvert de honte, s’écria : « À Dieu ne plaise qu’un tel dessein rentre jamais dans mon âme ! loin de vouloir abréger vos jours, je voudrais qu’il me fût possible d’en étendre la durée par le sacrifice des miens mêmes. – Et si je vous fournis les moyens d’ajouter à mes jours, le ferez-vous ? – N’en doutez pas, répondit le jeune homme. – Puisque cela est ainsi, vous me ferez faire ce que personne n’a jamais pu obtenir de moi ; car je recevrai quelque chose de vous, et ce sera la première chose que j’aurai reçue de quelqu’un. – Je ferai tout ce qu’il vous plaira, dit Mitridanes ; parlez. – Acceptez cette maison ; je vous la donne : j’irai habiter la vôtre en prenant votre nom. – Si j’étais assuré, reprit le jeune homme, d’agir avec autant de noblesse et de grandeur d’âme que vous, je n’hésiterais pas à accepter cette offre ; mais, comme je suis presque certain que mes actions diminueraient l’éclat de votre réputation, je ne veux point dégrader en autrui ce que je ne puis illustrer en moi ; ainsi, trouvez bon que je vous refuse. »
Après cette conversation, ils retournèrent au palais, où Mitridanes séjourna plusieurs jours, comblé de caresses et d’honneurs de la part de son hôte. Celui-ci lui conseilla de persister dans sa noble et sublime entreprise. Mitridanes voulant enfin retourner chez lui, Nathan le laissa partir après lui avoir fait connaître qu’il ne pouvait le vaincre en libéralité.
NOUVELLE IV
L’AMANT GÉNÉREUX
Il y avait autrefois à Bologne, ville célèbre de la Lombardie, un chevalier que sa vertu rendait cher et respectable à tous ses concitoyens, nommé messire Gentil Cariscendi. Il avait été amoureux, dans sa jeunesse, d’une aimable femme, nommée Catherine, et mariée à messire Nicolas Chassennemi. N’ayant pu obtenir de retour, il alla à Modène, le cœur plein de désespoir, remplir une place de podestat à laquelle il était appelé. Pendant ce temps-là, Chassennemi ayant quitté Bologne, et sa femme s’étant rendue à une campagne pour y passer le temps de sa grossesse, elle fut tout à coup surprise par un accident si violent, qu’elle perdit l’usage de tous ses sens, et que quelques médecins même la jugèrent morte. Comme ses parents lui avaient entendu dire plusieurs fois qu’elle ne serait pas grosse assez longtemps pour que son enfant vînt à terme, sans y regarder de plus près, ils l’ensevelirent, la pleurèrent et la firent enterrer dans une église voisine.
Messire Gentil fut d’abord informé de cette nouvelle par un de ses amis, et, quoique cette jeune femme l’eût traité avec beaucoup d’indifférence, il ne laissa pas d’être vivement touché de sa perte. « J’ai trop aimé cette aimable cruelle, disait-il en lui-même. Pendant qu’elle a vécu, je n’ai pu en obtenir le moindre regard favorable ; à présent qu’elle est morte, et qu’elle ne peut plus se défendre, il faut que je lui dérobe quelques baisers. » Cette résolution prise, et ayant recommandé à tous ses gens de se taire sur son absence, il part la nuit avec un seul valet, et, sans s’arrêter nulle part, va droit au tombeau de sa maîtresse, l’ouvre, y entre, se couche auprès d’elle, approche son visage du sien, et le baise plusieurs fois en le mouillant de ses larmes. Mais, comme l’homme, et surtout l’homme amoureux, n’est jamais content, que plus il obtient, plus il désire, il lui vint en pensée de n’en pas demeurer là. « Pourquoi, dit-il en lui-même, ne toucherais-je pas un peu sa gorge, puisque je suis ici ? ce sera pour la première et la dernière fois. » Il porte donc la main sur ce sein désiré, l’y tient pendant quelques moments, et croit sentir quelques mouvements. Il la glisse vers le cœur, et examinant avec plus d’attention, il ne peut plus douter que sa maîtresse n’ait un reste de vie. Il fait approcher son valet, et, aidé par lui, il la retire du tombeau le plus doucement qu’il peut, la place sur son cheval, et la porte secrètement dans sa maison de Bologne. Messire Gentil avait encore sa mère, femme vertueuse et sage, qui, ayant appris toute cette histoire de la bouche de son fils, touchée de compassion, rendit, avec l’aide d’un bain et d’un grand feu, la vie à madame Catherine. Celle-ci ouvre, en soupirant, ses yeux, qu’elle promène avec étonnement de tous côtés. « Hélas ! où suis-je ? – Soyez tranquille, lui répondit la bonne dame, vous êtes en un lieu sûr. » Ayant enfin recouvré tous ses sens et toute sa connaissance, ne sachant pas encore où elle était, et voyant messire Gentil devant elle, elle demanda par quelle aventure elle se trouvait là. Messire Gentil lui conta tout fidèlement. Elle se plaignit d’abord ; mais, après y avoir mieux songé, elle lui fit de grands remercîments ; puis elle le pria, le conjura, par l’amour même qu’il avait toujours eu pour elle, de ne rien faire qui pût blesser son honneur et celui de son mari, et de permettre que le lendemain matin elle retournât chez elle. « Madame, répondit l’amoureux chevalier, puisque le ciel m’a fait la grâce de vous arracher à la mort et de vous rendre à la vie, soyez persuadée que, quoique j’aie fortement désiré votre possession, je n’userai jamais des droits que ce bienfait peut me donner sur vous, et que je saurai vous respecter. Mais, comme ce que j’ai fait pour vous mérite quelque récompense, voici celle que je désire et que je vous prie de m’accorder. » La dame l’interrompit pour lui dire qu’elle était prête d’accorder tout ce qui serait honnête et possible. « Madame, ajouta Gentil, tous vos parents et tous les habitants de Bologne vous croient réellement morte : ainsi, personne ne vous attend chez vous ; la grâce donc que je vous demande est que vous consentiez à rester ici secrètement avec ma mère jusqu’à mon retour de Modène, ce qui ne sera pas long. Je vous demande cette grâce, parce que j’ai dessein de vous rendre à votre mari en présence des principaux citoyens de cette ville, et de l’obliger à reconnaître que je lui fais le plus beau et le plus agréable présent qu’il puisse recevoir. »
Cette demande, qui n’avait rien que d’honnête, fut agréée par madame Catherine, cependant avec un peu de répugnance ; car elle désirait fort de répandre la joie dans le sein de sa famille par la nouvelle de sa résurrection. Quoi qu’il en soit, elle donna sa parole à messire Gentil d’exécuter ce qu’il désirait.
Quelques moments après cet entretien, elle sentit les douleurs de l’enfantement, et, avec l’aide de la mère du chevalier, elle accoucha sans peine d’un beau garçon, ce qui augmenta beaucoup sa satisfaction, et celle de son amant, qui donna ordre qu’on lui fournît toutes les choses nécessaires, et qu’on la traitât comme si c’était sa propre femme. Il partit ensuite secrètement pour Modène. Quelque temps après, étant sur le point de quitter cette ville, il manda à sa mère qu’on préparât dans sa maison, pour le jour de son arrivée, un grand festin, et la pria d’y inviter plusieurs gentilshommes, entre autres Nicolas Chassennemi. Il avait si bien pris ses mesures, que tout était prêt à son arrivée, et la compagnie rendue. Il trouva madame Catherine plus belle et mieux portante que jamais, ainsi que son enfant, et se hâta de lui prescrire, avant de se mettre à table, la conduite qu’elle devait tenir pour surprendre agréablement son époux et ses autres convives. Le repas fut des plus splendides ; tout y fut bon et en abondance. Après le premier service, la conversation étant animée : « Messieurs, dit le chevalier, j’ai ouï dire qu’il y avait autrefois en Perse une coutume qui me plaît fort. Lorsqu’un Persan voulait donner à quelqu’un des témoignages de son attachement, il le faisait venir chez lui, lui montrait ce qu’il avait de plus cher et de plus précieux, fût-ce une fille, une femme, une amie, lui faisant entendre par là qu’il lui découvrirait ainsi les replis les plus cachés de son cœur si cela était possible. J’ai résolu d’introduire cette coutume dans notre ville. Vous m’avez fait l’honneur de venir dîner chez moi, je veux vous en remercier à la mode de Perse. Mais, avant tout, je vous prie de me dire franchement votre avis sur une question que je vais vous proposer. Une personne a dans sa maison un bon et fidèle domestique qui tombe malade. Son maître, voyant que ce domestique lui est devenu inutile, ne se soucie plus de lui, et, sans attendre qu’il soit mort, le fait porter dans la rue. Un homme touché de compassion, l’emporte dans sa maison, n’épargne ni soins ni dépenses pour le rétablir, et parvient à lui rendre la santé. Je demande maintenant si le premier maître est en droit de se plaindre du second, en cas que celui-ci refuse de lui rendre son domestique ? » Cette question ayant été débattue, il fut unanimement conclu que Nicolas Chassennemi, qui parlait avec beaucoup d’élégance et de facilité, ferait la réponse pour tous. Après avoir loué d’abord la coutume perse, il dit qu’il pensait, avec tous les autres, que le premier maître n’avait plus aucun droit sur son ancien serviteur, puisqu’il l’avait impitoyablement abandonné, et que les bienfaits du second lui donnaient un droit incontestable sur ses services, et qu’il pouvait en user, en le retenant chez lui, sans faire aucun tort au premier. Chacun applaudit à cette décision.
Le chevalier, content de cette réponse, et plus content encore qu’elle eût été faite par Nicolas Chassennemi, déclare qu’il était aussi de ce sentiment, ajoutant qu’il était temps de remercier ses hôtes à la manière des Perses. Il envoya deux de ses gens prier madame Catherine, qu’il avait fait parer magnifiquement, de venir honorer la compagnie de sa présence. La belle prend son enfant entre ses bras, et, accompagnée de deux femmes de chambre, elle paraît dans la salle et s’assied, à la prière du chevalier, à côté d’un très-honnête convive. « Voilà, messieurs, dit alors le chevalier, ce que j’ai et ce que j’aurai toute ma vie de plus cher. Croyez-vous que je n’aie pas raison ? » Tout le monde loua son choix, à la vue de la grande beauté de la dame, et chacun commença de la considérer avec plus d’attention ; tous auraient juré que c’était Catherine, s’ils ne l’eussent crue morte. Chassennemi, plus attentif, plus inquiet que les autres, brûlait d’impatience de savoir qui elle était ; et, voyant que le chevalier s’était un peu éloigné, il ne put s’empêcher de lui demander si elle était Bolonaise ou étrangère. Cette question, faite par son mari, l’embarrassa beaucoup ; elle eut bien de la peine à se contraindre : cependant, fidèle à la promesse qu’elle avait faite, elle se tut. On lui demanda si ce bel enfant était à elle, si elle était femme ou parente de messire Gentil ; pas le mot de sa part. Quand celui-ci se fut rapproché de la compagnie : « Monsieur le chevalier, dit un de ses convives, j’avoue que cette dame est bien belle ; mais il me semble qu’elle est muette : me suis-je trompé ? – Ce n’est pas une petite preuve de sa vertu, répondit le chevalier, d’avoir gardé le silence dans une circonstance comme celle-ci. – Mais enfin, monsieur, ne peut-on savoir qui elle est ? – Je vous le dirai volontiers si vous me promettez de ne pas bouger de vos places, tant que je parlerai, quelque chose que je puisse dire. » On le lui promit. S’étant assis auprès de la dame : « Messieurs, cette dame est, dit-il, ce bon et fidèle serviteur dont je vous ai parlé. Je l’ai ramassée au milieu de la rue, où ses parents, peu soucieux de sa destinée, l’avaient cruellement abandonnée. Mes mains l’ont arrachée aux bras de la mort ; et le ciel a si bien secondé mes soins, que, d’une femme effroyable qu’elle était, elle est devenue ce que vous la voyez à présent. Mais il est bon de vous conter cette aventure un peu plus clairement. » Alors il fit de point en point l’histoire de ses amours, raconta ce qui était arrivé jusqu’à ce jour, au grand étonnement des auditeurs. « Ainsi, messieurs, ajouta-t-il ensuite, si, depuis un moment, vous n’avez pas changé d’avis, cette femme m’appartient de bon droit, il n’y a personne qui puisse justement la réclamer. » Personne ne répondait et chacun attendait ce qu’il avait encore à dire. Nicolas Chassennemi, sa femme, toute la compagnie, pleuraient à chaudes larmes. Gentil se lève, prend dans ses bras le petit enfant, saisit la main de la mère et la conduit à Nicolas. « Je ne te rends pas ta femme, lui dit-il, que tes parents et les siens ont indignement abandonnée ! je te fais présent de cette dame, et de ce petit enfant, qui est ton ouvrage, et que j’ai tenu sur les fonts de baptême et nommé Gentil. Que Catherine ne te soit pas moins chère qu’auparavant, parce qu’elle a habité ma maison pendant près de trois mois. Je te jure, par le Dieu qui m’a fait devenir amoureux d’elle, pour être sans doute la cause de son salut, qu’elle n’a jamais vécu plus honnêtement avec son père, sa mère, ou toi, qu’ici, sous les yeux de ma mère. » Se tournant ensuite vers la dame : « Madame, dit-il, je vous tiens quitte maintenant de toutes les nouvelles promesses que vous m’avez faites, et je vous rends à votre mari entièrement maîtresse de vous-même. »
Nicolas reçut sa femme avec des transports de joie difficiles à exprimer, et avec d’autant plus de plaisir, qu’il n’avait pas lieu de s’attendre à la recouvrer. Il remercia de son mieux le chevalier. L’attendrissement qui avait passé dans l’âme de tous les spectateurs ne les empêcha pas de donner à cette action tous les éloges qu’elle méritait. La dame fut reçue avec une grande joie dans sa maison. Longtemps après, on la regardait encore à Bologne comme une ressuscitée. Messire Gentil vécut depuis dans une intime liaison avec Nicolas, sa femme et toute sa famille.
NOUVELLE V
LE JARDIN ENCHANTÉ
Quoique le Frioul soit un pays froid, il ne laisse pas d’être agréable par les montagnes qui l’environnent, les fleuves qui le traversent, les fontaines qui l’arrosent. À Udine, ville de ce canton, il y eut autrefois une belle et noble dame, qu’on appelait madame Dianore, et qui avait épousé un certain Gilbert, homme extrêmement riche, d’une politesse et d’une affabilité peu communes. Les grâces et les vertus de cette femme la firent aimer d’un seigneur de distinction, appelé messire Ansalde Grandesse, dont on connaissait partout la vaillance et la libéralité. Il employait depuis longtemps auprès de sa maîtresse les moyens d’un amant passionné, mais rien ne lui réussissait. La dame même, ennuyée de ses empressements et de ses importunités, imagina de s’en défaire en lui faisant quelque proposition bizarre et dont l’exécution fût impossible. « Bonne femme, dit-elle un jour à la vieille chargée des messages de messire Ansalde, tu m’as souvent assurée que ton maître m’aime ; tu m’as offert souvent de sa part des présents que j’ai cru devoir refuser, parce qu’il n’a rien à attendre de moi pour cela. La certitude de son amour peut seule m’engager à y répondre, et s’il m’en donne la preuve que j’exige, je suis à lui. – Que désirez-vous, madame ? que voulez-vous qu’il fasse ? répondit la vieille. – Le voici : il faut qu’il me construise ici près, hors de la ville, au mois de janvier, un jardin, rempli de verdure, de fleurs, d’arbres couverts de feuilles, comme au mois de mai ; s’il ne satisfait pas mon désir, qu’il ne m’envoie plus ni toi ni d’autres. S’il m’importunait encore, je découvrirais à mon mari, à mes parents, tout ce que je leur ai caché jusqu’à présent, et je trouverais moyen de m’en débarrasser de la bonne façon. »
Une telle demande parut au chevalier d’une exécution assez difficile. Il vit bien qu’on ne lui la faisait que pour avoir un prétexte honnête de s’en débarrasser ; mais l’offre de sa maîtresse était si séduisante, il était d’ailleurs si curieux de savoir ce qu’il en résulterait, qu’il résolut de chercher les moyens de la satisfaire à quelque prix que ce fût. Il fit chercher, dans toutes les parties du monde, quelqu’un qu’il pût l’aider et le conseiller. Enfin, il trouva un homme qui s’offrit de lui faire, par magie, le jardin demandé. Il conclut marché avec lui, moyennant une fort grosse somme d’argent, et attendit le mois de janvier avec l’impatience de l’amour.
Il arriva enfin, ce mois si désiré, et la nuit après les fêtes de Noël, lorsque toute la campagne était couverte de neige et de glace, le magicien fit tant, avec le secours de son art, qu’il parut dans un pré voisin de la ville un des plus beaux jardins qu’on ait jamais vus, réunissant les fleurs et la verdure du printemps aux fruits de l’automne. Dès que messire Ansalde eut vu ce prodige, Dieu sait s’il fut comblé de joie. Il fut aussitôt cueillir les plus beaux fruits et les plus belles fleurs, et les envoya secrètement à sa maîtresse, en l’invitant de venir voir le jardin qu’elle avait demandé, pour être convaincue de l’amour dont il brûlait pour elle. On ne manqua pas aussi de lui rappeler la promesse qu’elle avait faite, et qu’elle avait même confirmée par un serment.
Quand la dame vit les fleurs et les fruits que son amant lui avait envoyés, joignant à ces preuves éloquentes ce qu’elle avait déjà entendu raconter des merveilles du jardin, elle commença à se repentir de sa promesse. Cependant la curiosité de voir des choses si nouvelles la fit glisser légèrement sur le repentir, et elle alla, avec plusieurs de ses voisines, voir ce jardin miraculeux. Après l’avoir examiné, loué et admiré, elle s’en retourna chez elle le cœur très-affligé, songeant à quoi ce jardin l’obligeait. Son chagrin était si violent, qu’il ne lui fut pas possible de le déguiser, si bien que son mari s’en aperçut. Il lui en demanda la raison. La honte lui fit renfermer pendant quelque temps son secret au dedans d’elle-même ; mais enfin, pressée d’une manière à ne pouvoir s’en défendre, elle lui conta toute son aventure. D’abord le mari se fâcha, se mit en colère, fit du bruit ; ensuite, considérant l’honnêteté du motif qui avait conduit sa femme, il se calma sagement. « Dianore, il ne convient pas à une femme sage et honnête, lui dit-il, de prêter l’oreille aux discours des amants, et encore moins de faire un marché déshonnête, quel qu’en soit le prix ; car c’est par l’oreille qu’on arrive jusqu’au cœur, et il n’est rien de difficile dont l’amour ne puisse venir à bout. Tu as donc commis deux fautes, la première d’écouter les discours d’un homme amoureux, l’autre de prendre des engagements. Mais, pour la tranquillité, je veux bien te mettre à portée de remplir ta promesse, en t’accordant ce qu’un autre refuserait sans doute ; d’ailleurs, il est à craindre que si messire Ansalde n’était pas satisfait, ce nécromant, qui le sert si bien, ne nous jouât quelque mauvais tour. Va donc trouver ton amant, et fais tous tes efforts pour sauver à la fois ton honneur et ta parole ; si cela n’est pas possible, que le corps cède, mais que la volonté résiste. » La dame pleurait, et disait qu’elle ne voulait pas de la permission qu’il lui donnait ; mais le mari usa d’autorité, et il fallut obéir.
Le lendemain, dès la pointe du jour, Dianore, dans un habit négligé, précédée de deux valets et suivie d’une servante, se rend à la maison de messire Ansalde. Quel fut son étonnement quand on lui annonça une pareille visite ! Il se lève et appelle le nécromant : « Viens voir, lui dit-il, viens voir de quel trésor ton art me rend possesseur. » Il va au devant de la belle, et après l’avoir saluée avec toutes les démonstrations de la joie, il la fait entrer dans une belle chambre avec toute sa suite. Quand elle se fut assise : « Madame, lui dit-il, si l’amour que je vous ai voué, et que je vous conserverai toute ma vie, peut mériter quelque récompense, dites-moi, je vous prie, quelle heureuse occasion vous appelle chez moi à cette heure, et avec cette compagnie ? – Ce n’est point l’amour qui m’amène ici, lui répondit-elle les larmes aux yeux ; ce n’est point non plus la promesse que je vous ai jurée, c’est uniquement pour obéir à mon mari, qui, plus sensible aux soins et aux fatigues de votre amour criminel qu’à son honneur et au mien, m’a lui-même ordonné de venir vous trouver. Me voilà donc chez vous, par son ordre, et prête à faire tout ce qu’il vous plaira. »
Si la visite inopinée de Dianore étonna messire Ansalde, son discours l’étonna bien davantage. Touché de la générosité du mari, son amour se changea en admiration. « À Dieu ne plaise, madame, que je sois assez peu loyal et assez ingrat pour souiller l’honneur d’un homme qui a daigné s’attendrir sur mes maux ! Vous pouvez donc demeurer ici, si bon vous semble, tant que vous le jugerez à propos, avec l’assurance d’y être respectée comme ma sœur. Vous en sortirez quand il vous plaira, à condition cependant que vous voudrez bien témoigner à votre mari, dans les termes que vous jugerez convenables, la juste reconnaissance dont je suis pénétré pour son généreux procédé, et que vous l’assurerez que je suis pour la vie son frère et son serviteur. »
À ces mots, la joie rentra dans le cœur de Dianore. « J’avais de la peine à me persuader, lui dit-elle, que vous fussiez assez peu délicat pour profiter de ma situation, et je vois avec grand plaisir que je ne me suis pas trompée dans l’opinion que j’avais de votre générosité. Je ne vous parle point de ma reconnaissance, elle égale votre sacrifice, et je ne doute point que mon mari ne la partage. » Après ces mots, elle prit congé, et courut raconter à son mari tout ce qui s’était passé. Cette aventure fit naître entre lui et le chevalier une amitié étroite dont ils furent liés toute leur vie.
Le nécromant, à qui messire Ansalde voulait donner le salaire convenu, le refusa généreusement, touché de l’exemple qu’il venait d’avoir sous les yeux. « Quoi ! j’aurai vu, dit-il, le mari sacrifier son honneur, et vous votre amour, et moi, je ne pourrais sacrifier quelque peu d’argent ! Gardez-le, vous en savez trop bien faire usage. » Le chevalier, qui ne se souciait pas apparemment d’avoir des obligations au nécromant, insistait toujours pour qu’il prît au moins une partie du prix convenu ; mais il refusa constamment ; et au bout de trois jours, ayant détruit son ouvrage magique, il prit congé et partit. Pour Ansalde, il parvint enfin à éteindre l’amour déshonnête dont il brûlait depuis si longtemps.
NOUVELLE VI
LES PÊCHEUSES
Il n’est personne qui n’ait entendu parler plusieurs fois du roi Charles le Vieux ou Charles Ier, qui, ayant vaincu glorieusement le roi Mainfroi, chassa les Gibelins de Florence et y rétablit les Guelfes. Pendant cette guerre, un chevalier, nommé messire Néri, de la maison des Uberti, obligé d’abandonner la ville avec toute sa famille, en sortit avec tous ses trésors, et ne voulut se mettre que sous la protection du roi Charles lui-même. Ensuite, las du fracas et du tumulte des affaires, voulant consacrer le reste de ses jours à la tranquillité et à la solitude, il se retira à Castel de Mare, où il acheta un beau terrain couvert d’oliviers, noyers et châtaigniers, qui sont les arbres les plus communs du pays. Sur ce terrain, éloigné fort peu des autres maisons, il fit construire un petit château agréable et commode, avec un jardin charmant où, selon notre coutume, il pratiqua plusieurs ruisseaux, où il fit creuser un grand vivier qui fut bientôt garni de beaucoup de poissons. Ce jardin était l’objet de ses soins les plus chers, et il s’occupait tous les jours à l’embellir.
Le roi étant venu prendre par hasard quelques moments de repos à Castel de Mare, et ayant entendu parler des agréments du jardin de messire Néri, eut envie de le voir ; mais ayant fait réflexion qu’il appartenait à un chevalier du parti contraire au sien, il crut qu’il lui convenait d’agir familièrement et d’y aller sans pompe et sans cérémonie. Il lui envoya donc dire qu’il voulait y souper la nuit suivante, sans autre escorte que quatre de ses gentilshommes. Cette nouvelle fit grand plaisir à messire Néri, qui, après avoir donné ses ordres et travaillé lui-même à ce que la réception fût magnifique, introduisit le roi dans son beau jardin avec les démonstrations de joie les plus vives. Le roi l’ayant parcouru, et ayant également visité le château, fit beaucoup l’éloge de l’un et de l’autre. Les tables étaient dressées près du vivier. On servit, et après qu’on eut donné à laver au roi, chacun prit sa place, selon l’ordre de Charles, qui fit mettre Gui de Montfort à sa gauche, et Néri à sa droite. Les mets étaient délicats, les vins excellents, et l’ordre du service admirable, ce qui plut beaucoup au roi.
Tandis qu’il soupait joyeusement et qu’il repaissait avec satisfaction ses regards des touchantes beautés de ce lieu solitaire, entrent deux jeunes filles, âgées de quinze ans, toutes deux blondes, toutes deux ayant les cheveux tressés avec grâce et couronnés d’une guirlande de pervenches. Leur visage était si joli, les traits en étaient si délicats, qu’elles ressemblaient plutôt à des anges qu’à des femmes. Elles portaient un petit habit de toile de lin, d’une blancheur éblouissante, et qui n’avait, depuis la ceinture jusqu’en haut, d’autres plis que ceux que leur donnait l’empreinte d’une taille élégante et d’une gorge arrondie par les mains de l’Amour : le reste, en descendant, s’élargissait en forme de pavillon et leur descendait jusqu’aux pieds. La première portait d’une main des filets, et de l’autre un bâton ; l’autre avait une poêle sur son épaule gauche, et sous le bras, du même côté, un petit fagot et un trépied à la main : de la main droite elle portait un pot d’huile et un petit flambeau allumé. Le roi ne put voir sans étonnement deux si belles filles ; cependant il ne dit mot, impatient de voir à quoi aboutirait un semblable appareil.
Elles passèrent devant le roi, lui firent avec timidité une profonde révérence, et gagnèrent ensuite l’entrée du vivier. Elles posent à terre ce qu’elles portent, et s’étant munies, l’une du filet, l’autre du bâton, elles entrent dans l’eau et s’y plongent jusqu’au sein. Un des domestiques de Néri allume du feu, verse de l’huile dans la poêle, en attendant que les nouvelles naïades lui jettent du poisson. Il n’eut pas longtemps à attendre ; car, comme elles connaissaient les endroits, celle qui tenait le bâton eut bientôt fait entrer le poisson dans le filet que tenait sa camarade, et elles le jetaient, au fur et à mesure qu’elles en prenaient, au domestique qui les mettait dans la poêle tout vivants. Les plus beaux furent jetés devant le roi, qui prenaient beaucoup de plaisir à les voir frétiller, et qui, pour s’amuser davantage, en rejetait quelques-uns aux belles pêcheuses. Cette récréation dura autant qu’il fallait pour donner au cuisinier le temps de faire frire le poisson, qu’on servit ensuite moins comme un entremets exquis et délicat que précieux pour la manière dont il avait été préparé. Les jeunes filles sortent enfin du vivier. L’eau, qui avait fortement attaché leurs habits sur leurs corps, en laissait voir tous les contours et toutes les parties. Elles repassèrent devant le roi, plus timides, parce qu’elles étaient plus belles. Chacun avait bien considéré, bien loué ces aimables nymphes ; mais elles ne firent sur personne une si profonde impression que sur le roi, dont les yeux attentifs les avaient examinées avec tant de volupté, que rien n’eût pu l’arracher à une occupation si délicieuse. Lorsqu’elles ne sont plus devant lui, il s’en occupe encore, se rappelle leurs charmes, leurs grâces, leur touchant embarras ; il sent que l’amour se glisse insensiblement dans son cœur ; mais il ne sait encore laquelle il préférera, toutes deux se ressemblent, toutes deux feraient son bonheur.
Après avoir rêvé pendant quelque temps, il demanda à messire Néri quelles étaient ces deux demoiselles. « Sire, répondit celui-ci, ce sont mes filles jumelles ; l’une se nomme Genèvre la belle, l’autre Iseul la blonde. » Le roi vanta de nouveau leurs charmes, et conseilla à Néri de les marier. Il s’en excusa sur la médiocrité de ses facultés.
Il ne restait plus que le dessert à servir. Les naïades reparurent dans un habit nouveau, mais non moins séduisant. Le taffetas léger couvrait leurs membres délicats. Elles portaient, dans des bassins d’argent, les fruits de la saison, qu’elles placèrent devant le roi. S’étant ensuite retirées à l’écart, elles déployèrent les charmes de leur voix harmonieuse, dans une chanson qui commençait ainsi :
Là, ov’io sou giunto amore,
Non si poria cantare lungamente, ec.
Le roi se crut transporté en paradis, et imaginait entendre les concerts des anges. Quand elles eurent cessé de chanter, elles se jetèrent aux pieds de Sa Majesté, à qui elles demandèrent congé. Le roi le leur donna, quoiqu’il eût été fort aise qu’elles eussent demeuré plus longtemps.
Dès que le souper fut fini, Charles remonta à cheval et regagna sa demeure avec sa suite. Il renfermait dans son cœur la nouvelle passion dont il était enflammé, et rien n’en avait encore transpiré dans sa cour. Cependant, au milieu du tumulte des plus grandes affaires, l’image des deux sœurs, et surtout de la belle Genèvre, ne le quittait point. Il s’était tellement empêtré dans les gluaux de l’amour, qu’il ne pouvait plus s’en débarrasser. Il rendait souvent visite à messire Néri, et colorait de prétexte spécieux cette familiarité extraordinaire. Enfin, sentant qu’il lui était impossible de résister davantage à l’impétuosité de ses désirs, et ne voyant d’autres moyens pour les satisfaire que d’enlever celles qui en étaient les objets, il résolut de le faire, et communiqua son dessein au comte de Gui, digne de sa confiance par la haute vertu dont il faisait profession. « Sire, lui dit-il, l’ouverture que vous me faites m’étonne d’autant plus, qu’ayant été, depuis votre enfance, attaché au service de Votre Majesté, je connais mieux que tout autre votre tempérament et vos inclinations. Je ne me suis jamais aperçu, pendant votre jeunesse, que l’amour, la passion naturelle de cet âge, ait eu prise sur vous. Il doit donc me paraître étrange que vous y cédiez maintenant, lorsque la vieillesse est si près de vous. S’il me convenait de vous donner des leçons, je vous dirais que, dans des circonstances présentes, c’est-à-dire dans un royaume à peine conquis, chez une nation étrangère, fausse et perfide, ayant à terminer les plus grandes affaires, les négliger pour s’occuper d’un amour frivole, c’est agir, non en roi magnanime et sage, mais en jeune homme faible et imprudent. C’est peu encore. Vous voulez, dites-vous, priver un père de ce qu’il a de plus cher, un père qui vous a reçu, qui vous a traité beaucoup mieux qu’il ne pouvait, et qui, pour vous faire honneur et montrer la confiance qu’il a eue en votre foi, vous a fait voir ces filles presque nues ! Vous prétendez donc lui ôter la bonne opinion qu’il a de votre sagesse ? Avez-vous d’ailleurs oublié que ce sont les violences commises par le roi Mainfroi qui vous ont ouvert l’entrée de ce royaume ? Quelle trahison est comparable à celle que vous voudriez commettre ! Quoi ! ravir l’honneur, l’espérance, la consolation d’un homme qui a été votre hôte ? Songez-vous à ce que l’on dirait de vous ? Peut-être vous croiriez-vous bien excusé en disant : Il est gibelin. La justice des rois est-elle donc changée ? Depuis quand leur est-il permis d’abuser de la confiance d’un homme qui s’est mis sous leur protection, pour le perdre, et d’égorger celui qui se précipite dans leurs bras pour se sauver ? Vous avez remporté une grande victoire sur Mainfroi, vous en avez une plus glorieuse à remporter sur vous-même. Vous qui devez être le modèle des autres, sachez vous vaincre, étouffer des désirs criminels, et n’imprimez pas sur votre nom une tache qui le flétrirait à jamais. »
Ces remontrances versèrent l’amertume dans le cœur du roi, et l’affligèrent d’autant plus qu’elles étaient justes. Il en sentait néanmoins tout le poids. Enfin, après avoir poussé quelques soupirs : « Mon cher comte, répondit-il, il n’y a point d’ennemi, quelque redoutable que vous le supposiez, qu’il ne soit plus facile de vaincre avec un peu de courage et d’expérience que de dompter ses propres désirs ; mais, quoique l’entreprise soit difficile, et que j’aie besoin des plus grandes forces, votre discours m’a tellement animé, que je vous prouverai que je sais commander à moi-même comme aux autres. »
Quelques jours après, étant de retour à Naples, il résolut, autant pour éloigner de lui l’occasion de faire quelque lâcheté que pour récompenser le chevalier, il résolut, dis-je, de marier les deux filles de Néri, quoiqu’il lui en coûtât beaucoup de céder à un autre des attraits qu’il désirait pour lui-même. Après avoir obtenu le consentement du père, il donna Genèvre la belle à messire Maffé de la Palisse, et Iseul la blonde à messire Guillaume de la Magna, tous deux grands seigneurs et chevaliers fort renommés par leur valeur. Ce pénible sacrifice fait, il se retira dans la Pouille, le deuil dans l’âme. Enfin, après bien des combats et des peines, il parvint à rompre ses chaînes et à redevenir absolument libre.
Quelqu’un me dira peut-être qu’il n’y a rien de fort étonnant à ce qu’un roi marie deux jeunes demoiselles : j’en conviens ; mais si l’on ajoute que le roi est tout-puissant et amoureux, son action sera véritablement grande. Or, c’est ce que fit Charles Ier. Il sut honorer la vertu d’un gentilhomme, récompenser la beauté de ses filles, et, ce qui est plus estimable encore, se dompter lui-même.
NOUVELLE VII
LE ROI PIERRE D’ARAGON
Lorsque les Français furent chassés de Sicile, il y avait à Palerme un apothicaire florentin, nommé Bernard Puccini, père d’une fille jeune, jolie, et prête à marier. Pierre d’Aragon, devenu maître du royaume, se livrait, avec ses barons, à toutes sortes de plaisirs, surtout à ceux de la table et de la joute. Un jour qu’il prenait le divertissement de la course, dans un tournoi, la fille de Bernard, la belle Lise, c’était son nom, le vit courir, d’une fenêtre où elle était avec plusieurs femmes. Elle le considéra avec tant d’attention, et ses traits la frappèrent tellement, que l’amour entra dans son cœur avec l’image du prince. La fête finie, et de retour dans la maison de son père, elle ne s’occupa que de sa passion et de l’objet qui l’avait fait naître. Mais comment combler la distance qui la séparait de son amant ? Dans sa condition, quel espoir pouvait-elle former ? Voilà les réflexions qui la tourmentaient. Cependant elle ne voulait point renoncer au plaisir d’aimer le roi, qui, ignorant ses dispositions favorables, vivait sans songer à elle. Une passion si folle et si constamment entretenue dans un cœur jeune et ardent y produisit une mélancolie profonde, qui dégénéra bientôt en une maladie très-dangereuse. Le père et la mère, désolés, lui donnaient les secours qu’ils jugeaient nécessaires : tous étaient inutiles ; la jeune fille avait résolu de mourir.
Cependant il lui prit un jour fantaisie, lorsque son père lui demanda ce qui pouvait lui faire plaisir, de découvrir enfin, avant sa mort, sa passion à l’objet qui la lui avait inspirée. Il y avait à la cour du roi un musicien, nommé Minuce d’Arezzo, qui était en faveur ; elle pria son père de le faire venir. Celui-ci, qui crut qu’elle voulait l’entendre jouer et chanter, le fit venir sans perdre un moment. Après avoir adressé à Lise quelques paroles gracieuses et consolantes, le musicien pinça doucement sa guitare, chanta quelques chansons ; mais cette musique, loin de consoler la malheureuse Lise, portait une nouvelle tristesse dans son cœur, et ne faisait qu’alimenter le feu qui la dévorait. Elle dit ensuite qu’elle voulait parler seule à Minuce, et chacun se retira. « Minuce, dit-elle, je vous ai choisi pour confident d’un secret qui me concerne, et qu’il ne faut révéler à aucune autre personne qu’à celle que je vous nommerai. Je vous supplie de m’aider en ce qui dépendra de vous. Sachez, mon ami, que le jour où le roi célébra son avènement à la couronne, je le vis ; un trouble inconnu s’éleva soudain dans mon âme éperdue, et l’amour y porta tous ses feux. Je sens tout le ridicule d’une telle passion ; mais, ne pouvant l’éteindre, j’ai résolu de mourir pour me délivrer des tourments que j’endure ; voilà ce qui m’a réduite en l’état où vous me voyez. Mais je mourrais moins désolée si le roi pouvait être instruit de son triomphe. Ne pouvant le faire par moi-même, j’ai jeté les yeux sur vous, qui êtes plus à portée que personne de vous charger de ce message et de le remplir adroitement. Ne me refusez pas cette grâce, je vous en conjure. Ajoutez-y celle de venir m’en annoncer le succès, et je quitterai ensuite sans regret une vie où je n’aperçois que des malheurs. » Elle dit et se tut en pleurant.
Minuce, étonné d’une pareille confidence, hésita quelque temps ; mais réfléchissant que, sans blesser l’honnêteté, il pouvait servir cette fille malheureuse : « Lise, lui dit-il, je vous jure, et croyez-en mes serments, que, loin de vous blâmer, je vous loue d’avoir si bien placé votre tendresse. Comptez sur mes bons offices ; soyez persuadée qu’avant qu’il soit trois jours je vous apporterai des nouvelles consolantes, et, pour ne point perdre de temps, je vous quitte. » Lise lui fit de nouvelles instances et lui souhaita un heureux succès.
Minuce alla trouver Nicolas de Sienne, le meilleur des poëtes de son temps, et le supplia de lui faire la chanson suivante :
Va dire, Amour, au chevalier que j’aime,
Que d’une ardeur extrême
Je me sens consumer pour lui,
Et que n’osant le lui dire moi-même,
Je me meurs de langueur, de tristesse et d’ennui.
Dieu des amants, je t’en conjure,
Va trouver cet objet charmant,
Et trace-lui bien la peinture
Du mal que je souffre en aimant.
Dis-lui que je languis, que je brûle et l’adore,
Et que, ne voyant pas que je puisse guérir
Du feu secret qui me dévore,
S’il n’a pitié de moi, je vais bientôt mourir.
Déclare-lui, puissant dieu que j’implore,
Ce qu’à toi seul j’ose enfin découvrir.
Jamais, depuis qu’il me captive,
Je n’osai lui faire entrevoir,
Tant je suis timide et craintive,
Que tu m’as mise en son pouvoir ;
Ce qui me rend la mort plus amère et plus dure.
Mais, dans l’excès cruel de l’amoureuse ardeur,
Si, pour soulager ma torture,
Je la faisais connaître à ce charmant vainqueur,
Je doute, hélas ! que tout ce que j’endure
Pût l’attendrir et me gagner son cœur.
Puisque donc je me suis contrainte
Jusqu’aujourd’hui pour lui cacher
Le trait dont mon âme est atteinte,
Et que je ne puis l’arracher,
Amour, de mon tourment donne-lui connaissance ;
Au moins rappel-lui le jour de ce tournois,
Jour signalé par sa vaillance,
Où je ne fus que trop témoin de ses exploits.
Il fut vainqueur au combat de la lance,
Vainqueur de tous et le mien à la fois.
Minuce composa, sur ces paroles, un air tendre et doux, analogue au sujet. Le troisième jour, il se présenta au dîner du roi, qui lui commanda de chanter quelque chose. Il pinça sa guitare avec tant de mollesse, il chanta avec tant de vérité les expressions d’un amour malheureux, que tous les spectateurs, et surtout le roi, immobiles de plaisir et d’étonnement, semblaient être en extase.
Quand il eut fini, le roi lui demanda d’où venait cette chanson, qu’il n’avait jamais entendue. « Sire, répondit-il, il n’y a pas encore trois jours que les paroles et la musique sont faites. » Et le roi lui en demandant le motif et l’objet : « Je n’oserais le dire à d’autres qu’à Votre Majesté, » ajouta-t-il. Le roi, curieux de l’entendre, le fit venir dans son appartement. Minuce lui conta alors tout ce qu’il avait appris. Le roi, flatté de cette nouvelle, donna des éloges à Lise, ajoutant qu’une fille aussi honnête, aussi aimable, était bien faite pour inspirer de la compassion, et qu’il pouvait, de sa part, aller la consoler, et lui annoncer que ce jour même il la verrait sur le soir.
Minuce, au comble de la joie, court, sans s’arrêter nulle part, raconter à la jeune fille le succès de son entreprise. Il lui détaille tout ce qu’il a fait, lui répète l’heureuse chanson qui lui avait été d’un si grand secours. Lise fut si joyeuse et si contente que dès cet instant-là même sa maladie diminua visiblement. Elle attendit, non sans un peu d’impatience, l’heure fortunée où elle devait voir son maître et son amant. Le roi, qui était bon et généreux, s’étant rappelé les discours de Minuce et la beauté de Lise, n’en eut que plus d’empressement de la voir et de la consoler. À l’heure dite, il monte à cheval, comme pour aller à la promenade, se rend devant la maison de l’apothicaire ; et ayant fait dire qu’on lui ouvrît son jardin, il y descendit, s’y promena quelque temps, puis il demanda à l’apothicaire où était sa fille, s’il ne l’avait pas encore mariée. « Sire, répondit l’apothicaire, elle ne l’est pas encore ; depuis fort longtemps une maladie de langueur la consume, et ce n’est que depuis ce matin que ses douleurs semblent un peu affaiblies. » Le roi comprit fort bien ce que signifiait cette meilleure santé. « Ce serait dommage, dit-il, que le monde fût privé d’une si belle personne : je veux aller la voir. » Il monte dans sa chambre, accompagné de deux personnes seulement, s’approche du lit, où la jeune fille, un peu soulevée sur son oreiller, l’attendait avec impatience. « Que veut dire ceci, dit-il lui prenant la main, ma belle enfant ? vous qui êtes faite pour inspirer le plaisir, vous vous laissez déchirer par la douleur. Pour l’amour de moi, rétablissez-vous, reprenez votre première santé. » La jeune fille, qui sentait presser ses mains des mains d’un amant adoré, quoiqu’elle éprouvât un peu d’embarras, ressentait dans le fond de son cœur la joie la plus vive. « Hélas ! sire, répondit-elle, la maladie dont vous me voyez accablée ne vient que d’avoir voulu me charger d’un fardeau peu proportionné à la faiblesse de mes forces ; mais vos bontés vont bientôt m’en délivrer. » Le roi comprenait très-bien le sens de ces expressions couvertes, et ne l’en admirant que davantage, maudissait tout bas la fortune qui l’avait fait naître dans une condition si obscure. Après avoir demeuré quelque temps avec la malade, et lui avoir donné toutes les consolations qu’il savait capables de faire impression sur elle, il sortit.
L’humanité du roi fut fort louée, et fit grand honneur à l’apothicaire et à sa fille. Celle-ci, plus satisfaite de cette glorieuse visite qu’amante l’ait jamais été des plus grandes faveurs de son amant, entrevoyant quelque lueur d’espérance, guérit bientôt, et devint plus belle que jamais.
Cependant le roi délibéra, avec la reine, de quelle manière il devait récompenser un amour si vif. Montant un jour à cheval avec plusieurs seigneurs de sa cour, il se rendit dans la maison de l’apothicaire. La reine, accompagnée de quelques dames, y vint bientôt après. On fit appeler l’apothicaire et sa fille. « Aimable fille, dit le roi à celle-ci, l’amitié que vous avez pour moi vous fait grand honneur dans mon esprit ; je veux vous en récompenser. Vous êtes en âge d’être mariée ; c’est moi qui choisirai votre mari. Cependant je serai toujours votre chevalier, et je ne veux d’autre prix de mon dévouement qu’un seul baiser. »
Lise, que la honte faisait rougir, répondit que la volonté du roi serait la sienne, ajoutant : « Sire, je suis persuadée qu’il n’y a personne qui ne taxât de folie l’amour que j’ai eu pour vous, et qui ne crût que cette passion était le ridicule effet d’un ridicule oubli de mon état, et surtout du vôtre. Mais Dieu, qui seul peut lire dans le cœur des mortels, sait qu’au même instant où vous fîtes sur mon cœur une si vive impression, je me rappelai que vous étiez roi, et moi fille de Bernard l’apothicaire, et qu’il me convenait mal d’élever si haut mes soupirs. Mais vous savez mieux que moi qu’on ne commande pas à son cœur, qu’on n’aime pas à son choix, et qu’on est entraîné par un penchant involontaire. J’ai souvent essayé de combattre ce penchant ; mais, vains efforts ! je vous ai aimé, je vous aime, et vous aimerai toujours. Il est vrai que, dès que je sentis cet amour s’emparer de toutes les facultés de mon âme, je résolus de subordonner toutes mes volontés aux vôtres. Ainsi, non-seulement j’épouserai et aimerai le mari que vous voulez que j’épouse et que j’aime, mais, si vous le désiriez, je me jetterais dans un brasier ardent. Quant à l’offre que vous me faites d’être mon chevalier, vous, qui êtes mon roi, vous sentez que cela ne me convient pas, et je ne veux point y répondre, non plus qu’à la demande du baiser, que je ne vous accorderai qu’avec la permission de la reine. Dieu veuille vous payer de vos bontés et de celles de la reine pour moi, car je ne puis vous témoigner les sentiments de reconnaissance dont je suis pénétrée. »
La reine fut contente de la réponse de Lise, et trouva cette fille aussi sage que le roi la lui avait annoncée. Le roi fit appeler le père et la mère, qui étaient du secret, et un jeune gentilhomme, peu doué des dons de la fortune, et qui se nommait Perdicon. Il mit plusieurs anneaux dans la main de celui-ci, et lui fit épouser Lise. Il leur donna ensuite, outre plusieurs bijoux de très-grand prix, Ceffalu et Calatabelloté, deux terres d’un très-grand revenu, en disant à Perdicon : « Nous te donnons cela pour le mariage de ta femme ; tu recevras à l’avenir d’autres preuves de notre bienveillance. Maintenant, dit-il à Lise, voulez-vous bien permettre que je recueille le fruit de votre amour ? » Et, sans attendre de réponse, il lui donna un baiser sur le front.
Perdicon, Lise et ses parents, tout le monde fut content. On célébra les noces avec magnificence. Le roi, fidèle à sa promesse, fut toute sa vie le chevalier de la jeune mariée, et dans tous les faits d’armes il parut toujours avec les devises qu’elle lui envoyait.
C’est par de pareilles actions qu’on mérite l’attachement de ses sujets, qu’on donne l’exemple de la bienfaisance, et qu’on obtient une réputation glorieuse et immortelle : mais c’est ce dont les grands seigneurs s’embarrassent peu aujourd’hui. Ils ne se distinguent des autres hommes que par la cruauté et la tyrannie.
NOUVELLE VIII
LES DEUX AMIS
Du temps d’Octave César, qui n’avait pas encore le nom d’Auguste, mais qui gouvernait l’empire romain sous le titre de triumvir, il y avait à Rome un gentilhomme nommé Publius Quintus Fulvius. Son fils, nommé Titus Quintus Fulvius, doué d’un bon esprit et animé d’un goût vif pour les sciences, fut envoyé à Athènes pour y apprendre la philosophie. Son père le recommanda à un Athénien, nommé Crémès, son ancien ami. Celui-ci le logea dans sa propre maison, et le fit étudier, avec son fils, sous le philosophe Aristippe. Le jeune Athénien se nommait Gisippus. L’analogie de l’âge et du caractère, l’application aux mêmes exercices, l’habitude de vivre sous le même toit, établirent entre ces deux jeunes étudiants l’amitié la plus tendre, qui ne finit qu’à leur mort. Ils n’avaient de bons moments que ceux qu’ils passaient ensemble, et comme ils étaient doués tout deux d’un esprit pénétrant et actif, ils s’élevèrent bientôt l’un et l’autre aux sublimes hauteurs de la philosophie, et partageaient entre eux, sans jalousie, les louanges et l’admiration des personnes éclairées. Crémès, dont le cœur avait peine à les distinguer, voyait avec la plus grande satisfaction cette union si belle, et il y avait déjà trois ans qu’il en avait été témoin, sans y apercevoir la plus légère altération, lorsque la mort vint terminer les jours de ce vieillard. Les deux jeunes hommes portèrent un deuil égal, et les amis de Crémès auraient eu peine à distinguer le véritable fils, et lequel des deux avait plus besoin de consolation.
Quelques mois après, les parents de Gisippus vinrent le voir ; là, d’accord avec Titus, ils lui conseillèrent de se marier, et lui proposèrent une jeune demoiselle, qui joignait à une grande naissance une plus grande beauté. Elle était citoyenne d’Athènes, se nommait Sophronie, et n’avait guère plus de quinze ans. Le jour des noces approchant, Gisippus pria son ami de l’accompagner chez sa future épouse, qu’il n’avait point encore vue. Arrivés dans sa maison, elle les accueille gracieusement et se place au milieu d’eux. Le Romain, qui était bien aise de connaître la beauté de celle que son ami devait épouser, la considéra avec la plus grande attention. Ce dangereux examen eut l’effet qu’il était aisé de prévoir. Titus devint, dans un moment, le plus amoureux de tous les hommes : chaque trait de la belle Sophronie avait fait sur son cœur la plus profonde impression. Les deux amis de retour chez eux, Titus se retira dans son appartement ; là, livré à ses réflexions, l’image de sa maîtresse se présente sans cesse à ses yeux ; il ose s’en occuper, il ose la considérer de nouveau, détailler tous ses charmes, et attise par là le feu qui le dévore intérieurement. S’apercevant enfin du progrès de sa passion : « Ô malheureux Titus, s’écria-t-il en poussant des soupirs brûlants, où adresses-tu tes pensées, où oses-tu placer tes amours et tes espérances ? Les bienfaits, les honneurs que tu as reçus de Crémès et de sa famille, l’amitié qui règne entre son fils et toi, tout ne te fait-il pas une loi de respecter celle qu’il s’est promis d’épouser ? Songes-tu bien quelle est celle que tu veux aimer ? Où t’entraînent les aveugles transports d’un amour inconsidéré et les illusions d’une fausse espérance ? Ouvre les yeux, reconnais-toi. Rappelle la raison qui t’a abandonné, mets un frein à l’intempérance d’une imagination déréglée, donne un autre but à tes désirs et un autre objet à tes pensées. Tandis qu’il en est temps encore, combats, résiste et dompte-toi toi-même. Ce que tu veux n’est ni raisonnable ni honnête ; et quand tu serais aussi sûr que tu l’es peu de réussir dans tes projets, l’honneur, l’amitié, le devoir te feraient une loi d’y renoncer. Que feras-tu donc, Titus ? tu écouteras la raison et tu fuiras un amour qu’elle désapprouve. » Mais bientôt Sophronie lui apparaît plus belle et plus touchante ; cette image fait évanouir ses résolutions et lui fait condamner ses premiers discours. « Hélas ! dit-il, quels faux préjugés m’égarent ! ne sais-je pas que les lois de l’amour, supérieures à toutes les autres, les détruisent toutes, sans égard pour l’amitié ni pour la Divinité même ? Combien de fois n’a-t-on pas vu un père amoureux de sa fille, un frère de sa sœur et une marâtre rechercher son beau-fils ? Tout cela est sans doute plus criminel, plus monstrueux que de voir un ami amoureux de la femme de son ami. Mille exemples doivent me rassurer. D’ailleurs je suis jeune, et la jeunesse est sous l’empire immédiat de l’amour. Il est donc tout naturel que ce qui plaît à l’amour me plaise aussi. Les actions réfléchies et sensées appartiennent à la maturité de l’âge : dans l’effervescence du mien, je ne puis avoir d’autre volonté que celle de l’amour. Les attraits de Sophronie méritent les hommages de l’univers : qui pourrait donc me blâmer de n’avoir pas été seul insensible ? Je ne l’aime point précisément parce qu’elle doit être l’épouse de mon ami ; fût-elle la femme de tout autre, je l’aimerais de même. Dans ceci, c’est moins ma faute que celle de la fortune qui l’a adressée à Gisippus plutôt qu’à un autre ; et puisqu’il est inévitable que ses charmes soient adorés, son mari doit être plus content que ce soit par moi que par un inconnu. »
Ces réflexions, qui lui paraissaient on ne peut pas plus justes, lui font pitié le moment d’après. Il en rougit, il les quitte, il y revient ; il passe le jour et la nuit dans ce flux et ce reflux d’opinions, de desseins qui se croisent, se combattent et se détruisent tour à tour. Au bout de quelques jours, il perd et l’appétit et le sommeil, et son corps, accablé par les violentes agitations de son âme, succombe enfin.
Gisippus, qui avait remarqué la noire mélancolie dont son ami était dévoré, le voyant malade, était dans les plus grandes inquiétudes. Il ne quittait point son lit, il s’efforçait de le soulager, et lui demandait souvent, avec les plus vives instances, la cause et l’origine de sa maladie. Titus le paya longtemps par des confidences dont la fausseté n’échappa pas à sa pénétration ; mais enfin, vaincu par ses instances réitérées : « Gisippus, lui dit-il les larmes aux yeux, si telle eût été la volonté des dieux que je mourusse, j’aurais vu avec plaisir le terme de ma carrière. Car, ayant eu l’occasion d’éprouver ma constance et ma vertu, l’une et l’autre, je rougis de le dire, ont été vaincues. Mais j’attends la mort comme le juste châtiment de ma lâcheté. Je vais te montrer combien je suis vil et indigne de ton amitié ; ce n’est qu’à toi, à toi seul, que je puis faire une pareille confidence. » Il lui raconta alors son aventure, lui en indiqua la naissance, lui développa les progrès de son amour, lui fit part des combats qu’il avait essuyés, et lui avoua, en rougissant, de quel côté était restée la victoire. Il ajouta à ses aveux humiliants et pénibles que, sentant combien sa passion était déraisonnable et indigne d’un honnête homme, il avait résolu, pour s’en punir, de se laisser mourir, chose dont il espérait bientôt venir à bout.
À ce discours, à ces larmes, Gisippus, étonné, resta quelque temps sans répondre. Quoique son amour ne fût pas bien vif, il l’était assez pour combattre un moment sa générosité ; mais elle reprit bientôt l’ascendant qu’elle avait perdu, et lui fit conclure que la vie de son ami lui était plus chère que la possession de Sophronie. Dans cette idée, et les larmes de Titus sollicitant les siennes : « Titus, lui répondit-il en pleurant, si les reproches pouvaient avoir lieu dans une circonstances où tu as si besoin de consolation, je me plaindrais à toi de toi-même, d’avoir pu cacher si longtemps à ton ami l’ardente passion dont tu es consumé. Tes doutes sur son honnêteté t’ont peut-être engagé à en faire un mystère ; mais sache que rien de ce qui se passe dans notre cœur ne doit être caché à l’amitié ; elle doit y lire nos sentiments pour les approuver s’ils sont honnêtes, et les blâmer avec courage s’ils ne le sont pas. Mais laissons tout cela et venons à ce qui t’intéresse, et surtout dans ce moment-ci. Si tu aimes Sophronie, je n’en suis pas surpris ; je le serais si tu ne l’aimais pas. Sa grande beauté a dû faire d’autant plus d’impression sur ton cœur, que sa noble sensibilité saisit avidement tout ce qui porte, comme elle, un caractère d’excellence et de rareté. L’amour que tu as pour elle est donc raisonnable ; mais tu ne l’es pas de te plaindre de la fortune qui me la donne pour femme, pensant, quoique tu ne me l’avoues pas, que, si elle était à quelque autre, tu pourrais l’aimer avec moins de scrupule et plus de sécurité. Mais conviens, si tu as conservé ton ancienne sagesse, que, pour ton bonheur et tes intérêts, elle ne pouvait tomber en de meilleures mains que les miennes. Car tout autre sans doute, dans la position où je me trouve, eût préféré sa satisfaction à la tienne. Tu dois espérer toute autre chose de moi, si tu me crois autant ton ami que je le suis en effet. Depuis que l’amitié nous unit, il ne me souvient pas d’avoir eu rien que je n’aie partagé avec toi, et dont tu n’aies été aussi maître que moi-même. Je ne ferais point d’exception dans le cas présent, quand les affaires seraient plus avancées qu’elles ne le sont ; mais elles ne le sont pas assez pour que ce qui m’était destiné ne puisse devenir, sans blesser l’honnêteté ni la bienséance, ton légitime partage. Crois qu’il en sera ainsi ; et si je refusais, dans cette occasion, de subordonner ma volonté à la tienne, que pourrais-je penser moi-même de l’amitié que je t’ai vouée ? Il est vrai que je suis déjà fiancé à Sophronie, que j’attendais le jour de mon mariage avec l’impatience de l’amour ; mais, puisque cette passion a dans ton cœur plus d’énergie que dans le mien, parce que tu sais mieux connaître le mérite de celle qui en est l’objet, je te promets qu’elle entrera chez moi, non comme mon épouse, mais comme la tienne. Chasse donc ton noir chagrin, bannis ces idées noires qui te travaillaient, cette mélancolie qui te minait sourdement ; reprends ta santé, tes forces et ton enjouement, et attends dans la joie et la tranquillité la récompense que tu ne saurais refuser sans lâcheté à la plus généreuse amitié qui fut jamais. »
À ce discours de son ami, Titus sentit redoubler sa honte, dont la douce espérance de posséder ce qu’il aimait ne pouvait diminuer le sentiment. La raison lui faisait voir que, plus la générosité de Gisippus était grande, moins il devait souffrir qu’il l’exerçât. Combattu, attendri, ses larmes, ses sanglots permirent à peine un passage à cette réponse : « Ami, ce que tu fais m’indique assez ce que je dois faire moi-même. À Dieu ne plaise que je reçoive pour épouse celle que Dieu t’a donnée pour telle, parce qu’il t’en a cru le plus digne ! S’il eût voulu que cette femme m’appartînt, il ne te l’aurait pas destinée. Jouis avec plaisir du choix qu’il a fait de toi, remplis les volontés de son conseil secret, et laisse-moi me consumer dans les larmes qu’il m’a réservées ; le temps m’aidera à vaincre ma douleur, et tes désirs seront remplis, ou je succomberai à son excès, et mes peines seront terminées. – Titus, reprit Gisippus, si notre amitié peut me permettre de te forcer à me complaire en quelque chose et t’engager à m’obéir, c’est dans cette occasion que je veux déployer son autorité ; je te le répète, Sophronie sera ton épouse. Je sais assez quelle est la force et la puissance de l’amour ; je sais que plus d’une fois il a conduit les amants à une fin malheureuse, et je te vois si affaibli, que je ne crois pas possible que tu résiste à la douleur ; tu serais vaincu, tu tomberais sous le fardeau qui t’accable, et crois-tu que ton ami puisse te survivre ? Ainsi, quand je ne considérerais que mes intérêts, que je ne consulterais que le désir de ma propre conservation, il faudrait que tu épousasses Sophronie. Tu l’aimes trop pour pouvoir aimer ailleurs ; aucune autre femme ne te sera jamais aussi chère, ne te paraîtra aussi aimable : pour moi, je me sens assez de résolution pour m’en détacher et porter mes affections d’un autre côté ; je travaillerai par là à notre satisfaction commune. Je serais moins généreux si les femmes étaient aussi rares que les amis ; mais, comme il m’est plus aisé de trouver une autre femme que de rencontrer jamais un ami tel que toi, je ne balance point entre ces deux sacrifices. C’est pourquoi, si mes prières ont sur toi quelque pouvoir, je te supplie de dissiper le noir chagrin qui te ronge, de vivre dans la plus douce tranquillité, et d’attendre de l’amitié le prix de l’amour. »
Quoique Titus eût encore quelque honte d’accepter Sophronie, et qu’il voulût persister dans son refus, cependant, séduit par le discours de Gisippus, et surtout par sa passion : « Ami, répondit-il d’un ton qui annonçait le trouble de son âme, si je fais ce que tu veux et ce dont tu me pries, je ne sais si je céderai plus à mon penchant qu’à tes désirs ; mais, puisque ta générosité est si grande qu’elle ne veut point écouter mes justes refus, j’accepte tous les dons que tu veux me faire. Sois sûr que je n’oublierai jamais que je te suis redevable non-seulement de la personne que j’aime le plus, mais de ma propre vie. Le plus ardent de mes souhaits est que les dieux me mettent quelque jour à portée de te prouver toute l’étendue de ma reconnaissance ! »
Il ne fut donc plus question que de chercher les moyens de faire réussir la chose. « Pour venir à bout de notre dessein, répliqua Gisippus, voici, ce me semble, la route que nous devons tenir. Tu sais que Sophronie ne m’a été accordée qu’après beaucoup de négociations entre mes parents et les siens. Si j’allais dire à présent que je ne la veux point, quel scandale un pareil refus ne causerait-il-pas ! Je mettrais la division dans l’une et l’autre famille. Cependant cela ne m’inquiéterait guère, si par là je pouvais te rendre maître de l’objet de tes désirs. Mais ce moyen est fort douteux, et il pourrait fort bien arriver que tu ne profitasses pas de mon sacrifice, et que ses parents ne la mariassent à un autre. Ainsi, il me paraît à propos, sauf ton meilleur avis, de continuer et d’achever ce que j’ai commencé. J’amènerai Sophronie dans ma maison, je ferai les noces ; le soir, dans le plus grand secret, tu iras coucher avec elle, comme avec ta femme. Ensuite, lorsque les circonstances le permettront, nous rendrons l’aventure publique. Qu’on agrée ou qu’on n’agrée pas ce mariage clandestin, il sera fait, et il ne sera au pouvoir de personne d’en briser les nœuds. » Titus goûta fort cet expédient, et il ne fût pas plutôt rétabli, que son ami reçut Sophronie dans sa maison. Les noces furent magnifiques. La nuit venue, les dames mirent la nouvelle épouse dans le lit de son mari et chacun se retira. L’appartement de Titus joignait celui de Gisippus, et l’on pouvait passer de l’un dans l’autre. Gisippus, ayant éteint les lumières, passa dans l’appartement de son ami, et lui dit d’aller se coucher avec sa femme. Titus, honteux et un peu humilié d’une générosité si grande et si soutenue, fit des difficultés pour y aller ; mais son ami, toujours franc, et dont les sentiments étaient à toute épreuve, fit si bien qu’il l’y détermina. Titus ne fut pas plutôt avec elle qu’il se mit à la caresser, et lui demanda tout bas, en lui serrant la main, si elle voulait être sa femme. Sophronie, qui le prenait pour Gisippus, répondit par un oui plein de douceur. « Je brûle aussi d’être votre époux, » reprit Titus ; et, en disant cela, il lui mit au doigt un anneau de grand prix. Après cette cérémonie, qu’il jugea nécessaire, il jouit des droits d’époux et goûta les plaisirs d’un amant heureux.
Sur ces entrefaites, Titus ayant perdu son père, reçut des lettres où on lui mandait de revenir promptement à Borne pour mettre ordre à sa succession. Comme ces lettres étaient pressantes, il résolut de partir sans délai avec Sophronie, ce qui ne pouvait s’exécuter qu’elle ne fût instruite de ce qui s’était passé à son sujet. Gisippus se chargea de ce soin, et lui déclara l’état des choses. La belle n’en pouvait rien croire. Mais Titus, pour lui certifier la vérité de son union avec elle, lui rappela plusieurs particularités secrètes que son mari seul pouvait connaître, ce qui l’étonna beaucoup. Après avoir exhalé sa douleur en plaintes et en reproches sur le tour qui lui avait été joué, elle alla trouver ses parents, à qui elle conta son aventure. Ils furent tout scandalisés et eurent beaucoup de déplaisir de cette tromperie. La famille même de Gisippus fut très-mécontente de sa conduite ; mais les premiers, comme les plus intéressés, firent grand bruit, et disaient hautement que Gisippus méritait une punition exemplaire. Celui-ci faisait tête à l’orage en soutenant que sa conduite n’avait rien de blâmable ; qu’on devait, au contraire, lui savoir gré d’avoir donné à Sophronie un mari qui l’aimait passionnément, et beaucoup plus digne que lui d’être uni à son sort.
Titus, témoin de tous ces débats dont il était l’unique cause, en avait un chagrin extrême et ne cessait d’en témoigner ses regrets à son ami. Mais enfin, connaissant l’esprit des Athéniens, et sachant qu’ils étaient d’humeur à faire grand bruit lorsqu’ils trouvaient peu de gens en état de leur répondre, et, au contraire, à céder aussitôt qu’on leur opposait du courage et de la vigueur, il prit la résolution de mettre fin à leurs propos par une action qui annonçât un cœur romain et l’esprit athénien. Il assembla, dans cette intention, dans un temple, les parents de Sophronie et de Gisippus, et, accompagné de son ami seulement, il leur parla ainsi : « Plusieurs philosophes croient que toutes les actions des hommes ne sont qu’une suite nécessaire des décrets éternels de la Divinité, et que tout ce qui se fait a été ordonné par elle. D’autres bornent cette nécessité aux choses passées ; quelques-uns soutiennent qu’elle s’étend également sur le passé, le présent et l’avenir. Ces opinions réunies ou divisées font voir, à quiconque veut y faire attention, que c’est disputer de sagesse avec la Divinité même, que de condamner ce qui est fait et qui ne peut se détruire. Si les dieux sont infaillibles, comme nous devons le croire, quelle folie, quelle grossière présomption, et quelle punition ne mérite-t-on pas de trouver à redire à ce qu’ils font ou à ce qui s’est fait par leur ordre ? Or n’êtes-vous pas du nombre de ces téméraires, de ces présomptueux, vous qui ne cessez de blâmer mon mariage avec Sophronie que vous avez cru marier avec Gisippus ? vous qui ne voulez pas réfléchir qu’il était ordonné de toute éternité qu’elle serait ma femme et non celle de mon ami ? Mais, sans chercher à m’appuyer des décrets de la Providence, dure à quelques-uns et impénétrable à tous, supposons que les dieux ne se mêlent point de nos actions, et bornons-nous aux raisons purement humaines. Pour cet effet, je serai obligé de faire deux choses bien opposées à mon caractère : l’une, de me louer un peu, l’autre, de censurer autrui ; mais, comme dans l’un et l’autre cas je n’ai besoin que de la vérité, ne craignez pas que je la déguise dans la moindre chose. Je commence par vous dire que rien n’est moins raisonnable et n’annonce plus l’aveuglement de la fureur que vos plaintes, vos déclamations, vos sarcasmes contre Gisippus, sous prétexte qu’il m’a donné pour femme celle que vous lui aviez destinée. Et, véritablement, loin de voir dans cette action quelque chose de blâmable, je n’y trouve rien qui ne me paraisse digne d’éloge : 1° parce qu’il a fait le devoir d’un ami ; 2° parce qu’il a agi plus sagement que vous n’auriez fait. Je ne veux pas vous développer ici les saintes lois de l’amitié ; je me contenterai d’observer que ses liens sont, à bien des égards, plus forts et plus étroits que ceux de la parenté. En effet, c’est la fortune qui nous donne nos parents, c’est notre propre choix qui nous donne nos amis. Si Gisippus a préféré la conservation de ma vie à celle de votre bienveillance, faut-il donc s’en étonner ? Mais je viens à la seconde partie de ma division, où je veux vous montrer qu’il a été plus sage que vous ; car il me semble que vous n’avez pas une meilleure idée des lois de l’amitié que des décrets de la providence des dieux.
« Votre dessein était de donner Sophronie à un jeune philosophe : Gisippus l’a donnée aussi à un jeune philosophe ; vous à un Athénien, lui à un Romain ; vous à un noble et honnête homme, lui à un homme d’une naissance plus illustre et d’une probité aussi exacte ; vous à un riche, lui à un plus riche ; vous à un homme qui l’aimait peu et qui la connaissait à peine, lui à un homme qui l’adorait et qui mettait dans sa possession tout le bonheur de sa vie. Mais, afin qu’on ne puisse rien me contester de ce que j’avance, examinons tout par parties. Pour prouver que je suis jeune et philosophe, mon visage et mes études suffisent. Gisippus et moi sommes du même âge, et avons suivi ensemble, d’une ardeur égale, les mêmes études. Il est aussi incontestable qu’il est Athénien, et que moi je suis Romain. Mais, si l’on dispute sur la gloire des deux nations, je dirai que Rome est libre et Athènes tributaire ; que Rome commande au monde, et qu’Athènes obéit à Rome ; que Rome se distingue par ses forces, son gouvernement et les lettres, et qu’Athènes n’est illustre que par ce dernier avantage. Quoique je fasse ici peu de figure, et que vous ne voyiez en moi qu’un simple étudiant, sachez pourtant que je ne suis pas né dans la fange du peuple. Mes maisons, les places publiques sont ornées des statues de mes ancêtres ; et, si vous lisez dans nos annales, vous verrez que les Quintus ont souvent reçu les honneurs du triomphe, et que leurs descendants jusqu’à moi, loin de diminuer la gloire de notre nom, n’ont fait qu’y ajouter un nouveau lustre. Je me vanterais de mes richesses, si je ne me souvenais que la noble pauvreté était autrefois le partage des héros romains ; mais si l’ignorance aveugle de la multitude me faisait un reproche de me taire sur cet article, je lui répondrais que j’ai des trésors nombreux, non parce que je les ai enviés et recherchés, mais parce que la fortune me les a donnés. Je sens qu’il vous eût été agréable que Gisippus, étant votre concitoyen, fût votre allié. Mais vous serai-je moins utile à Rome, qu’il eût pu vous l’être à Athènes ? Vous aurez en moi, dans la capitale du monde, un ami prompt et actif, un protecteur et un appui pour vos affaires publiques et particulières. Je conclus donc de tout cela qu’on ne peut, sans injustice et sans aveuglement, disconvenir que Gisippus n’ait agi plus sagement que vous n’auriez fait ; je conclus encore que Sophronie est bien mariée, puisqu’elle est la femme de Titus Quintus Fulvius, homme d’une noblesse ancienne, d’une fortune immense, citoyen de Rome et ami de Gisippus. Quiconque le trouve étrange, en murmure et s’en plaint, ignore absolument les convenances. Peut-être y en a-t-il qui trouvent à redire, non au fait, mais à la forme ; qui regardent comme peu décent que Sophronie soit devenue ma femme clandestinement, sans avis, sans conseil de parents. Est-ce donc une chose si rare et si étonnante ? Je ne citerai pas pour exemple tant de femmes qui ont choisi leurs maris contre la volonté positive de leurs parents, tant d’autres qui ont pris la fuite avec leurs amants, ou qui ont forcé la volonté de ceux à qui elles étaient subordonnées par une grossesse prématurée ; Sophronie n’est dans aucun de ces cas. Gisippus me l’a donnée avec tout l’ordre, toute la discrétion que la sévérité la plus scrupuleuse pouvait exiger. Quelques-uns m’objecteront peut-être qu’elle a été mariée par celui qui n’avait aucun droit sur elle à cet égard. Que cette objection a peu de valeur et qu’elle est pitoyable ! N’est-ce donc que d’aujourd’hui que la fortune se sert de moyens détournés et peu naturels pour arriver à un but déterminé ? Qu’importe d’ailleurs qu’un cordonnier ou un philosophe ait conduit une affaire qui me regarde, pourvu qu’elle ait été bien conduite ? Je prendrai garde à l’avenir ; si le cordonnier est indiscret, qu’il ne se mêle plus de mes affaires ; mais je ne le remercierai pas moins de ses bons procédés. De même, si Gisippus a bien marié votre fille, c’est une folie à vous de vous plaindre de la façon dont il l’a fait. Si vous vous défiez de sa prudence, veillez à ce qu’il ne s’entremette plus pour marier vos filles ; mais remerciez-le pour celle qu’il a si bien mariée. Au reste, vous n’ignorez pas sans doute que je n’ai point cherché frauduleusement les moyens d’imprimer quelque flétrissure sur l’honneur et la noblesse de votre maison dans la personne de Sophronie. En effet, quoique mon mariage ait été couvert des ombres de la nuit et du mystère, je n’ai point usé de violence envers elle, je ne suis point venu en ravisseur criminel lui arracher sa virginité, en dédaignant votre alliance ; je suis venu en homme épris de sa beauté et de sa vertu. Je savais fort bien que si j’eusse voulu observer les formalités ordinaires, je me serais exposé à vos refus ; et, si vous voulez être sincères, vous conviendrez que vous ne m’auriez jamais accordé sa main, dans l’appréhension que je ne l’emmenasse à Rome avec moi, et que je n’éloignasse de votre vue un objet si cher et si tendrement aimé. Voilà le véritable motif de l’artifice que je me suis permis, et qu’il a fallu enfin vous découvrir ; voilà pourquoi Gisippus a fait ce qu’il n’avait pas d’abord dessein de faire en me cédant avec tant de générosité un bien qui était à lui. D’ailleurs, quoique je l’aimasse avec toute l’ardeur imaginable, ce n’est cependant point en amant que j’ai obtenu ses faveurs, mais en véritable mari. Je l’étais, en effet, lorsque je suis entré dans son lit. Je lui présentai l’anneau, je lui demandai si elle me voulait pour mari ; elle me répondit qu’oui. Si elle a été trompée, est-ce ma faute ? Pourquoi ne s’avisa-t-elle pas de me demander qui j’étais ? Le grand crime de Gisippus, le grand crime de l’amant de Sophronie, est donc d’avoir fait en sorte que cette belle Sophronie devînt l’épouse de Titus Quintus. Voilà pourquoi vous épiez, vous menacez, vous déchirez mon ami. Eh ! que feriez-vous de plus s’il eût livré votre fille dans les mains d’un homme sans nom, d’un méchant ou d’un esclave ? Quels fers, quelles prisons, quels tourments pourraient alors suffire à votre vengeance ? Mais abandonnons pour toujours cet odieux sujet.
« Un événement que je croyais encore éloigné vient de me frapper ; mon père est mort : mes affaires m’appellent à Rome ; voulant y conduire Sophronie, j’ai cru devoir vous révéler des secrets que je vous aurais tenus cachés peut-être longtemps encore. Si vous êtes sages, ma confidence ne vous déplaira point. Il vous est aisé de voir que si j’avais voulu vous tromper, vous faire outrage, je pouvais profiter de ma bonne aventure, en rire et prendre la fuite. Mais, à Dieu ne plaise qu’un si lâche dessein puisse jamais souiller le cœur d’un Romain ! Sophronie est à moi par l’ordre des dieux, par la générosité de mon ami, par la force des lois humaines, par l’innocent artifice que l’amour m’a inspiré ; et vous qui vous croyez apparemment plus sages que les dieux ou les autres hommes, vous me contestez un droit si légitime ! C’est m’offenser de deux manières également injustes et déraisonnables. D’abord, vous retenez chez vous Sophronie, sur laquelle vous n’avez aucun droit, et vous menacez Gisippus, auquel vous devez de la reconnaissance. Je ne veux pas m’étendre davantage pour vous démontrer l’inconséquence et le délire d’une telle conduite ; mais je vous conseillerai en ami d’étouffer votre haine et vos dédains, et de me rendre Sophronie, afin que je puisse vous quitter avec les sentiments d’un allié, et que je vous conserve toujours ceux d’un véritable ami. Si ce qui est fait ne vous plaît pas, et que vous osiez vous opposer aux suites naturelles de mon mariage, je vous déclare que je pars avec Gisippus, et qu’une fois arrivé à Rome, je saurai prendre les moyens de reprendre mon épouse malgré vous, et vous connaîtrez alors par expérience combien est à craindre le juste ressentiment des Romains. »
Titus, ayant ainsi parlé, se leva, le mécontentement peint sur le visage, prit Gisippus par la main, sortit promptement du temple, faisant les gestes d’un homme qui menace. Ceux qui étaient demeurés là, touchés des raisons qu’il avait articulées, mais plus effrayés encore de ses dernières paroles, se trouvèrent disposés à recevoir son amitié, et conclurent unanimement qu’il valait mieux avoir Titus pour parent, puisque Gisippus n’avait pas voulu l’être, que de perdre l’alliance de l’un et de s’attirer l’inimitié de l’autre. Ils allèrent donc trouver Titus, lui dirent qu’ils étaient satisfaits de l’avoir pour parent ; que Sophronie demeurerait sa femme et Gisippus leur ami. Embrassades alors de part et d’autre, et Sophronie fut envoyée à son mari. Cette femme adroite, faisant de nécessité vertu, tourna du côté de Titus l’amour qu’elle avait eu pour Gisippus, et suivit son mari à Rome, où elle fut honorablement accueillie.
Gisippus, demeuré à Athènes, eut à soutenir plusieurs disgrâces de la part de ses concitoyens. On profita de l’éloignement de Titus pour cabaler contre lui ; et l’on intrigua si bien, qu’il fut condamné, avec toute sa famille, à un exil perpétuel. De riche qu’il était, il devint si pauvre, que, se voyant réduit à la mendicité, il se traîna comme il put jusqu’à Rome, pour éprouver s’il restait encore quelques traces de son souvenir dans le cœur de Titus. Il apprit, en arrivant, qu’il vivait et qu’il jouissait de l’estime et de la bienveillance générales des Romains. Il se plaça à la porte de sa maison, et attendit l’instant où il sortirait, n’osant se faire annoncer, tant il rougissait de l’état pitoyable où la fortune l’avait réduit ; mais il n’oublia rien pour s’en faire remarquer, bien persuadé que son ami, le reconnaissant, ne manquerait pas de le faire appeler. Titus sortit et passa sans lui rien dire. Gisippus, croyant qu’il l’avait aperçu et qu’il l’avait dédaigné, se retira outré de douleur et de ressentiment, en pensant à tout ce qu’il avait fait pour lui. Il était déjà nuit, que ce Grec infortuné était encore à jeun. N’ayant ni argent, ni ressources, et souhaitant plus la mort que la vie, il sort de la ville, va dans un lieu affreux, solitaire, voit une caverne, s’y enfonce, se jette sur la terre et attend le sommeil, en arrosant de pleurs amers la pierre qui lui sert d’oreiller.
Le lendemain matin, deux voleurs arrivèrent à cette caverne pour y partager le butin de la nuit. Ils se prirent de querelle entre eux ; ils en vinrent aux mains, et le plus fort tua l’autre. Gisippus, témoin de cette aventure, crut avoir trouvé, sans se tuer lui-même, un moyen sûr pour arriver à la mort qu’il désirait. Il resta auprès du cadavre, jusqu’à ce que la justice, instruite du fait, vînt le saisir et l’emmenât prisonnier. On l’interrogea, il confessa le meurtre sans difficulté. Le préteur, qui se nommait Varron, ordonna qu’on le crucifiât, selon l’usage de ce temps.
Par hasard, Titus, lorsqu’on allait le conduire au supplice, était au prétoire. Il considère le criminel. Quel est son étonnement lorsqu’il reconnaît son bon ami ! Son premier désir est de le sauver ; mais comment ? par quel moyen ? Il n’en connaît point d’autre que de s’accuser lui-même. Cette résolution prise : « Varron, s’écrie-t-il, rappelez ce malheureux, ce n’est point lui qui est coupable, c’est moi, c’est moi qui ai commis le meurtre. Hélas ! j’ai assez offensé les dieux par ce forfait, pour vouloir les offenser de nouveau, en laissant subir à l’innocent la peine que je mérite. » Varron fut très-étonné et surtout très-fâché que toute l’assemblée entendît son aveu. Mais, ne pouvant dissimuler avec honneur et enfreindre publiquement les lois, il fit relâcher Gisippus, et lui dit, en présence de Titus : « Quelle folie d’avouer sans raison un crime que tu n’as pas commis, et dont l’imprudent aveu allait te coûter la vie ! Tu t’avouais l’auteur du meurtre, et cet homme déclare que c’est lui ! » Gisippus leva les yeux, vit Titus. Il sentit alors que les soupçons qu’il avait formés sur sa reconnaissance étaient injustes, et qu’il ne s’avouait coupable que pour le sauver. Il dit au juge, les larmes aux yeux : « Certainement nul autre que moi n’est l’auteur du meurtre que l’on poursuit ; la pitié de Titus est désormais inutile, il faut que je périsse. » Titus, de son côté, criait : « Préteur, vous voyez que cet homme est étranger ; vous savez qu’il a été trouvé sans armes auprès de la caverne ; il ne vous est pas difficile d’imaginer qu’il recherche la mort pour se sauver de la misère. Renvoyez-le, et donnez-moi la punition que je mérite. »
La nouveauté de la dispute, sur un sujet de cette nature, surprit beaucoup les spectateurs ; et Varron, plus étonné que personne des instances mutuelles de ces deux hommes pour s’excuser l’un l’autre, présuma qu’aucun d’eux n’était coupable. Comme il pensait aux moyens de les délivrer, arrive un jeune homme, nommé Publius Ambustus, qui passait pour un scélérat et un voleur de profession. C’était lui qui avait commis l’homicide dont les deux amis s’accusaient. Touché de compassion pour leur innocence : « Préteur, s’écria-t-il, je puis vider la contestation qui est entre ces deux hommes. Il y a je ne sais quel dieu qui tourmente mon cœur et le porte à vous avouer mon crime. Nul d’eux n’est coupable ; c’est moi qui ai tué l’homme dont on a trouvé le cadavre ce matin. J’ai aperçu dans la caverne, lorsque je partageais nos vols communs avec mon compagnon, cet homme qui dormait d’un profond sommeil. Quant à Titus, il n’est pas besoin que je cherche à le disculper ; sa réputation parle assez pour lui. Jugez-moi donc, et envoyez-moi au supplice prescrit par les lois. »
Octave, à qui le bruit de cette aventure extraordinaire était parvenu, les fit venir tous trois pour les interroger lui-même, et savoir ce qui les obligeait à demander la mort. Chacun lui ayant dit sa raison, il renvoya les deux innocents et fit grâce au coupable à leur considération.
Titus emmena son ami Gisippus, et, après lui avoir reproché son peu de confiance en son amitié, le caressa et le conduisit dans sa maison. Sophronie le reçut avec amitié ; elle prit grand soin de rétablir sa santé, et s’efforça de lui faire oublier ses malheurs. Titus partagea avec lui tous ses biens, et lui fit épouser sa sœur, nommée Fulvia. Il lui dit ensuite : « Tu peux rester ici avec moi ou retourner à Athènes, et y jouir de tout ce que je t’ai donné. » Mais Gisippus, forcé, d’un côté, par la sentence de son bannissement, et entraîné d’ailleurs par son attachement pour Titus, préféra Rome à sa patrie. Les deux familles se réunirent et vécurent dans la plus grande intimité ; il semblait que le temps, loin de la diminuer, augmentât leur mutuelle affection.
Quelle est donc l’excellence de l’amitié ! combien elle mérite de respects et d’éloges ! C’est elle qui fait naître, qui nourrit et entretient les plus beaux sentiments de générosité dont le cœur humain soit capable. Charitable, reconnaissante, ennemie de tous les vices, et surtout de l’avarice, on la voit, pleine d’un zèle actif et prompt, nous porter à faire pour les autres ce que nous voudrions qu’on fît pour nous-mêmes. Mais, hélas ! combien ses brillants effets sont rares aujourd’hui ! Les hommes, devenus égoïstes et personnels, ont exilé cette auguste divinité de la face de la terre. Quel autre sentiment cependant que l’amitié, quels autres intérêts que ceux qu’elle prescrit eussent excité, dans l’âme de Gisippus, la compassion qui lui fit accorder aux larmes, aux soupirs de son ami, une maîtresse charmante et tendrement aimée ? Quelles autres lois que celles de l’amitié eussent pu détourner Gisippus du lit où elle était enfermée, où peut-être même elle l’appelait ? Quelle crainte eût pu lui faire perdre une si belle occasion de satisfaire ses désirs, dans un âge où l’on se croit tout permis, si ce n’eût été celle d’offenser son ami, de blesser la foi qu’il lui avait donnée ? Quels biens, quelles grandeurs, quelles dignités offertes à Gisippus eussent pu le faire résoudre à perdre l’amour de ses parents et de ceux de Sophronie, à braver les injures et les cris d’une multitude grossière ? L’amitié seule pouvait lui inspirer le courage dont il avait besoin.
D’un autre côté, quel autre sentiment que l’amitié eût pu déterminer Titus à rechercher la mort pour en délivrer son ami, surtout lorsqu’il le pouvait sans paraître ingrat, en feignant de ne pas le reconnaître ? Quel autre mouvement que celui de l’amitié eût pu lui inspirer assez de générosité pour partager ses biens avec Gisippus, que la fortune avait réduit à une extrême misère ? Quelle autre affection que cette sainte amitié eût pu le disposer à donner sa sœur en mariage à un homme dénué de tout ?
Pourquoi donc les hommes se montrent-ils si empressés à se procurer des parents, des frères, à grossir leur suite d’un grand nombre de domestiques, et qu’ils négligent de se procurer de véritables amis ? On est quelquefois délaissé par ses parents, abandonné par ses serviteurs ; qu’on retrouve un ami, lui seul répare cette perte en entier.
NOUVELLE IX
SALADIN
Lorsque l’empereur Frédéric Ier régnait, si l’on en croit le témoignage de plusieurs historiens, les chrétiens, pour recouvrer la Terre sainte, se disposaient à passer la mer. Saladin, prince rempli de vertus, et alors soudan de Babylone, informé de cette nouvelle, résolut de voir par lui-même les préparatifs des seigneurs chrétiens, afin de pouvoir mieux leur résister. Ayant mis ordre à ses affaires d’Égypte, feignant d’aller en pèlerinage, il partit, sous des habits de marchand, déguisé, n’ayant d’autre suite que deux amis et trois domestiques. Après avoir parcouru plusieurs provinces chrétiennes, il s’avançait dans la Lombardie pour passer ensuite les Alpes. En allant de Milan à Pavie, il fut rencontré sur le soir par un gentilhomme, nommé Thorel d’Istrie, citoyen de Pavie, qui, suivi d’un grand train de domestiques, de chiens et d’oiseaux, allait passer quelques jours dans une maison qu’il avait sur les bords du Tésin. Ce gentilhomme le prit, lui et sa suite, pour des seigneurs étrangers qui voyageaient, et il désira de leur faire politesse. Il en eut bientôt l’occasion. Un domestique de Saladin ayant demandé à l’un des siens combien il y avait encore de là à Pavie, et s’ils pourraient y arriver avant que les portes fussent fermées, messire Thorel prit la parole lui-même : « Monsieur, dit-il à Saladin, vous ne pouvez y arriver à temps, quelque diligence que vous fassiez. – Enseignez-nous donc, s’il vous plaît, où nous pourrons trouver à loger ailleurs, car nous sommes des étrangers qui ne connaissons pas le pays. – Volontiers ; j’avais dans cet instant dessein d’envoyer un de mes gens vers Pavie pour quelque affaire : il vous conduira dans un endroit où vous serez fort bien logés. » Thorel s’approchant ensuite de celui de ses valets qu’il connaissait pour le plus intelligent, lui commanda de les conduire chez lui, pendant qu’il s’en irait par le chemin le plus court.
Dès qu’il fut arrivé, il fit préparer un bon souper, dresser les tables dans son jardin, et alla ensuite attendre les étrangers sur sa porte. Cependant le valet, causant avec la troupe qui lui avait été recommandée, l’égara dans différents chemins et la conduisit, sans qu’elle s’en aperçût, jusqu’à la maison de son maître. Dès que celui-ci les vit, il courut au-devant d’eux en leur disant : « Messieurs, soyez les très-bien venus. » Saladin, qui avait de l’esprit et de la pénétration, découvrant dans l’instant toute la trame du chevalier : « Monsieur, lui dit-il, s’il était possible de se plaindre de l’honnêteté et de la courtoisie de quelqu’un, nous aurions sujet de nous plaindre de vous, qui nous avez fait un peu allonger notre chemin pour nous donner plus agréablement l’hospitalité, politesse à laquelle nous sommes très-sensibles, mais que nous n’avons pas méritée. » Le chevalier, qui était sage et qui parlait bien, répondit : « Seigneur, les politesses que je vous fais ne sont rien en comparaison de celles que vous méritez, si votre extérieur ne me trompe pas. Vous auriez été fort mal hébergés hors de Pavie ; ainsi, ne regrettez pas de vous être un peu détournés de votre chemin. » Tandis qu’ils parlaient, tous les gens de messire Thorel arrivèrent pour rendre la réception plus magnifique. On fit monter les étrangers dans les appartements qui leur étaient préparés. Ils y prirent, en attendant le souper, des rafraîchissements, et le chevalier les entretenait de propos agréables.
Saladin et ses deux amis savaient le latin. Ils entendaient parfaitement et étaient entendus de même. Leur hôte leur parut le plus gracieux, le plus aimable et le plus éloquent gentilhomme qu’ils eussent encore rencontré. De son côté, messire Thorel avait la plus grande opinion de ces étrangers ; tout ce qui le chagrinait était de ne pouvoir leur donner meilleure compagnie ni meilleur régal ; mais il se proposa de réparer tout le lendemain. Ainsi, après avoir instruit un de ses gens, il le dépêcha vers sa femme, qui était prudente et généreuse. Il conduisit ensuite ses hôtes dans le jardin, où il s’informa poliment de leur état. « Nous sommes, répondit Saladin, des marchands de l’île de Chypre ; nous allons à Paris pour nos affaires. – Plût à Dieu, s’écria messire Thorel, que ce pays-ci produisît des gentilshommes qui ressemblassent aux marchands de Chypre ! » De propos en propos, on arriva à l’heure du souper. Il les laissa se mettre à table comme il leur plut. Le repas, sans être magnifique, fut fort bon, et la délicatesse qui y régnait d’autant plus étonnante, qu’on n’avait pas eu beaucoup de temps pour songer aux apprêts. On ne resta pas longtemps à table. Messire Thorel, craignant que ses hôtes ne fussent fatigués, les conduisit à leurs lits et gagna bientôt le sien.
Le domestique envoyé à Pavie s’acquitta de la commission qui lui avait été donnée. La dame fit aussitôt avertir plusieurs des amis et des vassaux de messire Thorel. Elle prépara un grand festin, auquel furent invités les citoyens de la ville les plus distingués. Elle acheta toute sorte d’étoffes de soie, d’or, des tapisseries, des fourrures, et fit tout arranger comme son mari le lui avait prescrit.
Les étrangers étant levés, messire Thorel monta à cheval avec eux, les conduisit à un gué voisin, et leur donna le plaisir de voir voler ses oiseaux de chasse. Mais Saladin, qui était bien aise de se rendre à Pavie, demanda s’il n’y aurait pas quelqu’un qui lui en enseignât la meilleure hôtellerie. « Ce sera moi qui vous y conduirai, répondit le chevalier, parce que des affaires m’appellent à la ville. » On partit, on arriva sur les neuf heures, et les voyageurs, croyant être adressés à la meilleure auberge, entrèrent avec messire Thorel dans sa propre maison. Plus de cinquante personnes étaient venues pour les recevoir ; elles allèrent toutes au-devant d’eux. « Ce n’est pas là ce que nous vous avons demandé, dit Saladin à messire Thorel. Vous en fîtes beaucoup trop hier au soir ; ainsi, vous pouvez nous laisser poursuivre notre route. – Seigneur, répondit Thorel, je n’ai obligation qu’à la fortune de vous avoir possédé hier au soir ; c’est elle qui fit qu’égaré dans votre chemin, force vous fut de venir dans ma petite maison. Mais je vous aurai une obligation à vous-même, que tous ces gentilshommes partageront, si vous voulez bien nous faire l’honneur de dîner aujourd’hui avec nous. » Saladin et ses compagnons, vaincus par tant d’avances, descendirent. Ils furent conduits par les gentilshommes dans des appartements richement préparés pour eux. Après les cérémonies de l’hospitalité, ils se rendirent dans le salon, où tout était orné avec la plus grande magnificence. On donna ensuite à laver et on se mit à table. Elle fut servie avec tant de délicatesse, de goût et d’opulence, qu’il n’eût pas été possible de mieux traiter l’Empereur s’il fût venu. Quoique Saladin et ses compagnons fussent de grands seigneurs, accoutumés au luxe, ils furent étonnés de cet appareil, attendu qu’ils savaient fort bien que leur hôte était un simple citoyen, et non pas un prince ou un grand seigneur. Après qu’on eut dîné et un peu conversé, les gentilshommes italiens allèrent se reposer, parce qu’il faisait extrêmement chaud, et messire Thorel resta seul avec ses hôtes. Il entra avec eux dans une chambre particulière. Afin de ne leur cacher rien de ce qu’il avait de plus cher et de plus précieux, il fit appeler son aimable et vertueuse épouse. Elle arriva parée des plus riches habits, accompagnée de deux petits enfants, beaux comme des anges. Elle s’avança devant les étrangers et les salua gracieusement. Ceux-ci se levèrent, la saluèrent respectueusement, la firent asseoir au milieu d’eux et caressèrent beaucoup les enfants. Après plusieurs propos agréables, elle leur demanda qui ils étaient et où ils allaient. Ils firent la même réponse qu’ils avaient faite à son mari. « Je vois, leur répondit-elle en riant, que ce que j’ai eu dessein de faire peut s’exécuter. Je vous prie donc de vouloir bien accepter les petits présents que j’ai à vous offrir. Les femmes, selon leurs petites facultés, donnent de petites choses ; mais ayez plus d’égard à la bonne intention de celle qui donne qu’au présent même. » Ayant fait venir pour chacun des robes très-riches, non comme pour de simples citoyens, mais comme pour de grands seigneurs, des jupes de taffetas et du linge : « Agréez, s’il vous plaît, ces robes, leur dit-elle ; mon mari en a aujourd’hui une semblable. Quant au reste, je sais que c’est peu de chose ; mais, sachant que vous êtes loin de vos femmes, que vous avez fait une longue route, qu’il vous en reste encore une fort longue à faire, et que les marchands aiment la propreté, cela peut vous être de quelque secours. » Les gentilshommes virent bien que messire Thorel ne voulait rien oublier, et qu’il avait obligeamment pourvu à tout. Ils craignaient, vu la richesse des robes, qu’ils ne fussent reconnus, « Ce sont ici, madame, des présents d’un grand prix, répondit l’un d’eux, et qu’on ne devrait pas accepter légèrement, si la manière dont vous les offrez pouvait permettre un refus. »
Messire Thorel, qui les avait quittés, étant de retour, sa femme leur dit adieu et s’en alla. Elle ne manqua pas de faire plusieurs présents aux domestiques. Messire Thorel obtint d’eux, à force de prières, qu’ils passeraient le reste de la journée avec lui. Après s’être un peu reposés, ils se vêtirent de leurs robes nouvelles et allèrent se promener à cheval dans la ville. On servit au retour un souper magnifique, où se trouva fort bonne compagnie. Ensuite ils allèrent se coucher.
Le lendemain, lorsque le jour parut, ils se levèrent et allèrent prendre leurs montures. Mais ils trouvèrent, à la place des chevaux fatigués qu’ils avaient, des chevaux vigoureux et frais pour eux et pour leurs domestiques. « Je jure Dieu, s’écria Saladin en se retournant vers ses compagnons, qu’il n’y eut jamais homme plus accompli, plus courtois, plus prévenant que celui-ci. Si les rois chrétiens sont aussi rois qu’il est généreux chevalier, le soudan de Babylone n’est pas fait pour résister, je ne dis pas à tous ceux qui se préparent pour l’attaquer, mais à un seul. » Voyant qu’il serait inutile de refuser ces nouveaux présents, ils l’en remercièrent et partirent. Messire Thorel, avec plusieurs de ses amis, les accompagna un assez long espace de chemin. Saladin, quoiqu’il le quittât à regret, parce qu’il l’aimait déjà tendrement, le pria de s’en retourner. Thorel, non moins fâché de se séparer d’eux, leur dit : « Je vais faire ce que vous m’ordonnez. Je ne sais qui vous êtes, ni ne me soucie de le savoir qu’autant que cela peut vous faire plaisir ; mais, qui que vous soyez, vous ne me ferez pas accroire que vous n’êtes que des marchands. Adieu. » Saladin, ayant pris congé des autres gentilshommes, répondit à Thorel : « Il pourra se faire, monsieur, que vous verrez de notre marchandise, laquelle vous confirmera dans votre opinion. Adieu. »
Le soudan partit avec ses compagnons, projeta, s’il vivait, et que l’issue de la guerre ne lui fût pas funeste, de faire autant d’honneur à messire Thorel que celui-ci lui en avait fait. Il s’entretint longtemps de lui, de sa femme, de ses discours, de ses actions, et loua tout ce qu’il avait vu et entendu de ce loyal chevalier.
Après avoir parcouru toutes les parties occidentales de l’Europe, il se rembarqua, revint à Alexandrie, bien instruit, et se prépara à se défendre.
Messire Thorel, revenu à Pavie, chercha longtemps quels pouvaient être ces étrangers ; mais plus il formait de conjectures, moins il approchait de la vérité.
Quand le temps fixé pour le départ des chrétiens fut arrivé, et qu’on faisait partout de grands préparatifs, messire Thorel, malgré les prières et les larmes de sa femme, résolut de suivre la foule des croisés. Ayant arrangé ses affaires, et étant prêt à monter à cheval : « Mon amie, dit-il à sa femme, je vais suivre les chevaliers chrétiens, tant pour mon honneur que pour le salut de mon âme ; je te recommande nos biens et nos intérêts. Comme mille accidents peuvent rendre mon retour très-incertain, très-difficile, et même impossible, je te demande une grâce : quelle que soit ma destinée, si tu n’as pas de mes nouvelles, attends-moi un an un mois et un jour à dater de celui où je pars. – Je ne sais, mon ami, répondit l’épouse éplorée, comment je supporterai la douleur où me laisse votre départ ; mais si je n’y succombe pas, que vous viviez ou que vous mouriez, soyez sûr que je serai fidèle à mes engagements et à la mémoire de messire Thorel. – Je ne doute point, répliqua celui-ci, de la sincérité de tes promesses ; je suis assuré que tu feras tout ce qui dépendra de toi pour les tenir. Mais tu es jeune, belle, noble, vertueuse et connue pour telle : il est donc très-probable qu’au moindre bruit de ma mort plusieurs gentilshommes des plus recommandables s’empresseront de te demander à tes frères et à tes parents. Quand tu voudrais, tu ne pourrais résister à leurs ordres. Voilà pourquoi je te demande un an, et que je n’en exige pas davantage. – Je ferai ce que je pourrai, répondit cette tendre épouse, pour tenir ce que je vous ai promis ; mais si j’étais enfin contrainte d’agir autrement, soyez sûr qu’il n’y a rien qui puisse m’empêcher d’obéir à ce que vous me prescrivez aujourd’hui. En attendant, je prie Dieu qu’il nous préserve de vous perdre. » À ces mots, qu’elle entremêlait de larmes et de sanglots, elle tira un anneau du son doigt et le mit au sien, en disant : « S’il arrive que je meure avant de vous revoir, que ceci me rappelle à votre souvenir. » Messire Thorel monta à cheval, dit adieu à tout son monde et partit.
Dès qu’il fut à Gênes il monta avec sa compagnie sur une galère, et étant arrivé à Acre, il se joignit au reste de l’armée des chrétiens. Une mortalité presque universelle se répandit sur cette armée, et ceux qui n’en étaient pas victimes devenaient prisonniers de Saladin, et on les conduisait dans différentes villes. Messire Thorel fut un de ceux qui n’échappèrent pas à la bonne fortune ou à l’habileté de Saladin ; car on ne sait à quoi attribuer un succès si général et si rapide. Il fut conduit dans les prisons d’Alexandrie. Là, n’étant point connu et craignant de se faire connaître, la nécessité le contraignit à panser des oiseaux, chose à laquelle il réussissait fort bien. Ce talent le fit remarquer par le soudan, qui lui rendit sa liberté et le fit son fauconnier. Thorel, ne reconnaissant pas ce prince et n’en étant pas reconnu, ne songeait qu’à sa patrie, qu’il regrettait si fort, qu’il avait plusieurs fois tenté de s’enfuir, mais toujours inutilement.
Pendant ce temps-là, il vint des ambassadeurs génois pour traiter avec Saladin de la rançon de plusieurs de leurs concitoyens. Comme ils étaient prêts à repartir, messire Thorel songea à donner par eux de ses nouvelles à sa femme : il lui écrivit pour lui dire de l’attendre, en l’assurant qu’il reviendrait le plus tôt qu’il pourrait. Il pria instamment un des ambassadeurs, qu’il connaissait particulièrement, de faire en sorte que ses lettres fussent remises dans les mains de l’abbé de Saint-Pierre, son oncle.
Les affaires de messire Thorel en étaient là, lorsque, causant un jour avec Saladin de ses oiseaux, il lui échappa un sourire, accompagné d’un geste familier, dont le prince avait été frappé à Pavie. Ce geste réveille dans son esprit le souvenir de son ancien hôte : il le regarde, le fixe avec intérêt et croit le reconnaître. « Chrétien, lui dit-il, de quel pays es-tu ? – Sire, répondit-il, je suis Lombard, pauvre citoyen d’une ville qu’on nomme Pavie. » Cette réponse confirma Saladin dans ses soupçons. « Dieu m’a donné le temps, dit-il en lui-même, de faire connaître à cet homme combien sa courtoisie m’a été agréable. » Ayant fait aussitôt ranger tous ses habits dans une chambre, il l’y conduisit. « Regarde, chrétien, dit-il, si dans toutes ces robes il y en a que tu n’aies jamais vues. » L’Italien regarde, examine, et voit celles que sa femme avait données autrefois ; mais il n’ose croire le témoignage de ses yeux. « Sire, répondit-il, je n’en connais pas une ; il est vrai qu’il y en a deux qui ressemblent à des robes dont j’ai été vêtu, et que je fis donner à trois marchands qui vinrent chez moi. » Alors Saladin, ne pouvant plus se contenir, l’embrassa tendrement, en lui disant : « Vous êtes messire Thorel d’Istrie, et je suis un des marchands à qui votre femme donna ces robes. Le temps est venu de vous faire connaître ma marchandise, comme je vous dis, en partant, que cela pourrait arriver. » Messire Thorel ressentit dans cet instant de la joie et de la honte : de la joie d’avoir eu un tel hôte, de la honte de l’avoir reçu, à ce qu’il lui semblait, si pauvrement. « Mon cher ami, lui dit Saladin, puisque le ciel vous a envoyé ici, songez que ce n’est plus moi, que c’est vous qui êtes le maître. » Après l’avoir beaucoup caressé, il le fit vêtir d’habits royaux, le conduisit lui-même devant les plus grands seigneurs de sa cour, et, après l’avoir beaucoup loué, il leur commanda de l’honorer comme lui-même, s’ils désiraient ses bonnes grâces. Tous observèrent cet ordre, mais surtout ceux qui avaient accompagné Saladin dans ses voyages.
Le passage rapide de messire Thorel de l’esclavage au comble de la gloire lui fit perdre de vue, pendant quelque temps, les affaires de Lombardie. Il pensait d’ailleurs que son oncle avait reçu ses lettres.
Le jour que Saladin prit un si grand nombre de chrétiens, mourut un certain gentilhomme provençal, nommé messire Thorel de Digne. Ni sa noblesse ni sa valeur ne l’avaient guère fait connaître de l’armée ; de sorte que quiconque entendait dire que messire Thorel était mort, croyait que c’était de messire Thorel d’Istrie qu’il s’agissait. Sa captivité confirma ce bruit, que plusieurs Italiens répandirent dans leur pays et accréditèrent, en assurant l’avoir vu mort et avoir assisté à son enterrement.
Cette nouvelle répandit le deuil et la désolation, non-seulement dans la maison de sa femme et de ses parents, mais dans celle de toutes ses connaissances. Il serait trop long de décrire la douleur, les larmes, la tristesse de la jeune veuve. Quelques mois s’étant écoulés, son cœur ayant recouvré un peu de calme et de tranquillité, elle fut demandée en mariage par les plus grands seigneurs de la Lombardie, et vivement sollicitée par ses parents de faire un choix. Elle persista longtemps dans ses refus ; mais, contrainte enfin de céder, elle demanda et obtint que la cérémonie fût différée jusqu’au terme prescrit par messire Thorel.
Pendant que ces choses se passaient à Pavie, celui-ci ayant rencontré à Alexandrie un homme qu’il avait vu à la suite des ambassadeurs génois, et s’embarquer avec eux sur la galère qui devait les conduire à Gênes, il lui demanda des nouvelles de leur voyage. « Monsieur, répondit-il, nous avons fait un voyage très-malheureux. Je quittai les ambassadeurs à Candie, et j’ai ouï dire dans cette ville, où j’ai fait quelque séjour, qu’étant près d’arriver en Sicile, il s’éleva un vent du nord furieux, qui les jeta sur les bancs de Barbarie, où ils ont fait naufrage ; personne ne s’est sauvé, et deux de mes frères y ont péri. »
Thorel, ne doutant point d’un récit si bien circonstancié et qui était en effet conforme à la vérité, se souvint que le terme qu’il avait prescrit à sa femme allait expirer, et se mit dans l’esprit que, ne recevant point de ses nouvelles, elle se remarierait. Cette idée lui fit perdre toute sa tranquillité, et le jeta dans une si profonde mélancolie, qu’il fut contraint de tenir le lit et qu’il désirait la mort comme une grâce. À cette nouvelle, Saladin, qui l’aimait beaucoup, accourut vers lui, et le força par ses prières de lui avouer le sujet de sa maladie. Il le blâma de ne le lui avoir pas confié plus tôt, l’exhorta à se tranquilliser, l’assurant que, s’il le désirait, il serait à Pavie au terme indiqué. Messire Thorel, qui avait de la confiance dans ce prince, ne douta point que la chose ne fût possible, et pria le soudan d’en hâter l’exécution. Saladin fit appeler un magicien, dont il avait déjà éprouvé les talents, et lui ordonna d’aviser aux moyens de transporter en une nuit, sur un lit, messire Thorel à Pavie. Le magicien répondit que cela serait, mais qu’il était à propos d’endormir le chevalier. Le prince ayant pourvu à tout, retourna vers son ami, et l’ayant trouvé toujours résolu de mourir s’il n’allait pas à Pavie, et s’il n’y était pas rendu au terme indiqué : « Mon cher Thorel, lui dit-il, si vous aimez tendrement votre femme, et que vous la croyiez remariée, je ne vous engagerai point à en faire autant, car, de toutes les femmes que j’ai jamais vues, sans parler de la beauté, qui est une fleur passagère, c’est celle dont les mœurs, les manières, les vertus, le caractère me semblent mériter plus d’éloges et d’amour. Il eût été bien heureux pour moi, puisque la fortune vous avait envoyé ici, de passer avec vous le reste des jours que le ciel me réserve, en vous faisant partager mes dignités, mes honneurs, mes biens et mon pouvoir. Mais le ciel ne m’a pas jugé digne sans doute d’une si grande satisfaction. Puisqu’il n’y a pas moyen de vous retenir, j’aurais du moins voulu savoir votre dessein beaucoup plus tôt : je vous aurais fait conduire chez vous avec les honneurs que vous méritez. Puisque cela ne se peut, je vous renvoie comme je puis, et non comme je le désirerais. – Sire, répondit Thorel, ce que vous avez fait pour moi me prouve assez votre bienveillance ; vous n’aviez pas besoin d’y ajouter ces nouvelles marques de bonté. Je ne les oublierai de ma vie. Mais, puisqu’il faut que je parte, je vous supplie de faire promptement ce que vous m’avez promis, parce que c’est demain le dernier jour où je dois être attendu. » Saladin promit de le satisfaire.
Le lendemain, le soudan, voulant faire partir son hôte la nuit suivante, fit placer dans une grande salle un lit magnifique, garni de matelas à la mode du pays, couvert de velours et de drap d’or, et orné d’une courte-pointe brodée en perles très-grosses et en diamants fins. Ce lit était un chef-d’œuvre de beauté et de richesse. On plaça dessus deux oreillers analogues à la magnificence du reste. Il ordonna ensuite qu’on vêtît messire Thorel d’une robe et d’un bonnet sarrasin, qui étaient les plus belles choses qu’il fût possible de voir.
Le jour étant déjà fort avancé, il se rendit, avec plusieurs seigneurs, dans l’appartement de son ami, et s’étant assis auprès de lui : « Mon ami Thorel, lui dit-il les larmes aux yeux, l’heure qui doit me séparer de vous approche. Ne pouvant vous accompagner, ni vous faire accompagner à cause de la longueur du chemin et de la manière dont vous l’allez faire, je suis obligé de prendre congé de vous dans cette chambre. Mais je vous prie, par l’amitié qui nous unit, de ne me pas effacer de votre souvenir, et de venir me voir encore une fois, lorsque vous aurez mis ordre à vos affaires, afin de compenser par une nouvelle joie le déplaisir que j’éprouve de votre prompt départ. En attendant, je vous prie de m’écrire le plus souvent que vous pourrez, et de me demander tout ce qui vous fera plaisir : soyez sûr qu’il n’y a personne que j’aimasse tant à obliger que vous. » Messire Thorel ne put retenir ses larmes, et, étouffé par sa douleur, il ne put proférer que quelques mots entrecoupés pour l’assurer qu’il n’oublierait jamais ses bienfaits ni ses rares vertus, et qu’il exécuterait ses ordres très-exactement, si Dieu lui prêtait vie. Saladin, l’ayant embrassé plusieurs fois en versant des larmes, lui dit adieu, et sortit de la chambre. Tous les seigneurs l’imitèrent, et le suivirent dans la salle où le lit était préparé.
Comme il était déjà tard, et que le magicien n’attendait que ses ordres pour opérer, un médecin apporta un breuvage. Il le présenta au chevalier, auquel il fit accroire que c’était pour le fortifier. Celui-ci le but et s’endormit. Saladin le fit alors transporter sur le beau lit qu’il lui avait fait préparer. Il posa à côté de lui une couronne d’un très-grand prix, dont la marque fit voir qu’elle était destinée pour sa femme. Il mit à son doigt un anneau surmonté d’une escarboucle d’un prix infini. Il lui fit ceindre une épée toute brillante de pierres précieuses, et poser à ses côtés deux grands bassins d’or remplis de doubles ducats et de mille bijoux dont il serait trop long de faire la description. Ensuite il l’embrassa de nouveau, et ayant dit au magicien d’opérer, le lit disparut aussitôt à la vue des spectateurs. Saladin ne fit que parler de lui avec ses courtisans.
Cependant messire Thorel était déjà dans l’église de Saint-Pierre à Pavie, comme il l’avait demandé, avec tous les bijoux, dans l’équipage dont on vient de parler. Matines étaient sonnées, et Thorel dormait encore, quand le sacristain entra dans l’église avec de la lumière. L’aspect imprévu de ce lit si riche et si brillant lui causa de l’étonnement et de la frayeur, et lui fit prendre la fuite ; il courut en avertir l’abbé et les moines. Surpris de le voir si effaré, ils lui en demandèrent la raison. Le sacristain la leur dit. Ils le traitèrent d’abord de visionnaire ; mais, réfléchissant qu’il n’était pas si enfant ni si nouveau en cette église pour s’épouvanter légèrement : « Allons voir, dit l’abbé, ce que c’est. » On alluma alors plusieurs flambeaux. L’abbé et les moines, entrés dans l’église, virent le lit, et sur ce lit un homme qui dormait. Tandis qu’ils doutaient, qu’ils craignaient et qu’ils examinaient, sans trop oser approcher, les bagues et les bijoux, messire Thorel s’éveilla en poussant un profond soupir. L’abbé et les moines effrayés s’enfuirent en criant au secours. Thorel ouvre les yeux, et ayant regardé autour de lui, il voit qu’il est réellement dans le lieu où il avait prié Saladin de le faire transporter. Ce qu’il vit à ses côtés lui donna de la magnificence et de la générosité de Saladin une bien plus haute idée que celle qu’il en avait déjà conçue. Cependant, sans se déranger, voyant fuir les moines, et sachant qu’il était la cause de leur effroi, il appela l’abbé par son nom, en lui disant qu’il était Thorel, son neveu. L’abbé, qui le croyait mort, n’en eut que plus d’effroi. Mais enfin, un peu rassuré, et ayant fait auparavant le signe de la croix, il s’approcha du lit. « De quoi avez-vous peur, mon père ? lui dit le chevalier. Je suis en vie, Dieu merci, et j’arrive d’outre-mer. » L’abbé, quoique son neveu fût un peu défiguré par sa longue barbe et son habit à la sarrasine, le reconnut ; et étant absolument rassuré : « Mon fils, lui dit-il, sois le bienvenu ; mais ne sois pas étonné si nous avons eu quelque effroi. Il n’y a personne dans toute la ville qui ne te croie mort, et cette nouvelle paraît tellement sûre, qu’Adaliette, ta femme, vaincue par les menaces de ses parents, se remarie aujourd’hui. Tout est prêt pour la cérémonie et pour la fête. »
Messire Thorel se leva, fit fête à l’abbé et à tous les moines, et les pria tous de ne dire mot de son retour, jusqu’à ce qu’il eût terminé quelques affaires pressantes. Ensuite, après avoir fait mettre en sûreté tous ses bijoux, il conta à son oncle ce qui lui était arrivé. Celui-ci, joyeux de sa bonne fortune, en rendit grâces à Dieu avec lui. Messire Thorel lui demanda quel était le fiancé de sa femme ; l’abbé le lui dit. « Avant que l’on soit instruit de mon retour, dit le chevalier, j’ai bien envie de voir quelle sera la contenance de ma femme à ses noces ; ainsi, quoiqu’il ne soit pas ordinaire que des religieux aillent à de telles fêtes, je vous prie de faire en sorte que nous puissions y aller de compagnie. » L’abbé répondit qu’il le ferait pour l’obliger. Le jour ne fût pas plutôt venu qu’il envoya dire au fiancé de trouver bon qu’il allât à ses noces avec un de ses amis. Celui-ci lui fit répondre qu’il lui ferait honneur et plaisir.
Messire Thorel se rendit avec l’abbé au logis du fiancé avec son habit étranger. Il fut beaucoup regardé par toute la compagnie ; mais personne ne le reconnut. Lorsqu’on demandait à l’abbé qui il était, il répondait à tout le monde que c’était un Sarrasin que le soudan envoyait en qualité d’ambassadeur au roi de France. Ce faux ambassadeur fut placé à souhait, c’est-à-dire vis-à-vis de sa femme. Il remarqua aisément, à l’air de son visage et à sa contenance, qu’elle n’était pas fort contente de ses noces, et il la regardait avec intérêt. Elle lui rendait quelquefois ses regards, non qu’elle eût le moindre soupçon de la vérité, car son nouveau costume le défigurait entièrement, et sa mort, dont on ne doutait pas, ne laissait aucune place à l’espérance. Messire Thorel, jugeant qu’il était temps d’éprouver si elle avait conservé son souvenir, mit à sa main l’anneau qu’elle lui avait donné à son départ, et ayant appelé le valet qui la servait : « Va dire de ma part à la mariée, lui dit-il, que la coutume de mon pays est que, quand un étranger est aux noces d’une nouvelle mariée, celle-ci, pour lui prouver qu’elle est bien aise qu’il y soit venu, lui doit envoyer sa coupe pleine de vin, et que quand il a bu ce qu’il lui plaît et recouvert la coupe, elle doit boire le reste. » Le domestique fit la commission. Elle ordonna aussitôt, pour montrer à l’étranger que sa venue lui était agréable, qu’on lavât une grande coupe qui était devant elle, et qu’on la portât pleine de vin à ce gentilhomme. Ainsi dit, ainsi fait. Messire Thorel avait mis dans sa bouche l’anneau qu’il avait reçu d’elle, et, en buvant, il le laissa tomber dans la coupe, de manière que personne ne s’en aperçût. Il eut soin de n’y laisser guère de vin, la recouvrit, l’envoya à la dame, qui, pour suivre la coutume, la découvrit et la mit à sa bouche. Elle voit l’anneau ; interdite, elle arrête avec attention ses yeux sur ce bijou, et le reconnaît pour celui qu’elle avait donné à son mari au moment de son départ. Elle s’en saisit ; et, fixant celui qu’elle avait pris pour un étranger, elle jette un cri, renverse la table qui est devant elle, et s’élance comme un trait dans les bras du chevalier, en disant : « Celui-ci est vraiment mon maître, mon mari, mon cher Thorel ! » Et, sans avoir égard à rien, elle l’embrasse étroitement sans vouloir s’en séparer. Son mari fut obligé de le lui ordonner, en lui disant qu’elle avait le temps de lui prodiguer ses caresses. Le trouble était dans la maison, mais la joie y régnait, tant on avait de plaisir à retrouver messire Thorel, après l’avoir cru mort pendant si longtemps. Ayant prié toute la compagnie de ne pas se déranger, il raconta tout ce qui lui était arrivé, depuis son départ jusqu’à ce moment. Il termina son récit par dire au gentilhomme qu’il ne devait pas trouver mauvais de ce qu’il reprenait sa femme, qui ne se remariait que parce qu’elle l’avait cru mort. Celui-ci, quoiqu’un peu piqué de ce contre-temps, répondit qu’il en ferait tout autant à sa place. La dame laissa là les présents de son nouvel époux, et ayant pris la bague qu’elle avait trouvée dans la coupe et la couronne que Saladin lui avait envoyée, elle sortit de la maison et se rendit à celle de messire Thorel avec toute la pompe des noces. Là, les parents, les amis, les citoyens, qui regardaient cette aventure comme un miracle, se consolèrent au milieu des fêtes et des festins.
Messire Thorel, ayant fait part de ses joyaux à celui qui avait fait la dépense des noces, à monsieur l’abbé et à plusieurs autres, et informé Saladin, par plusieurs lettres, de son heureuse arrivée, vécut pendant plusieurs années plus amoureux que jamais de sa femme.
Voilà quelle fut la fin des ennuis de messire Thorel et de sa chère moitié, et la récompense de leur honnêteté et de leur courtoisie. Il y a bien des gens à qui la fortune permettrait d’en faire autant, et qui en ont la bonne volonté ; mais la manière dont ils font leurs présents les fait acheter plus qu’ils ne valent. Ainsi, ils ne doivent pas s’étonner s’ils n’obtiennent pas toujours la récompense qu’ils doivent mériter.
NOUVELLE X
GRISELIDIS OU LA FEMME ÉPROUVÉE
Un des plus illustres et des plus célèbres descendants de la maison de Saluces fut un nommé Gautier. Sans femme, sans enfants, et n’ayant aucune envie de se marier ni d’avoir des héritiers, il employait son temps à la chasse. Cette façon de penser et de vivre déplaisait fort à ses sujets ; ils le supplièrent si souvent, et si vivement de leur donner un héritier, qu’il résolut de céder à leurs prières. Ils lui promirent de lui choisir une femme digne de lui par sa naissance et ses vertus. « Mes amis, leur dit-il, vous voulez me contraindre de faire une chose que j’avais résolu de ne faire jamais, parce que je sais combien il est difficile de trouver dans une femme toutes les qualités que j’y désirerais, et qui établiraient la convenance entre deux époux. Cette convenance est si rare, qu’on ne la trouve presque jamais. Et combien doit être malheureuse la vie d’un homme obligé de vivre avec une personne dont le caractère n’a aucun rapport avec le sien ! Vous croyez pouvoir juger des filles par les pères et mères, et, d’après ce principe, vous voulez me choisir une femme ; c’est une erreur : car, comment connaîtriez-vous les secrets penchants des pères, et surtout ceux des mères ? Et, quand vous les connaîtriez, ne voit-on pas ordinairement les filles dégénérer ? Mais, puisque enfin vous voulez absolument m’enchaîner sous les lois de l’hymen, je m’y résous ; mais, pour n’avoir à me plaindre que de moi, si j’ai lieu de m’en repentir, je veux moi-même choisir mon épouse, et, quelle qu’elle soit, songez à l’honorer comme votre dame et maîtresse, ou je vous ferai repentir de m’avoir sollicité à me marier, lorsque mon goût m’en éloignait. » Les bonnes gens lui répondirent qu’il pouvait compter sur eux, pourvu qu’il se mariât.
Depuis quelque temps le marquis avait été touché de la conduite et de la beauté d’une jeune fille qui habitait un village voisin de son château. Il imagina qu’elle ferait son affaire, et, sans y réfléchir davantage, il se décida à l’épouser. Il fit venir le père et lui communiqua son dessein. Le marquis fit ensuite assembler son conseil et les sujets voisins de son château. « Mes amis, leur dit-il, il vous a plu, et il vous plaît encore, que je me résolve à prendre femme : je suis tout déterminé à vous donner cette satisfaction ; mais songez à tenir la promesse que vous m’avez faite d’honorer comme votre dame la femme que je prendrais, quelle qu’elle fût. J’ai trouvé une jeune fille assez près d’ici, qui est de mon goût ; c’est la femme que je me suis choisie. Je dois l’amener sous peu de jours dans ma maison ; préparez-vous à la recevoir honorablement, afin que je sois aussi content de vous que vous le serez de moi. » L’assemblée, à cette nouvelle, fit paraître sa joie, et tous répondirent qu’ils honoreraient la nouvelle marquise comme leur dame et maîtresse.
Dès ce moment le seigneur et les sujets ne songèrent plus qu’aux préparatifs des noces. Le marquis fit inviter plusieurs de ses amis et de ses parents, et quelques gentilshommes d’alentour. Il fit faire sur la taille d’une jeune fille, qui avait à peu près la même que sa future, des robes riches et belles, prépara anneaux, ceinture, couronne, enfin tout ce qui est nécessaire à une jeune mariée.
Le jour pris et indiqué pour les noces, sur les neuf heures du matin, le marquis monta à cheval avec toute sa compagnie. « Messieurs, dit-il, il est temps d’aller chercher l’épousée. » On part, on arrive au village où elle demeurait. Quand on fut près de la maison qu’elle habitait avec son père, on la vit qui revenait de chercher de l’eau et qui se hâtait afin de voir passer la nouvelle épouse du marquis. Dès que celui-ci la vit, il l’appela par son nom, Griselidis, et lui demanda où était son père : « Monseigneur, répondit-elle en rougissant, il est à la maison. » Le marquis descend alors de cheval, entre dans la pauvre chaumière, et trouve le père, qui s’appelait Jeannot. « Je suis venu, lui dit-il, pour épouser ta fille Griselidis : mais je veux, avant tout, qu’elle réponde devant toi à quelques questions que j’ai à lui faire. » Alors il demanda à la jeune fille si, lorsqu’elle serait son épouse, elle s’efforcerait toujours de lui plaire, si elle saurait conserver son sang-froid, quoiqu’il fit ou qu’il dit ; si enfin elle serait toujours obéissante et docile. Un oui fut la réponse de toutes ces demandes. Le marquis la prit alors par la main, la conduisit dehors, en présence de la compagnie, la fit dépouiller nue, et la revêtit ensuite des superbes habillements qu’il avait fait faire, puis il plaça sur ses cheveux épars une brillante couronne. « Messieurs, dit-il aux spectateurs surpris, voilà celle que je veux pour épouse, si elle me veut pour mari. » Et, se tournant vers elle : « Griselidis, me veux-tu pour mari ? – Oui, monseigneur, si telle est votre volonté, » répondit-elle. Il l’épousa ensuite, la conduisit en grande pompe dans son château, où les noces furent faites avec autant de magnificence que s’il eût épousé une fille du roi de France.
La jeune épousée sembla changer de mœurs avec la fortune. Elle était, comme je l’ai déjà dit, belle et bien faite. Elle devint si aimable, si gracieuse, qu’elle paraissait plutôt être la fille de quelque grand seigneur que du pauvre Jeannot. Elle étonnait tous ceux qui l’avaient connue dans son premier état. Elle était d’ailleurs si obéissante à son mari, et avait tant d’attention pour prévenir ses moindres désirs, qu’il était le plus content et le plus heureux des hommes. Elle avait su se concilier si bien l’affection des sujets du marquis, qu’il n’y en avait pas un qui ne l’aimât comme lui-même, qui ne l’honorât, et qui ne priât Dieu pour son bonheur et sa prospérité. Tous convenaient que, si les apparences avaient déposé contre la sagesse du marquis, l’événement prouvait qu’il avait agi en homme habile et prudent, et qu’il lui avait fallu la plus grande sagacité pour découvrir ainsi le mérite caché sous des haillons et des habits villageois. Le bruit de ses vertus se répandit en peu de temps, non-seulement dans ses terres, mais bien loin au delà, et son empire était tel, qu’elle avait effacé les fâcheuses impressions que les fautes de son mari avaient faites sur les esprits.
Au bout de quelque temps, elle devint enceinte, et accoucha heureusement d’une fille, au terme prescrit par la nature. Le marquis en eut une grande joie ; mais, par une folie qu’on ne conçoit pas, il lui vint en tête de vouloir, par les moyens les plus durs et les plus cruels, éprouver la patience de sa femme. Il employa d’abord les invectives, lui disant que sa basse extraction avait indisposé tous ses sujets contre elle, et que la fille dont elle venait d’accoucher ne contribuait pas peu à lui aliéner les esprits et entretenir les murmures, parce qu’on aurait désiré un héritier. À ces reproches, sans changer de visage ou de contenance : « Monseigneur, lui disait-elle, faites de moi ce que vous croirez que votre honneur et votre repos vous ordonnent. Je ne murmurerai pas, sachant que je vaux beaucoup moins que le moindre de vos sujets, et que je ne méritais en aucune manière la glorieuse destinée à laquelle vous m’avez élevée. » Cette réponse plut au marquis, qui vit que les honneurs que lui et ses sujets avaient rendus à sa femme ne l’avaient point enorgueillie.
Quelque temps s’était écoulé après cette scène. Il avait parlé, sans paraître avoir de dessein particulier, de la haine que ses sujets portaient à sa fille. Après avoir ainsi préparé sa femme, il lui envoya, au bout de quelques jours, un domestique qu’il avait instruit de ce qu’il devait faire. « Madame, dit celui-ci d’un air désolé, si je veux conserver la vie, il faut que j’exécute les ordres de monseigneur. Il m’a commandé de prendre votre fille. » Il dit et se tut. À ce discours, au triste maintien de celui qui le prononce, se rappelant surtout ce que son mari lui avait dit, elle croit qu’il a ordonné la mort de sa fille. Quoique, dans le fond du cœur, elle ressentît les douleurs les plus vives, cependant, sans émotion, sans changer de visage, elle prend sa fille dans son berceau, la baise, la bénit et la remet entre les mains du serviteur. « Fais, lui dit-elle, ce que ton maître et le mien t’a commandé. Je ne te demande qu’une grâce, c’est de ne pas laisser cette innocente victime exposée à la rapacité des animaux carnassiers et des oiseaux de proie. »
Le domestique, chargé du fardeau qu’elle lui avait remis, va rendre compte au marquis du message. Celui-ci admira beaucoup le courage et la constance de sa femme. Il envoya sa fille, par ce même homme, à Bologne, à une de ses parentes, la priant de l’élever avec grand soin, sans dire à qui elle appartenait.
Griselidis devint grosse une seconde fois, et accoucha d’un fils, ce qui combla de joie le marquis. Mais les épreuves qu’il avait faites ne lui suffisant pas encore pour le tranquilliser, il employa, comme auparavant, les reproches et les invectives, et il eut soin de les assaisonner de plus d’aigreur et de violence. Le visage enflammé d’un feint courroux : « Depuis que tu es accouchée de ce fils, dit-il un jour à sa femme, il ne m’est pas possible de bien vivre avec mes sujets. Ils sont humiliés que le petit-fils d’un paysan doive être un jour mon successeur et leur maître. Si je ne veux qu’ils portent leur indignation plus loin, et qu’ils ne me chassent de l’héritage de mes pères, il faut que je fasse de ton fils ce que j’ai fait de ta fille, et qu’enfin je brise les liens de notre mariage, pour prendre une femme plus digne du rang où je t’ai élevée. » La princesse l’écouta avec une patience admirable, et ne se permit que cette réponse : « Monseigneur, contentez-vous, faites ce que bon vous semblera, et n’ayez aucun égard à ma situation. Bien au monde ne m’est cher que ce qui peut vous l’être. »
Bientôt après, le marquis envoya prendre son fils comme il avait fait de sa fille, et, feignant de l’avoir fait tuer, il l’envoya à Bologne, dans la même maison qu’habitait sa sœur. Griselidis, quoique très-sensible, opposa autant de fermeté à cette épreuve qu’à la première. Le prince, au comble de l’étonnement, était persuadé qu’il n’y avait aucune autre femme capable de tant de courage, et il eût pris ce courage pour de l’indifférence, s’il n’eût connu d’ailleurs l’amour de cette mère pour ses enfants. Ses sujets, qui n’imaginaient pas que la mort de ces petites créatures fût un jeu, donnaient toute leur haine au marquis et toute leur pitié à la marquise. Cette infortunée dévorait ses chagrins sans se plaindre, et, quoiqu’elle se trouvât continuellement avec des femmes qui blâmaient hautement la conduite de son mari, il ne lui échappa jamais le moindre reproche. Cependant ce prince bizarre n’était pas encore content. Il crut devoir mettre la patience de sa femme à la dernière épreuve. Il dit à plusieurs de ses parents qu’il ne pouvait plus souffrir Griselidis, et qu’il sentait bien qu’il avait fait une démarche de jeune homme étourdi, en l’épousant, et qu’il allait tout tenter auprès du pape pour obtenir la cassation de son mariage, et la permission d’en contracter un autre. Quelques honnêtes gens eurent beau lui remontrer l’injustice de son procédé, il ne leur répondit autre chose, sinon qu’il était résolu d’exécuter son projet.
La marquise, instruite du malheur qui la menaçait, imaginant qu’elle serait obligée de retourner dans la maison de son père, et d’y reprendre les occupations rustiques de sa jeunesse, qu’une autre posséderait celui qui avait tout son amour, était intérieurement dévorée du plus cuisant ennui. Elle se disposa cependant à soutenir cette nouvelle injure de la fortune avec la même tranquillité apparente qu’elle avait soutenu les autres.
Peu de temps après, le marquis fit apporter une fausse dispense, comme si on la lui eût envoyée de Rome, et fit entendre à ses sujets que, par cet écrit, le pape lui donnait la permission d’abandonner Griselidis et de prendre une autre femme. Il fit venir l’infortunée qu’il tourmentait, et, en présence de plusieurs personnes : « Femme, lui dit-il, par la permission que notre saint-père le pape m’a donnée, je puis prendre une autre épouse et te laisser là. Parce que mes ancêtres ont été gentilshommes et seigneurs du pays où les tiens n’ont été que simples laboureurs, tu ne peux plus être ma moitié ; trop de disproportion est entre nous. Je veux que tu retournes dans la maison de ton père, avec ce que tu m’apportas en mariage. J’ai trouvé celle qui doit te remplacer et qui me convient mieux que toi à tous égards. » À cette terrible sentence, Griselidis s’efforça de retenir ses larmes, chose assez extraordinaire dans une femme, et répondit ainsi : « Monseigneur, j’ai toujours très-bien senti l’immense disproportion de la noblesse de votre état à la bassesse du mien. Ce que j’ai été à votre égard, je l’ai toujours regardé comme une faveur spéciale de la Providence et de vos bontés, et non comme une chose dont je fusse digne. Puisqu’il vous plaît maintenant de reprendre ce que vous m’avez donné, je dois vous le rendre avec soumission et avec la reconnaissance de m’en avoir jugé digne au moins pour quelque temps. Voici l’anneau avec lequel je fus mariée : prenez-le. Quant à ma dot, je n’aurai pas besoin de bourse ou de bête de somme pour la remporter : je n’ai point oublié que vous m’avez prise nue, et s’il vous semble honnête que ce corps qui a porté deux de vos enfants soit exposé à tous les regards, je m’en retournerai nue. Mais, si vous daignez accorder quelque prix à ma virginité qui fut ma seule dot, souffrez que je sois du moins couverte d’une chemise. » Le marquis était attendri ; mais voulant remplir son dessein : « Eh bien, soit, remporte une chemise, » lui répondit-il d’un visage courroucé. Tous les spectateurs de cette scène le suppliaient de lui donner au moins une robe, afin qu’on ne vît pas dans un état si misérable la même personne qui avait joui, pendant treize ans, du titre de son épouse ; mais leurs prières furent inutiles.
Cette infortunée, après avoir fait ses adieux, sortit du château, avec une simple chemise, sans coiffure, sans chaussure, et se rendit ainsi à la chaumière de son père. Tous ceux qui la virent passer dans cet état humiliant l’honorèrent de leur compassion et de leurs larmes. Le malheureux père, qui jamais n’avait pu s’imaginer que sa fille devînt la femme du marquis, avait toujours craint ce qu’il voyait arriver, et avait conservé les habits qu’elle portait lorsqu’elle était simple bergère. Il les lui donna ; elle s’en revêtit ; elle se livra, selon son ancienne coutume, aux travaux domestiques, soutenant avec une fermeté inébranlable les assauts de la fortune ennemie.
Le marquis fit ensuite entendre à ses sujets qu’il allait épouser une fille d’un des comtes de Pagano. Il fit faire tous les apprêts d’une noce magnifique, et appela Griselidis chez lui. « La nouvelle épouse que j’ai prise, lui dit-il, doit arriver dans peu de jours. Je veux l’accueillir honorablement à cette première entrevue. Tu sais que je n’ai personne chez moi capable d’arranger les appartements et de préparer beaucoup d’autres choses nécessaires pour une pareille fête : toi, qui connais mieux que tout autre les meubles de la maison, fais, arrange, dispose, ordonne. Invite toutes les dames qui te conviendront, et reçois-les comme si tu étais encore la maîtresse du logis. Les noces finies, tu t’en retourneras dans la chaumière de ton père. » Quoique toutes ces paroles fussent comme autant de coups de poignard dans le cœur de Griselidis, qui n’avait pu oublier son amour comme elle avait oublié son ancienne fortune : « Monseigneur, répondit-elle cependant, je suis prête à faire ce que vous ordonnez. » Elle entra avec ses pauvres habits de village dans cette maison d’où naguère elle était sortie en chemise. Elle frotta, balaya les appartements, prépara la cuisine, enfin se prêta à tout ce que la dernière servante de la maison aurait pu faire. Elle invita ensuite plusieurs dames de la part du marquis. Le jour de la fête venu, elle reçut toute la compagnie dans son costume villageois avec un visage joyeux et content.
Le marquis, qui avait étendu avec une vigilance vraiment paternelle, ses soins sur l’éducation de ses enfants, et qui les avait confiés à une de ses parentes, que le mariage avait fait entrer dans la maison des comtes de Pagano, les fit venir tous deux. La fille atteignait sa treizième année : jamais on n’avait vu une beauté si parfaite. Le fils n’était encore âgé que de six ans. Le gentilhomme, qui conduisait cette petite famille, était chargé de dire qu’il amenait la jeune fille pour la marier au marquis, et on lui avait recommandé le silence le plus profond sur le secret de sa naissance. Il fit tout ce dont on l’avait prié. Il arriva à l’heure du dîner avec une nombreuse compagnie. Il trouva les avenues remplies des paysans du marquisat et des environs qui s’empressaient pour voir la nouvelle mariée. Les dames reçurent celle-ci ; Griselidis elle-même vint dans la salle où les tables étaient mises, sans avoir changé d’habits, pour la saluer, et elle lui dit : « Soyez la bienvenue. » Les dames, qui avaient longtemps prié le marquis, mais en vain, que cette infortunée ne parût pas, ou qu’elle parût dans un habit plus décent, s’étant mises à table, on servit. Les regards de tous les convives étaient tournés sur la jeune fille, et chacun était obligé de convenir qu’il n’avait pas perdu au change. Griselidis surtout l’admirait, et partageait son attention entre elle et son frère.
Le marquis, qui crut enfin avoir éprouvé assez la patience de sa femme, voyant que la nouveauté des objets ne pouvait lui faire changer de contenance, sachant d’ailleurs que cette espèce d’insensibilité ne venait pas d’un défaut de bon sens, pensa qu’il était temps de la tirer de la peine où elle était sans doute, quoiqu’elle affectât beaucoup de tranquillité. C’est pourquoi, l’ayant fait venir en présence de toute la compagnie : « Que te semble, lui dit-il, de la nouvelle épousée ? – Monseigneur, je ne puis en penser que beaucoup de bien ; si elle a, comme je n’en doute pas, autant de sagesse que de beauté, vous vivrez avec elle le plus heureux du monde. Mais, je vous demande une grâce, c’est de ne lui point faire essuyer les reproches piquants que vous avez prodigués à votre première ; je doute qu’elle pût les soutenir aussi bien, attendu qu’elle a été élevée délicatement, tandis que l’autre avait éprouvé les peines et les travaux dès sa plus tendre enfance. » Le marquis, voyant Griselidis fermement persuadée de son nouveau mariage, la fit asseoir à côté de lui. « Griselidis, lui dit-il, il est temps que tu recueilles le fruit de ta longue patience, et que ceux qui m’ont regardé comme un homme méchant, brutal et cruel, sachent que tout ce que j’ai fait n’était qu’une feinte préméditée, pour leur apprendre à choisir une épouse et à toi à l’être, afin de me procurer un repos solide, tant que j’aurai à vivre avec toi. C’était surtout le trouble du ménage que je craignais en me mariant. J’ai fait la première épreuve de ta douceur par des invectives, des paroles injurieuses et piquantes ; tu n’y as répondu que par la patience ; tu n’as jamais contredit mes discours, ni censuré mes actions ; voilà ce qui m’assure le bonheur que j’attendais de toi. Je vais te rendre en une heure tout ce que je t’ai ôté en plusieurs, et réparer par les plus tendres caresses mes mauvais traitements. Regarde donc avec joie cette fille, que tu croyais devoir être mon épouse, comme ta fille et la mienne, et son frère comme notre véritable fils. Ce sont ceux que toi et beaucoup d’autres, avez si longtemps regardés comme les victimes de ma barbarie. Je suis ton mari ; j’aime à te le répéter, et nul mari ne peut recevoir de sa femme autant de satisfaction que j’en reçois de toi. » Il l’embrassa ensuite tendrement, et recueillit les larmes de joie qui coulaient de ses yeux. Ils se levèrent ensuite et allèrent embrasser leurs enfants. Tous les spectateurs furent agréablement surpris d’une révolution si peu attendue.
Les dames, s’étant levées de table avec empressement, conduisirent Griselidis dans un appartement, la dépouillèrent de ses habits, et la revêtirent de ceux d’une grande dame ; elle reparut comme telle dans la salle de compagnie ; car elle n’avait rien perdu de sa dignité et de son éclat sous les vieux haillons qui la couvraient. Elle fit mille caresses à son fils et à sa fille, et, pour célébrer cette réunion, on prolongea les fêtes pendant plusieurs jours.
On vit alors que le marquis avait agi avec sagesse ; mais on avoua qu’il avait employé des moyens trop durs et trop violents pour parvenir à ses fins. On louait, sans restriction, la vertu et le courage de Griselidis.
Le marquis, au comble de la joie, tira Jeannot, le père de sa femme, de son premier état, et lui donna de quoi finir honorablement ses jours. Après avoir richement marié sa fille, il vécut longtemps heureux avec Griselidis, et sut lui faire oublier les malheurs du passé par les charmes du présent.
CONCLUSION DE BOCCACE
Illustres dames, pour le plaisir de qui j’ai entrepris un si long ouvrage, prenez part à la joie que j’ai d’en être venu à bout. J’en remercie la Providence, qui, par égard sans doute pour vos prières, beaucoup plus que pour mon mérite, m’a soutenu dans cette longue et pénible carrière. Après avoir d’abord remercié Dieu, et vous ensuite, il est temps que je donne du repos à ma main et à ma plume fatiguées ; mais il est bon auparavant de répondre d’avance à quelques observations critiques que vous pourriez me faire. Je sais que ces Nouvelles ne doivent pas avoir plus de privilège que tout autre ouvrage, et même moins, comme j’en suis convenu au commencement de la quatrième journée.
Quelques-unes d’entre vous diront peut-être que ces Contes sont écrits avec trop de liberté et de franchise, que j’y fais dire et plus souvent entendre par des dames des choses que des femmes honnêtes ne peuvent ni dire ni entendre. Voilà d’abord ce que je nie ; car je prétends qu’il n’y a rien de si déshonnête qui ne puisse être présenté d’une manière chaste : or, c’est ce que je crois avoir fait. Mais je suppose que cette première objection soit fondée, je ne veux point plaider avec vous, je serais trop sûr de perdre : je veux seulement vous proposer mes réponses. S’il y a dans mes écrits quelques endroits qui puissent faire rougir la pudeur, la nature des Nouvelles l’exigeait, et tout homme de bon sens qui voudra les juger sans partialité, conviendra qu’il n’était pas possible de leur donner une autre forme et de les raconter d’une autre manière sans les altérer. Quelques expressions gaies, que les dévotes, qui pèsent plus les paroles que les choses, et qui s’attachent plus à l’apparence qu’à la réalité, auront remarqué comme malsonnantes aux oreilles chastes, sont-elles plus malhonnêtes que tant d’autres, comme trou, cheville, mortier, pilon, andouille, dont on se permet tous les jours l’usage sans aucun scrupule ? D’ailleurs doit-on accorder moins de licence à la plume du poëte qu’au pinceau du peintre ? Qui blâmera les nudités, les caprices de l’imagination dans celui-ci ? Qu’il peigne saint Michel, une lance à la main, combattant le diable, ou saint Georges aux prises avec un dragon ; qu’il représente Adam et Ève dans l’état où ils étaient en sortant des mains du Créateur, personne n’y trouve a redire. Au reste, ce n’est ni dans une église, où tout doit partir du cœur et être énoncé avec les paroles les plus rigoureuses, que ces Nouvelles ont été contées ; ce n’est pas non plus dans les écoles de la jeunesse, où il ne doit pas régner moins de sévérité, qu’elles ont été débitées, mais dans les jardins, dans un lieu de plaisir, parmi les jeunes gens, et dans un temps où chacun pouvait courir partout, les culottes sur la tête, pour sauver sa vie. Ce qu’il y a de vrai, c’est que cet ouvrage peut être utile ou nuisible selon la diverse trempe des esprits qui le liront. Qui ne sait que le vin, qui est une chose agréable et salutaire à tous les hommes, comme le disent du moins les buveurs, ne soit très-pernicieux à ceux qui ont la fièvre ? dirons-nous pour cela qu’il est nuisible ? Le feu porte partout le ravage de l’incendie ; nierons-nous pour cela son utilité ? Parce que les armes sont meurtrières, conclurons-nous qu’il ne faut pas s’en servir ? Ce n’est point par elles-mêmes qu’elles sont dangereuses, c’est par la méchanceté de ceux qui les portent. Ainsi les paroles, indifférentes par elles-mêmes, ne peuvent être viciées que par ceux qui les entendent, et celles qui paraissent les plus libres ne le sont pas lorsqu’elles entrent dans un entendement bien disposé, comme la fange qui couvre la terre ne peut obscurcir le soleil ou altérer la beauté des cieux. Il n’y a point de livres plus purs et plus sains que ceux de l’Écriture sainte ; cependant n’y a-t-il pas eu des gens qui, pour les avoir mal interprétés, ont causé leur perte et celle de beaucoup d’autres ? Chaque chose renferme en soi un germe d’utilité, mais ce germe peut être infecté et converti en poison. Il en est ainsi de mes Nouvelles. Quiconque en voudra faire une mauvaise application en pourra tirer des conseils dangereux et des exemples pernicieux ; quiconque voudra faire le contraire le pourra aussi aisément. Mais elles ne produiront que de bons fruits si elles sont lues en lieu, en temps convenables, et par les personnes pour qui elles ont été écrites. Quiconque leur préférera son bréviaire aura grande raison, il peut rester tranquille, et être persuadé qu’on ne courra pas après lui pour les lui faire lire.
Mais quelques dévotes, qui, malgré l’austérité qu’elles affectent, ne laissent pas quelquefois de se dérider, me diront peut-être qu’il y a des Nouvelles que j’aurais dû supprimer. J’en conviens ; mais je ne pouvais écrire que ce qu’on racontait, et celles qui racontaient racontaient bien ; si j’y avais changé quelque chose, j’aurais donc défiguré le récit. En supposant même, ce qui n’est pas, que j’en sois l’inventeur et l’écrivain, je ne rougirai pas d’avouer qu’il y en a de défectueuses, parce que je sais qu’il n’y a que Dieu qui puisse donner la perfection à ses ouvrages. Charlemagne, qui le premier créa les paladins, n’en put composer une armée entière. Il y a dans tous les objets différentes qualités. Une terre, quelque bien cultivée qu’elle soit, produit toujours parmi les plantes utiles et salutaires quelques plantes parasites et nuisibles. D’ailleurs, puisqu’on s’entretenait avec des femmes, jeunes et simples, comme vous pouvez l’être, mesdames, n’eût-ce pas été une sottise de se tourmenter pour trouver des choses excellentes et pour mesurer toutes ses phrases ?
Au reste, ceux ou celles qui voudront lire des Nouvelles ont la liberté du choix. Qu’ils prennent celles qui leur plairont et laissent les autres de côté. J’ai mis en tête de chacune d’elles un titre qui indique leur objet.
Je pense qu’on ne manquera pas de me dire qu’il y en a de trop longues. Je réponds encore une fois que quiconque a autre chose à faire serait un grand sot d’employer son temps à les lire, quand bien même elles seraient fort courtes. Quoiqu’il y ait déjà longtemps que j’aie commencé à les écrire, je n’ai cependant pas oublié que j’ai adressé mon travail aux personnes oisives. Quand on lit pour passer son temps, peut-il y avoir de lecture trop longue puisque l’on remplit son objet ? Les ouvrages de peu d’étendue conviennent à ceux qui travaillent et étudient non pour passer le temps, mais pour l’employer à leur utilité, beaucoup plus qu’à vous, mesdames, qui n’avez d’autres occupations que celles que vous donnent les plaisirs de l’amour. Comme aucune de vous n’a étudié, ni à Athènes, ni à Bologne, ni à Paris, il n’est pas étonnant qu’on bavarde un peu plus longtemps avec vous qu’avec ceux qui ont exercé leur esprit dans les écoles.
Quelques-unes me diront que j’ai mis trop de gaieté dans mes discours, et qu’il ne convient pas à un homme grave comme moi d’écrire de cette manière. Je dois rendre grâces à ces dames, c’est leur zèle pour ma réputation qui les fait parler ainsi : cependant je vais répondre à leur objection. J’avoue que j’ai du poids et que j’ai été pesé quelquefois en ma vie ; mais j’assure celles qui ne m’ont pas pesé, que je suis léger, et si léger, que je nage toujours sur l’eau sans aller au fond. D’un autre côté, considérant que les sermons de nos prédicateurs sont semés de railleries, de brocards, je n’ai pas craint de les imiter dans un ouvrage écrit pour prévenir les vapeurs des dames. Toutefois, si cela les divertit trop, n’ont-elles pas, pour se faire pleurer, les lamentations de Jérémie, la passion de Notre-Seigneur ou la pénitence de la Madeleine ?
Je m’attends qu’on dira que j’ai une langue méchante et venimeuse, parce que je dis quelquefois la vérité aux moines. Je pardonne volontiers à celles qui me feront ce reproche, parce que je présume qu’elles ne le font pas sans raison particulière. Les moines sont en effet de fort bonnes personnes, qui, pour l’amour de Dieu, fuient le travail et la peine, et rendent en secret de très-importants services aux dames. Si tous ne sentaient pas un peu le bouquin, leur besogne serait beaucoup plus agréable. Je confesse cependant qu’il n’y a rien de stable ici-bas, que toutes les choses y sont dans une perpétuelle vicissitude ; ma langue pourrait bien avoir subi le sort commun, quoiqu’une de mes voisines m’ait dit, naguère, que j’avais la meilleure et la plus douce du monde, et quand cela arriva, il ne me restait presque plus rien à écrire. Voilà toute ma réponse.
Que chacun dise et croie maintenant tout ce qu’il lui plaira : je me tais. Je remercie celui qui, par son secours, m’a soutenu dans mes travaux et m’a conduit heureusement à la fin que je m’étais proposée. Je le prie, aimables dames, qu’il vous tienne dans sa sainte grâce ; et si vous avez eu quelque plaisir à la lecture de ces Nouvelles, l’auteur se recommande à votre indulgence.
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